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Turquie : « Sauvons notre pays de l’ennemi »
Publié le : 21-05-2007

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - L’appel ‘sauvons notre pays de l’ennemi’ de Deniz Baykal, leader du CHP (Parti républicain du Peuple de Turquie), a inspiré à Ziya MERAL, Turc converti au protestantisme, théologien et écrivain, cette analyse parue dans Turkish Daily News le 19 mai 2007, analyse dont le Collectif VAN vous propose la traduction.









Le laïcisme et l'invention de l'histoire, sont juste un outil commode dans la politique turque


Samedi 19 mai 2007

Avec son appel très émotionnel ‘sauvons notre pays de l’ennemi’, le leader du CHP (Parti républicain du Peuple) Deniz Baykal, ne recherche pas un conflit armé, mais plutôt des votes pour que son parti entre au gouvernement. Lorsque le glamour tombe, ce que cela dévoile, c’est cette bonne vieille politique.

Ziya MERAL

La politique a toujours été un exercice mondain, qui n’a nécessité qu’une petite poussée imaginative pour fonctionner. La quête de la souveraineté et sa légitimité, qui, il fut un temps, aurait facilement pu être effectuée par une action musclée, a dû évoluer en un outil sophistiqué qui se sert de cadres cosmiques ou de hautes valeurs. Les Dieux, dans leur formes variées, mono ou polythéistes, ont prouvé qu’ils étaient des aides transcendantales qui assuraient à tel leader une puissance indiscutable. Et donc, ce qui était en jeu, ou l’objet de la rébellion, n’était pas simplement le moment achevé, et ses acteurs, mais l’éternité.

Création de mythes à l’époque moderne :
Les 19e et 20e siècles ont peut-être fait un bon travail en fournissant différentes explications sur l’univers, et pourtant leurs aspirations aussi contenaient des appels supra contextuels, à l’époque, quasi religieux, bien que sans Dieu.

Les utopies, et tous leurs éclaircissements, ou les Socialistes, les Communistes ou les divers ‘istes' ont aidé à remplir le vide laissé par la mort de Dieu, en fournissant des interprétations grandioses et des buts ultimes. De façon similaire, la Guerre froide a pu apporter une signification précise à une époque caractérisée par la bureaucratie, par des solutions efficaces et mécaniques, et une science non poétique. Elle a présenté une image cosmique, une bataille manichéenne entre l’obscurité et la lumière, selon du côté de la barrière où vous vous trouviez. Et une fois le mur tombé, ce qui a émergé de l’autre côté, ce fut, de nouveau, la politique mondaine de la puissance et de l’argent. Il semble que la séduction de cette séparation franche du monde ait à présent un intérêt accru dans le langage des ‘civilisations'. Hélas, nous aussi, les peuples du 21e siècle, ne sommes pas confrontés à la peur de mourir d’ennui en regardant les politiciens suer sang et eau du haut de leur chaire !

Nationalisme et religion en compétition :
En totale contradiction avec ce que les spécialistes en sciences sociales (principalement européens et nord-américains) avaient prévu au siècle denier, la religion et le nationalisme sont toujours les acteurs principaux du ‘ré-enchantement' au Moyen Orient aujourd’hui. Sans grande surprise, les sursauts d’énergie de la religion et du nationalisme sont intrinsèquement liés l’un à l’autre. Les échecs des nationalismes séculaires Arabe et Perse, et des socialismes, ont fertilisé le terrain dans lequel les diverses formes d’islamismes ont proliféré. Depuis, l’islamisme a montré qu’il avait beaucoup de succès, en fournissant des lectures imaginatives de l’imminente réalité douloureuse, ainsi que des promesses du millénaire, aux masses écrasées par les élites séculaires qui n’ont pas été capables de leur donner un espoir plus fort. Les appels de chaque groupe et l’engagement de leurs partisans ont sans cesse été renforcés par la présence et le tranchant de l’autre. Cependant, il y a une touche de nouveauté dans la vieille histoire : un sursaut de mémoire auquel nous assistons tous. On dit souvent que 95% des musées existant aujourd’hui, ont été ouverts après la Seconde Guerre mondiale. De nos jours, de plus en plus de personnes vont voir des expositions et s’engagent dans des associations citoyennes qui cherchent à préserver le passé, plus que jamais. Nous avons des touristes du souvenir qui voyagent en des lieux d’où provenaient leurs ancêtres, ou bien où ils ont combattu. Davantage de films sont produits sur les époques révolues, et des livres aux relents historiques, de fiction ou non, dominent dans les listes des meilleures ventes.

Le passé est le meilleur terrain de jeu :
La Turquie n’est pas épargnée non plus par ce boom du souvenir. Toute visite dans une librairie, un rapide clic en ligne sur les best sellers, ou un coup d’oeil aux soap opéras télévisés, ou aux films produits, devraient vous le prouver. En bref, nous assistons à une augmentation de l’intérêt populaire pour le passé, qui est différent des contrôles officiels du passé concernant la fondation de la nation. D’un côté, nous observons la difficulté continue, que les nations et les individus doivent affronter pour promouvoir ces discours monolithiques et homogénéisés, et donc leurs identités qui sont mises au défi par l’expérience localisée de la mondialisation. De l’autre côté, cette même rupture du confort d’une idée claire de ‘qui nous sommes’, apporte avec elle ce fort désir de nous positionner à l’intérieur de plus petits groupes qui forment une société plus vaste, ou dans des groupes extra territoriaux, définis par l’origine ethnique, politique, religieuse ou sexuelle. Si l’on ajoute à cette rupture, la vitesse du changement de l’information, des matériaux, des espaces habitables et des adresses postales, ainsi que le goût amer des utopies futuristes de l’époque moderne, le besoin d’un ancrage revêt une signification bien plus importante pour les individus, que les macro projets des 19e ou 20e siècles. Le passé est toujours le meilleur terrain de jeu pour celui qui est à la recherche d’un ‘âge d’or’ auquel se raccrocher dans une cacophonie contemporaine, pour savoir relativement clairement qui ‘nous’ sommes. Les générations turques dépolitisées, post 1970, auxquelles j’appartiens, n’ont certainement pas ce même zèle politique et pensaient - par idéaux, que leurs sœurs et frères aînés l’avaient. Nous sommes immunisés contre bien des discours qui ont eu leur attention. Mais, à l’inverse de leurs idéologies tournées vers le futur, nos yeux sont constamment à la recherche d’un moyen de comprendre le temps présent extrêmement complexe. Dans la société mondiale pleine de risques et la société de consommation dans laquelle nous vivons, le futur paraît gris et lointain, voire dénué de pertinence. Le seul point de référence relativement stable qui nous est laissé, c’est le passé, qui a été joliment garni et embelli par l’industrie croissante de l’histoire. Nous nous sentons piégés dans la dynamique de l’Orient contre l’Occident, et tandis que notre image, et notre identité, est perpétuellement défiée par les critères et les yeux critiques de l’Union Européenne, par les appels croissants à accepter que les morts arméniennes constituent un génocide, par le défi à nos standards moraux et à notre propre compréhension, l’incertitude économique et la concurrence mondiale ne permettent plus la même attente à la ‘’réussite” que nos parents avaient, et nous sommes véritablement vulnérables, prêts à être séduits, à être manipulés par des langages historiques au cours d’une extase passagère.

Çanakkale et Ankara :
Donc, il n’est vraiment pas surprenant que Deniz Baykal, chef du parti de l’opposition, le CHP, le vieux loup de la politique turque, qui joue ici probablement son dernier match pour avoir une chance d’obtenir le siège si convoité, ait de nouveau usé d’une rhétorique historique contre l’AKP, en plus des discours sur la conservation de l’héritage de la République séculaire établie par Atatürk. Avant les élections présidentielles, il a déclaré que ‘Çanakkale ne pouvait être franchi ! Ankara non plus !' Çanakkale est le détroit qui relie la mer Égée et le Bosphore, et où les troupes de l’Anzac souffrirent de lourdes pertes face à la résistance turque lors de la Première Guerre mondiale. La bataille, qui a donné le sens de la ‘nation' aux Australiens et aux Néo-Zélandais, a également été un symbole de la résistance héroïque turque aux forces d’invasions. Dans la déclaration de M. Baykal, Ankara est une claire référence aux tensions contemporaines de l’AKP, à ses racines islamiques et à la possibilité d’avoir un président de la république issu de cette mouvance. Dans une phrase abusive, deux contextes différents sont fusionnés. Sa poétique peut s’avérer séduisante, mais elle est, de fait, loin d’être charmante. La bataille de Çanakkale était contre des nations étrangères qui essayaient d’envahir l’Anatolie, et non contre des ‘islamistes', et ses descriptions en Turquie ont toujours été emplies d’images et de langages islamiques. La coopération civile exigée lors la première Guerre mondiale contre les armées des envahisseurs, n’est pas la coopération civile dont nous avons besoin aujourd’hui en 2007, en participant aux élections ou en montrant un mécontentement démocratique vis-à-vis du gouvernement AKP. Avec cet appel très émotionnel ‘sauvons notre pays de l’ennemi’, M. Baykal, bien sûr, n’appelle pas à un conflit armé, mais plutôt à des votes pour son parti pour entrer au gouvernement. Lorsque le glamour tombe, ce que cela dévoile, c’est de nouveau cette bonne vieille politique.

‘Occupation et Résistance' :
La rhétorique de M. Baykal n’est pas sans avoir ses partisans ‘intellectuels' et sophistiqués. Le livre, Occupation et Résistance : 1919 et aujourd’hui, de Hulki Cevizoğlu, un écrivain populaire, et producteur pour la télévision, en est au troisième tirage de 101 000 exemplaires. Son chapitre de conclusion, ainsi que les phrases émotionnelles sur la quatrième de couverture, mènent le lecteur à la réponse intellectuelle et volontaire qui fut exigée par les populations dans le passé, engagées à sauver leur pays, et qui ont pris les armes contre ‘l’invasion.' Sans nul doute, le livre marche bien, tant financièrement que selon les standings sociaux de M. Cevizoglu aux yeux de certains segments de la société. Et pourtant, son coût à long terme pour notre pays, qui ne peut être quantifié, est bien plus grand que toute contribution positive que le livre ne pourra jamais apporter. Et avec une aide rétrospective, on comprend rapidement que cette histoire est remplie de conflits que l’on peut prévenir, mais qui semblaient inévitables à l’époque. Le danger, lorsque l’on fait des comparaisons historiques, des métaphores et des poésies avec les problèmes contemporains, c’est que la réponse émotionnelle ainsi induite, et qui est la raison principale pour laquelle on fait ces comparaisons, mène à leur internalisation par les individus pour qui elles deviennent des loupes non négociables à travers lesquelles ils interprètent le monde. Et, puisque nous n’avons jamais réussi à adopter un sens du temps et des événements passés plus pragmatique, au contraire des Américains, la résurgence des discours historiques fait courir le risque de voir se réveiller des animosités mortes depuis longtemps, contre des ennemis qui n’existent plus ! Comme le montre l’histoire de la violence ethnique et raciale, lorsque de tels sentiments sont éveillés impunément, tôt ou tard on trouvera un substitut à l’ennemi, qui n’a probablement rien à voir avec le danger que l’on perçoit.

Ziya Meral, Turc converti au protestantisme, est théologien et écrivain.

© Traduction C.Gardon pour le Collectif VAN - www.collectifvan.org


Photo Deniz Baykal




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Source/Lien : Turkish Daily News



   
 
   
 
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