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Les Arméniens : un peuple, des histoires
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Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Arte vous propose un entretien exclusif en vidéo avec Taline Ter Minassian et des extraits écrits de l'entretien


TALINE TER MINASSIAN : EXTRAITS DE L'ENTRETIEN


ARTE : Les diverses communautés arméniennes ne sont pas dépositaires d’une mémoire uniforme. Pourquoi êtes-vous devenue historienne, et comment vous êtes-vous intéressée à l’histoire de l’Arménie ?
Taline Ter Minassian : Il s’est trouvé qu’à la fin des années 1980, j’ai eu la possibilité de faire « du terrain » en Arménie : j’ai développé de l’intérêt pour les archives de cette république et noué des contacts. C’était un très bon terrain pour expérimenter une partie de ce que l’on peut appeler la « civilisation soviétique ». Ma démarche naturelle depuis le début consiste à intégrer les Arméniens dans un champ [élargi].

En tant qu’arménienne et historienne, le fait de s’attaquer à l’histoire de l’Arménie est-il problématique ?
Il l’a été pendant longtemps : l’histoire arménienne était jugée comme une préoccupation mineure, un sujet trop pointu, avec même un soupçon de communautarisme.

En France on connaît l’Arménie à travers le travail d’associations qui défendent la culture arménienne et la mémoire du génocide arménien. Est-ce que, dans la période de l’Arménie soviétique, il y a des tabous, des sujets inconnus ?
A l’époque soviétique, l’historiographie était maintenue dans les limites de ce que le pouvoir soviétique pouvait tolérer. (…) La question des massacres du génocide par exemple était évacuée jusqu’au milieu des années 1960 ; 1965 a été un tournant.

La période soviétique a-t-elle engendré des tabous ?
La période soviétique est un tabou en Arménie aujourd’hui. Pourtant, cette période est riche d’enseignements pour les historiens, surtout du point de vue de la construction nationale. L’un des paradoxes de l’histoire contemporaine arménienne, c’est que le rapport à l’Etat et au territoire s’est construit pendant la période soviétique. Bien sûr la nation arménienne, comme toutes les autres, vivait intégrée dans un espace soviétique centralisé. Mais en accordant aux nationalités un droit au territoire, le pouvoir soviétique va être le vecteur dans lequel se projette l’identité arménienne au 20ème siècle. L’affirmation que le territoire arménien tel qu’il apparaît à la fin du 20ème siècle est un fruit de la politique soviétique est devenue un tabou. Les gens pensent que la patrie existe de tout temps, ce qui est une vue de l’esprit, car l’Arménie soviétique est une toute petite partie de ce que l’on peut considérer comme l’Arménie historique. Ce territoire, situé aux marges de l’Arménie historique et pas entièrement arménien au début du 20ème siècle, s’est construit aux dépens des autres populations présentes comme les Persans, les Azéries, etc.

Vous allez à l’encontre de plusieurs idées reçues sur l’URSS, qui a permis la construction d’une identité nationale arménienne sur le peuple arménien traditionnellement présenté comme victime, en disant que ce peuple a pu, lui aussi, chasser des populations dans une ville comme Erevan ?
C’est un pan de l’histoire auquel je ne me suis pas encore attaqué : des milliers d’Azéris ont été pourchassés dans la plaine de l’Ararat pendant cette période cruciale 1918-1920. Et ce processus « d’ethnicisation » n’est pas le fruit du hasard, mais bien celui d’une politique volontaire. Sachez par ailleurs que ce minuscule bout d’Arménie s’était « ethnicisé » par l’apport naturel des réfugiés du génocide, qui eux s’étaient déversés depuis les villages orientaux de l’autre côté de l’Ararat.

Quand on pense république soviétique, on pense « instrumentalisation » par l’URSS de ces minorités. Comment les Arméniens se sont-ils comportés à l’égard de l’URSS ?
Le thème de l’amitié russo-arménienne est récurrent et connu dans l’idéologie soviétique officielle. Mais il existe encore des tabous sur le thème de la politique soviétique d’instrumentalisation des minorités, en particulier arméniennes. Dans la politique soviétique au Moyen-Orient, qui devient offensive à partir de la Seconde Guerre Mondiale, des agents politiques au service de l’URSS sont recrutés dans les communautés arméniennes. Je me suis attaquée à un point trouble, aujourd’hui considéré en Arménie comme des mauvais souvenirs de cette époque là.

On va parler du génocide arménien, même si ce n’est pas votre spécialité : comment le tabou sur le génocide a-t-il pu être mis en place en Turquie, mais aussi en Occident ?
En Turquie, le tabou est installé dès les origines puisque Mustafa Kemal [Atatürk] opère la reconquête du territoire de Turquie en faisant dès les années 1920 de l’Anatolie le berceau de la nation turque. Le souvenir des autres minorités qui vivaient là – Arméniens, Grecs - va être gommé de l’histoire, de la géographie et de la toponymie. En Occident, il n’y a pas de tabou à proprement parler, car les puissances occidentales connaissent les massacres dont les Arméniens sont victimes avant 1914. Il est dur de parler alors de tabou, car le terme de génocide n’existait pas. On parle de massacres de masse. Le mot sera forgé par Rafaël Lemkin en 1944. Et il inventera ce néologisme en ayant à l’esprit l’exemple du peuple arménien, pas seulement celui du peuple juif.

Les gens qui ont survécu au génocide et qui se sont retrouvés en Occident, ont-ils parlé de ce qu’ils avaient vécu ?
(…) Les réfugiés des années 1920 ont observé un grand silence. Je suppose que le fait de garder le silence s’explique par la culpabilité du rescapé, et aussi par la honte. Le bannissement de la mémoire est lié aux violences, à la sexualité, aux mariages forcés, aux excisions qui sont pratiquées sur des enfants arméniens pour les faire passer pour des musulmans. Toutes ces histoires brisées mettent en jeu l’intégrité des corps et surtout l’honneur dans une société totalement traditionnelle.

Est-ce que dans les familles, on parlait de ce qu’on avait vécu ?
Je ne crois pas, mais la réponse est du domaine de la psycho-histoire, voire de la psychanalyse. Ils n’ont pas parlé tout de suite et ce sont les descendants qui vont prendre la parole (…).

La notion de tabou est très associée à la psychanalyse. Mais si les survivants directs n’ont pas parlé, comment les descendants ont-ils pris la parole ?
D’après ce que j’en sais, les rescapés se sont mis à parler bien après les événements. Chacun en diaspora connaît des histoires de vieilles personnes qui, à 85 ou à 95 ans, se mettent tout à coup à parler d’événements qu’elles ont vécu enfants. [Parfois ce sont] des choses qu’elles ne peuvent se pardonner à elles-mêmes : c’est l’aspect le plus terrible de ces histoires.

Peut-on chiffrer aujourd’hui les victimes du génocide ?
Ce calcul est tributaire d’un autre chiffre qui prête à discussion : celui de la communauté arménienne de l’empire ottoman. Les recensements du Patriarcat arménien de Constantinople chiffrent cette communauté à 2,1 millions d’individus, alors que le recensement ottoman en dénombre 1,3 million. Cette divergence pèse sur l’évaluation du nombre de victimes qui se situe entre 100.000 et 300.000 victimes pour l’historiographie turque, et monte à 1,5 voire 2 millions dans les estimations les plus hautes de la diaspora. La réalité se situe probablement quelque part entre ces deux extrêmes. Pour avoir un chiffre exact, il faudrait que les archives turques soient ouvertes.

La population turque est-elle au courant de ce qui a pu se passer ? Y a-t-il un tabou imposé par le pouvoir à propos du génocide en Turquie ?
Ils savent que quelque chose s’est produit. Le phénomène actuel est intéressant car des pans de la mémoire de ces événements ressurgissent à travers des descendants de familles turques ou kurdes qui font part des témoignages de leurs grands-parents ou arrière-grands-parents, ou qui découvrent tout à coup qu’ils ont des origines arméniennes. Un des exemples les plus emblématiques concerne l’une des filles adoptives de Mustafa Kemal dont Hrant Dink, le journaliste du journal Agos, avait révélé les probables origines arméniennes. Cela a provoqué un scandale, parce que c’était toucher au mythe de Mustafa Kemal et cela rendait le journaliste coupable d’atteinte à l’identité turque, [infraction] prévue dans l’article 301 du code pénal.

On a là un refus très clair de reconnaître ce génocide et un nationalisme assez exacerbé…
Ce refus est malgré tout assorti de manifestations paradoxales, car l’enterrement de Hrant Dink a donné lieu à des manifestations de solidarité tout à fait inattendues de la part des Turcs, qui ont défilé aux côtés des Arméniens en disant « Nous sommes tous des Arméniens » : on est peut-être en train de lever un voile sur ce tabou. Ce qui ne signifie pas que le gouvernement reconnaîtra le génocide, cela remettrait trop en cause les fondements de l’Etat nation turc.

Autant en Occident on a reconnu officiellement le génocide arménien, autant en Turquie, rien n’est fait : on peut comprendre que la communauté arménienne revendique une reconnaissance officielle de ce génocide par la Turquie.
Mais cette communauté arménienne de la diaspora n’a pas non plus à se substituer aux Arméniens de Turquie qui ont le sentiment d’être les vrais dépositaires de l’identité arménienne. Ils ne se considèrent d’ailleurs pas comme des membres de la diaspora. Ils estiment qu’ils forment le reliquat de ce qu’était la communauté arménienne à l’origine, (…) en s’astreignant à l’auto-censure et à la langue de bois. Ils ont le sentiment d’être débordés par les revendications de la diaspora d’Europe occidentale. Et ceci est rendu plus difficile par la perspective d’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne.

(Â…)

Vous parlez souvent de la mémoire arménienne en distinguant la mémoire de la diaspora et la mémoire des Arméniens de Turquie. Je sens de grandes divergences entre ces communautés?
La mémoire de la diaspora se veut le réceptacle de la mémoire des rescapés du génocide. Cette mémoire-là a été beaucoup moins développée du côté de l’Arménie soviétique. Il faut préciser aussi que les Arméniens ne parlent pas la même langue : la diaspora utilise l’arménien dit occidental alors que les Arméniens de Turquie et d’Arménie parlent l’arménien oriental.

Cette diaspora se veut celle qui a levé le tabou sur le génocide, mais en levant ce tabou ne véhicule-t-elle pas d’autres tabous ?
Elle véhicule tous les tabous liés à l’image de victime permanente que les Arméniens offrent d’eux-mêmes dans cette historiographie du génocide.

(Â…)

Pouvez-vous nous décrire les différents points de vue qui existent sur le génocide arménien ?
Les historiens turcs et arméniens ne sont pas deux entités monolithiques qui s’affrontent. Les historiens arméniens sont eux-mêmes assez divisés. Les historiens turcs aussi : certains sont négationnistes, d’autres ouverts au dialogue. Du côté arménien, la démonstration est restée longtemps simpliste: le génocide était le point d’aboutissement d’une haine viscérale. Un troisième courant minoritaire tente de faire une histoire du génocide à travers un regard dépassionné, cela n’a rien à voir avec la non-reconnaissance, mais cela traduit une volonté de replacer le génocide dans un contexte de guerre, voire de diplomatie. (…)

A vous entendre, on a le sentiment qu’il y a de vives polémiques entre historiens arméniens turcs et occidentaux, y a-t-il aussi une possibilité de dialogue ?
Cette possibilité s’est illustrée récemment par l’initiative salutaire prise par Ronald Suny, historien arméno-américain qui a réuni à Chicago en 2000 des historiens arméno-américains et des historiens turcs ouverts au dialogue, comme Taner Akcam. Ce dernier a présenté des communications sur le déroulement du génocide et les mécanismes de sa prise de décision.
Ce n’est sans doute pas un hasard si ces ateliers sont organisés aux Etats-Unis, car les Américains cherchent à accompagner toute initiative susceptible de procéder à une réconciliation arménienne et turque afin de privilégier l’entrée de la Turquie en Europe.

Entretien réalisé en avril 2007 par Carole Trébor,
historienne et journaliste, collaboratrice d'ARTE
France.
Cadre: Nicolas Psaume
Stagiaire cadre: José Pérez
Montage: Carole Trébor
Musique: Philippe Mandel
Chef de projet: Sascha Hartmann

Vous pouvez l'Ă©couter sur :

http://www.arte.tv/fr/histoire-societe/histoire/Tabous-de-l-histoire/Tabous-le-sujet-actuel/-Armenie--avec-Taline-Ter-Minassian/1598846.html

Voir Ă©galement :

Entretien vidéo avec Yves Ternon
Historien et spécialiste de la question du crime de
génocide et du génocide arménien.

http://www.arte.tv/fr/836622.html







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