Une étude apporte un éclairage nouveau sur l’impôt ottoman sur le sang
Publié le : 11-07-2007
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Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Le Collectif VAN vous propose la traduction d'un article de Talin Suciyan paru dans Armenian Reporter, le 2 juin 2007. La journaliste arménienne de Turquie a interrogé l’universitaire Artak Shakaryan, 27 ans, qui se spécialise dans les études turques à l’Académie des Sciences d’Arménie. Il parle couramment turc et lit l’ottoman. Il a fini sa thèse l’année dernière, qu’il a publiée sous le titre "Devshirme : la taxe sur le sang dans l’Empire ottoman"
« Le Devshirme n’avait rien à voir avec l’obtention d’une bourse à Harvard» par Talin Suciyan
L’universitaire Artak Shakaryan, 27 ans, se spécialise dans les études turques à l’Académie des Sciences d’Arménie. Il parle couramment turc et lit l’ottoman. Il a fini sa thèse l’année dernière, qu’il a publiée sous le titre "Devshirme : la taxe sur le sang dans l’Empire ottoman". Le livre, publié en arménien (avec un résumé en anglais sur la quatrième de couverture), étudie le système de levée d’enfants des communautés non-musulmanes sous la domination ottomane.
Question : Comment en êtes-vous arrivé à vous spécialiser dans l’histoire turque ?
Shakaryan : Ce ne fut pas mon intention initialement. Je m’intéressais à l’histoire et aux langues et je voulais étudier le Moyen-orient. Les études arabes étant très à la mode en Arménie, j’ai moi aussi voulu étudier le monde arabe. Mais cela n’a pu se faire et je me suis alors rabattu sur les études turques. Je suis très content aujourd’hui de l’avoir fait.
Q : Comment se fait-il que vous ayez choisi le Devshirme comme sujet de thèse ?
S : J’étais intéressé par l’histoire médiévale ottomane et je recherchais un sujet qui n’avait pas encore été trop étudié. C’est ainsi que je suis tombé sur ce sujet et mon directeur de thèse, le Dr Ruben Safrastyan, responsable du département d’études turques à l’Académie, m’a encouragé dans cette voie. Jusqu’alors, il n’y avait eu qu’un seul article écrit par un universitaire arménien sur ce sujet.
Q : Dans votre livre vous critiquez des historiens comme Stanford Shaw et Halil Inalcik. Expliquez-nous pourquoi.
S : Le Devshirme n’avait rien à voir avec l’obtention d’une bourse à Harvard. Ce n’était dans l’ensemble pas une perspective enthousiasmante, bien au contraire.
Q : Ces historiens présentent-ils le Devshirme comme une institution positive, offrant de bonnes perspectives à ces recrues?
S : Inalcik et Shaw ont tous deux avancé cet argument. Selon eux, l’institution du Devshirme donnait « l’opportunité au fils de berger de devenir vizir ». Mais ceci était en fait très rare. La majorité des enfants levés au titre du Devshirme étaient soit vendus comme esclaves, soit voués à devenir des soldats janissaires. On trouve les arguments avancés par Inalcik et Shaw dans leurs livres respectifs Histoire économique et sociale de l’Empire ottoman, 1300-1914 (en collaboration avec Donald Quataert, 1994) et Histoire de l’Empire ottoman et de la Turquie moderne (en collaboration avec Ezel Kural Shaw, 1978).
Q : Comment fonctionnait le système du Devshirme ?
S : Les Janissaires, accompagnés de docteurs, se rendaient dans les zones rurales et levaient des recrues parmi les enfants âgés entre 6 et 16 ans. La palette d’âge était aussi large car on accordait plus d’importance à l’apparence physique qu’à l’âge réel des enfants. Un enfant devshirmé se devait d’être en bonne santé, de taille et de corpulence moyennes. Les enfants déjà fiancés ne pouvaient être recrutés ; c’est en partie pour cette raison que beaucoup de familles fiançaient leurs enfants à un âge précoce. Une autre règle importante stipulait que les enfants ne devaient pas parler turc. Les enfants réquisitionnés et acheminés vers Istanbul étaient par la suite examinés par des « experts » qui, se basant essentiellement sur leurs caractéristiques physiques, émettaient un avis sur le domaine auquel ils devaient être affectés. On effectuait aussi des tests verbaux. Les enfants physiquement les plus présentables et les plus intelligents étaient envoyés au palais; les autres étaient soit confiés aux Janissaires afin de devenir soldats, soit vendus comme esclaves.
Q : Connaît-on la proportion des enfants qui allaient au palais, comparée à celle des enfants destinés à devenir soldats ou esclaves ?
S : Il n’y a pas de statistiques exactes sur ce sujet. Mais selon les sources disponibles on peut estimer à environ 60 % la proportion des enfants qui devenaient esclaves, à 30 % ceux qui devenaient Janissaires, et seuls 10 % aboutissaient au palais.
Q : Quelles sources avez-vous consultées ?
S : J’ai étudié les registres de la Chancellerie (« Mühimme ») à Damas, qui ont fourni la substantifique moëlle de mon étude, ainsi que les «firmans» (décrets) du sultan, dont certains concernent le Devshirme.
Q : Pour quelles raisons l’Etat ottoman a-t-il institué ce système ?
S : L’Etat ottoman s’étant étendu très rapidement après sa naissance, il a très vite manqué de personnel. C’est ainsi qu’on institua d’abord un système de recrutement de chrétiens comme soldats mercenaires.
Q : Les Byzantins n’eurent-ils pas eux-aussi recours à ce procédé ?
S : Quelques historiens pensent effectivement que les Ottomans s’inspirèrent de l’exemple byzantin. Un système similaire existait aussi chez les Arabes. Cependant ces derniers ne recrutaient guère parmi leurs sujets mais seulement parmi les esclaves et les soldats ennemis capturés. C’est l’Etat ottoman qui adopta le premier l’idée de lever les enfants de ses sujets en guise d’impôt, afin de pallier le manque de personnel. Il existait déjà auparavant une taxe appelée « pencik » qui consistait à prélever un prisonnier de guerre sur cinq pour alimenter l’armée du sultan. A la fin du 16ème siècle, avec le ralentissement de l’expansion de l’Empire, le nombre de pencik disponibles se réduisit. Le système du Devshirme fut alors introduit afin de créer de nouvelles ressources.
Q : Levait-on uniquement des Chrétiens ?
S : L’obstacle au recrutement de musulmans était qu’ils étaient susceptibles d’avoir des parents ou des relations influents et que nombre d’entre eux parlaient turc. On trouve aussi des documents interdisant de recruter des Juifs et des Roms. Aucune explication n’est avancée pour cela, mais il existait par ailleurs une règle stipulant que les enfants ne devaient pas provenir des villes, or la plupart des Juifs y vivaient. On considérait effectivement que les enfants des villes étaient plus intelligents et donc davantage susceptibles de s’enfuir.
Q : Y avait-il des privilèges régionaux ?
S : La plupart des devshirmé sont connus pour être originaires de la partie européenne de l’Empire, de Grèce, de Bulgarie, de Serbie et d’autres régions slaves. L’Empire s’efforçant à l’époque de s’étendre vers l’Ouest, certains universitaires ont considéré que les Arméniens n’étaient probablement pas concernés par le système du Devshirme. Mais on constate qu’à partir du 15ème siècle on venait réquisitionner des Arméniens même dans des régions comme Kütahya. Plus tard, quand les Ottomans assirent leur contrôle sur les provinces orientales de l’Empire, ils levèrent davantage d’Arméniens.
Q : Le facteur familial jouait-il un rôle ?
S : Oui. L’Etat préférait lever les enfants des leaders religieux et féodaux des différentes communautés assujetties, et ce à dessein : ôter leurs enfants conduisait à les laisser sans successeurs immédiats. Comme à cette époque il n’y avait pas d’université dans l’Empire, les professions se transmettaient de père en fils. Ainsi un fils de berger devenait-il, selon toute vraisemblance, lui-même berger. Enlever le fils du leader religieux du village, conduisait à priver ce dernier de son futur leader [et donc le condamner au déclin].
Q : Un leader local ne pouvait-il cependant pas corrompre les autorités ou trouver un autre moyen pour garder son fils près de lui ?
S : Il y eut de tels cas de figure, mais à cette époque la plupart des Arméniens n’étaient pas très riches (les riches étant alors pour l’essentiel des musulmans). [Dans les cas où ils avaient pris connaissance à temps du projet de levée], ils pouvaient parfois essayer de tromper les autorités en éloignant leurs enfants du village. Les Janissaires, représentants de l’Etat, pouvaient cependant effectuer des vérifications dans le registre des baptêmes.
Q : Y avait-il de la résistance ?
S : Oui, il y en avait. Quand les Janissaires arrivaient, les villageois avertissaient les villages environnants de leur venue. Il arrivait aussi que, même après le départ des convois d’enfants et de Janissaires pour Istanbul, les villageois les poursuivent et reprennent ces enfants.
Il n’était cependant pas dans la mentalité de l’époque de reprendre un enfant converti à l’Islam. Les noms de baptême originaux des enfants étant ceux des saints chrétiens, selon les croyances de l’époque, un enfant dont le prénom était changé perdait la protection de son saint patron. Comme de surcroît il n’y avait alors pas de nom de famille, les enfants recevaient pour patronyme le prénom de leur père, par exemple « Sarkis, fils de Hovannes ». Les Janissaires leur attribuaient aussi des noms en fonction de leur lieu de naissance, comme « Mehmet de Filibe » (ou Abdullah, qui signifie « le serviteur d’Allah »). C’est ainsi qu’un enfant était séparé des siens : si vous êtes arraché à votre foyer à l’âge de 7 ans, que l’on vous fait changer de religion, de nom et d’environnement, vous vous retrouvez déraciné(e) [et devenez quelqu’un d’autre].
D’un autre côté, il y avait des avantages associés à la fonction de soldat janissaire, comme le fait d’être exempté de taxes. Nombre de Turcs souhaitaient que leurs enfants deviennent des Janissaires. Certains devshirmé pouvaient être affectés au palais et, même parfois devenir vizir. C’est ainsi que certains Turcs essayaient de faire passer leurs enfants pour Chrétiens afin qu’ils soient pris comme devshirmé ; certains historiens utilisent même ce fait pour présenter ce système comme un système très attrayant.
Les Albanais faisaient toutefois exception dans la mesure où ils étaient les seuls sujets musulmans à être concernés par le Devshirme. Celui-ci était effectivement utilisé par les Ottomans comme un moyen de contrôle des populations albanaises récemment islamisées, considérées représenter un intérêt stratégique pour l’Empire.
Il était interdit aux Janissaires de se marier, de fonder une famille ou d’avoir une activité commerciale. Ils se mirent cependant à le faire à la fin de l’Empire ottoman. Le système du Devshirme commença aussi à tomber en désuétude, ce qui participa à la décadence de l’Empire.
Q : Levait-on aussi des filles ?
S : Il n’y a pas beaucoup d’information à ce sujet. C’était pratiqué au 17ème siècle, surtout par les Perses. On trouve dans des manuscrits du Musée Matenataran d’Erevan des témoignages disant que « les officiers ottomans arrivèrent et enlevèrent beaucoup de jolies filles ».
Q : Et à quoi étaient-elles destinées ?
S : Les filles étaient destinées tant au palais qu’aux Janissaires [comme concubines]. Certaines étaient envoyées au harem du sultan ; Plus tardivement, dans les zones éloignées d’Istanbul, certaines furent mêmes mariées à des Janissaires.
Q : Mentionne-ton des cas d’enfants revenant dans leurs familles ou de familles essayant de retrouver leurs enfants ?
S : Les « Mühimme Defterleri » mentionnent certains cas de ce genre. Ainsi le décret d’un sultan à Sis en Cilicie en 1564 fait-il référence à des devshirmé qui se sont échappés, sont retournés dans leurs villages et ont été rebaptisés. L’Encyclopédie de l’Islam mentionne aussi le fait que des enfants plus âgés s’échappaient. Les archives Uzunçarsili et douze rapports de « Mühimme » citent le cas de devshirmé s’étant échappés après sept ans de service. Si le Devshirme avait alors été considéré comme l’équivalent d’une bourse à Harvard, ces enfants ne se seraient pas enfuis.
Q : Y a-t-il des cas de devshirmé plus âgés qui gardaient des relations avec leur famille ?
S : Le meilleur exemple est celui de Mehmet Sokullu, originaire d’une famille serbe renommée de Sokolovich. Il entra au palais comme devshirmé et devint finalement vizir. Il désigna son frère comme leader religieux des Serbes, ce qui implique qu’il garda contact avec sa famille.
Parmi les Arméniens il y a au 17ème siècle le cas des frères Mehmet Doganci et Halil Pasha. Le premier faisait partie du corps des Doganci (qui signifie « celui qui est en charge des aigles et faucons du palais ») et le second, son frère cadet, était un personnage en vue chez les Janissaires. Originaires de Malatya, ils se soutinrent mutuellement. Il y a quelques exemples comme celui-ci.
Q : Quel fut l’impact de ce système sur les communautés qui y étaient assujetties ?
S : Le Devshirme permit effectivement de pallier le manque de personnel de l’Empire ottoman, mais il eut des répercussions très négatives sur les Serbes, les Grecs et les Arméniens. On ponctionna pendant des siècles nombre de garçons, et parfois de filles, parmi les plus beaux, les plus intelligents, les plus prometteurs, qui ne purent ainsi enrichir leurs propres communautés. Ceci eut un impact génétique sur ces communautés et contraria leur enrichissement. Bien sûr la situation s’améliora au cours du temps.
Armenian Reporter, 2 juin 2007.
© Traduction : F.S pour le Collectif VAN (2007) - 11 juillet 2007 - 16:40 - www.collectifvan.org
Lire également "Le Devchirmé ottoman XVI-XVII-XVIII siècles" sur le site du CRDA
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