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Législatives: scènes de campagne à Trébizonde
Publié le :

de notre envoyé spécial Jean-Michel Demetz, avec Nukte V. Ortaq

Dans le port de la mer Noire, les islamo-réformateurs au pouvoir à Ankara font campagne pour le scrutin du 22 juillet. Leur popularité embarrasse les tenants de l'ordre traditionnel.

La noisette sème la zizanie dans le bazar de Trébizonde. Face aux fluctuations du cours - de 7 à 2 livres turques le kilo - les petits producteurs locaux somment les pouvoirs publics de revoir à la hausse les prix garantis. Et, en cette période électorale, les candidats doivent se prononcer sur cette grave question. La Turquie fournit 75 % de la récolte mondiale de noisettes. Laquelle pèserait, estime-t-on, 20 % de l'économie de la région de Trébizonde.

De l'antique colonie grecque fondée sur les bords de la mer Noire, capitale biséculaire d'un empire chrétien qui survécut quelques années à la chute de Constantinople et cité cosmopolite, riche de ses communautés grecque, arménienne, russe jusqu'aux années 1920, ne subsistent que de maigres vestiges. Trabzon - tel est le nom turc contemporain de ce port - étale aujourd'hui un urbanisme sans grâce avec ses immeubles massifs bâtis à la hâte pour accueillir les flots de l'exode rural. A quelques jours du scrutin du 22 juillet, qui renouvellera la Grande Assemblée nationale (le Parlement d'Ankara), la ville fait pourtant figure d'étape obligée pour mesurer l'état des forces électorales dans le pays. Car c'est dans cette agglomération d'environ 400 000 habitants, coincée entre montagne boisée et mer couleur améthyste, que les deux meurtres les plus spectaculaires de ces dernières années ont trouvé leur origine.

Ici, en février 2006, un prêtre catholique italien, Andrea Santoro, a été tué à la sortie de la messe par un gamin de 17 ans, au cri d'« Allah Akbar ! » (Dieu est grand). En janvier dernier, le journaliste turc d'ascendance arménienne Hrant Dink était abattu, à Istanbul, par un autre adolescent, originaire de Trabzon. Cela a suffi pour que les médias nationaux pointent du doigt, un peu hâtivement, l'émergence, à Trabzon, d'un bastion ultranationaliste et islamiste radical.

Les dernières élections générales, en 2002, n'ont pourtant pas confirmé une montée des extrêmes. Portés par une lame de fond nationale qui les a conduits au pouvoir, les réformistes de l'AKP, issus d'un islam politique tempéré, avaient remporté 6 sièges sur les 8 localement en jeu, n'en concédant que 2 à l'opposition laïcarde et kémaliste (CHP), attachée au statu quo. Cette dernière a été à la pointe des manifestations d'Ankara et d'Istanbul, au printemps, pour s'opposer à l'élection à la présidence de la République d'un candidat AKP. A Trabzon, toutefois, sa branche locale s'abstient de faire de la défense de l'Etat laïque son cheval de bataille.

Loin des joutes idéologiques qui déchirent la capitale, la mer Noire est le théâtre d'une campagne pragmatique. « Nos électeurs nous interpellent sur deux points, témoigne le maire de Trabzon, Volkan Canalioglu : le chômage et la noisette. Ici, nous ne sentons pas de menace particulière à l'encontre de la laïcité. » Sur son bureau, une seule photo dans un cadre : celle de Kemal Atatürk, fondateur de la République et père de la sécularité turque. L'édile minimise également l'hypothèse de l'émergence d'un courant ultranationaliste violent.

« Nous avons déploré les deux meurtres, mais la ville tout entière ne peut être tenue pour responsable des crimes commis par des jeunes gens, peut-être victimes du chômage, peut-être manipulés. C'est impossible à savoir. » Député CHP sortant et candidat à la réélection, Mehmet Akif Hamzacebi confirme que la laïcité n'est pas localement un enjeu de campagne. Afin de capter son auditoire, lui aussi préfère attaquer la majorité sortante sur les questions économiques - un niveau élevé de chômage masqué par les chiffres officiels et des aides à l'agriculture trop chiches...

Mais peut-il vraiment convaincre ? Le gouvernement AKP a remis de l'ordre dans les finances publiques. Les billets de banque frappés à l'ordre de millions de livres turques (soit quelques centimes d'euros...), humiliation nationale, ont été remplacés par une nouvelle livre dont le cours s'est stabilisé. Naguère déchaînée, l'inflation est désormais maîtrisée, sous les 10 %. La Bourse d'Istanbul est repartie à la hausse. L'économie nationale croît à un rythme annuel de 6 %. Une bonne gestion saluée par l'opinion, qui sait gré au cabinet musulman-réformateur d'avoir apporté une stabilité longtemps désirée. « Je n'oublie pas ce qu'ont été les gouvernements précédents », assure Ismaïl, un petit producteur de thé. Ni ses ministres corrompus, impuissants ou irrésolus, plus occupés à s'enrichir qu'à moderniser le pays.

Tout le long de la mer Noire, de Trabzon à la frontière orientale avec la Géorgie, de gigantesques toiles accrochées sur les façades des immeubles rappellent les réalisations locales. On y voit le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, l'enfant du pays, né à Rize, à une centaine de kilomètres à l'est de Trabzon, vanter l'autoroute littorale à six voies, enfin achevée après vingt ans d'atermoiements. Promettre l'ouverture prochaine d'un chantier naval voisin, futur gisement d'emplois pour cette région sous-industrialisée. S'enorgueillir, enfin, du bilan national : 366 barrages érigés, 110 000 classes supplémentaires dans les écoles, 160 nouveaux hôpitaux, l'oléoduc Bakou-Ceyhan en service...

Dans le village de Findikli, à quelques dizaines de kilomètres à la sortie de Rize, justement, les femmes voilées ou tête nue se pressent pour être prises en photo au côté d'Ali Bayramoglu, l'ancien chef du Musiad, le syndicat des patrons musulmans. Ce proche d'Erdogan est connu dans tout le pays pour ses passages fréquents à la télévision. Juché sur le toit de son bus de campagne, peint, à l'américaine, aux couleurs de son parti, le candidat AKP fustige l'« injustice » de l'échec du candidat du parti à l'élection présidentielle, retoqué par l'armée parce que sa femme porte le voile. L'argument touche dans la foule des militants. Mais ce représentant de la nouvelle bourgeoisie entrepreneuriale ralliée à l'AKP s'attarde surtout sur les projets de développement. Créer une marque pour le thé local afin de le vendre sur les marchés étrangers. Relancer le tourisme de montagne dans les stations de ski alentour. Son optimisme est à tous crins. « Ce gouvernement a rétabli la confiance, explique cet industriel du thé. Le diagnostic est posé. Nous allons désormais guérir le malade. »

La promesse d'une saine gestion, c'est aussi la priorité de la candidate AKP de Trabzon, Safiye Seymenoglu. Agée de 43 ans, cette architecte, une blonde aux yeux bleus mère de deux enfants, qui se revendique « conservatrice et démocrate », ne voit rien de surprenant à porter les couleurs de la formation d'Erdogan. Champion autoproclamé de la défense de l'égalité des sexes, le CHP ne présente, dans cette ville, que des hommes... Elle ne porte pas le voile, mais plaide, au nom de la « réconciliation sociale », pour la « liberté vestimentaire », entendez le droit à porter le foulard, sur les campus, par exemple, d'où il est toujours banni. Mais, quand on lui demande quel est le problème principal des femmes de Trabzon, la réplique fuse aussitôt : « L'absence de liberté économique due au chômage. »

Brandie par l'armée, la menace d'une intervention militaire dans l'Irak voisin afin de casser les bases arrière du PKK, la guérilla kurde, ne pèse guère sur la campagne. Certes, le MHP, mouvement ultranationaliste, dénonce « la menace qui pèse sur la Turquie unitaire » et la faiblesse présumée de la réaction gouvernementale face à la recrudescence des attentats dans le sud-est du pays. Mais ces accusations trouvent peu d'écho. « Seulement 300 personnes ont localement répondu à l'appel de l'armée à manifester contre le PKK, raconte Ali Ozturk, rédacteur en chef de Gunebakis, un quotidien de Trabzon. Car la population a compris qu'on voulait l'instrumentaliser contre le gouvernement et n'a pas suivi. »

A en croire le journaliste, des éléments réactionnaires au sein de la police et de l'armée ont tenté, avec les assassinats, d'ériger Trabzon en alternative nationaliste au pouvoir réformiste à Ankara, dans l'espoir de bloquer la marche vers l'Europe et la démocratie. Ils auraient échoué : « Depuis quinze ans, des forces dans l'Etat mettent en garde les habitants contre le retour vengeur des Grecs et des Arméniens, reprend le rédacteur en chef. Mais ils peinent désormais à convaincre. » Il sait de quoi il parle. Voilà dix ans, Ali Ozturk avait manifesté avec d'autres contre le mouillage d'un paquebot grec à Trabzon. Il y a deux ans, le même navire est revenu. Cette fois, il a offert des fleurs aux passagers.






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Source/Lien : L'Express.fr



   
 
   
 
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