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U.E/Turquie : Un négationnisme exemplaire
Publié le : 21-11-2008

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Perry Anderson, né en 1938, est un intellectuel marxiste, professeur d'histoire et de sociologie à l'UCLA. Il a signé dans le “London Review of Books”, un article iconoclaste intitulé “Après Kemal”, dans lequel il analyse l’exemplarité du négationnisme qui frappe le génocide arménien. Il dissèque sans langue de bois, la Realpolitik qui a fait des alliés de la Turquie, les fers de lance obligés de la politique négationniste de l’Etat turc. Les hommes politiques de l’Union européenne et les chercheurs internationaux en prennent « pour leur grade » dans cet article dont le Collectif VAN vous propose quelques extraits traduits avec l’aimable autorisation de l’auteur. Un article à lire et à faire lire avant la manifestation organisée devant le Sénat à Paris, ce samedi 22 novembre à 15H, pour réclamer la ratification de la loi pénalisant le négationnisme du génocide arménien. Une loi adoptée en première lecture par l’Assemblée nationale il y a plus de deux ans déjà.


Après Kemal


Perry Anderson

25 septembre 2008 - London Review of Books
[…] EXTRAITS

Un nationalisme total qui n’a pas hésité à exterminer les Arméniens, à expulser les Grecs, à déporter les Kurdes et à torturer les dissidents Turcs, et qui bénéficie toujours d’un large soutien électoral, n’est pas une force à prendre à la légère. Constamment au nombre de ses victimes, la gauche turque a fait preuve d’un immense courage pour l’affronter. Politiquement parlant, la ‘génération de 78’ a été abattue par le coup d’Etat militaire de 1980, des années d’emprisonnement, d’exil ou de mort, anéantissant toute chance de regain d’attrait populaire ou de militantisme à la même échelle. Mais lorsque le pire de la répression a pris fin, c’est cette levée qui a produit une culture critique sans équivalent dans aucun pays d’Europe à la même période : ce sont les monographies, nouvelles, films, journaux et maisons d’éditions qui ont donné à Istanbul, à bien des égards, un milieu radical plus vivant qu’à Londres, Paris ou Berlin. C’est de ce milieu que provient Orhan Pamuk – qui n’a pas été exempté de critiques amicales par ce même milieu– ainsi que d’autres écrivains turcs importants.

S’il y a un angle mort dans la vision de cette gauche intellectuelle, c’est Chypre. Rares sont ceux qui savent quelque chose et la plupart en dit encore moins. Mais sur les deux autres questions de l’époque, son passé a été exemplaire. La défense des Kurdes a été pendant des décennies au centre de son imagination, produisant un écrivain ou un réalisateur important l’un après l’autre – souvent Kurdes eux-mêmes – de Yasar Kemal, Mehmet Uzun ou Yilmaz Güney (Yol), à des films récents tel le film interdit de Handan Ipekçi, Big Man, Little Love (2001) et celui de Yesim Ustaoglu, Journey to the Sun (1999). Quand au sort des Arméniens, il a fait l’objet d’une conférence historique à Istanbul – annulée dans deux universités suite à des pressions politiques, tenue dans une autre – d’un best-seller de mémoires (disponible en français : Fethiye Çetin, Le Livre de Ma Grand-mère), d’un roman (Elif Shafak, La Bâtarde d’Istanbul), d’un reportage iconoclaste (Ece Temelkuran, Deep Mountain), et de nombreux articles dans la presse (Murat Belge, dans Radikal).

Mais par-dessus tout, le travail remarquable de l’historien Taner Akçam a posé les réalités du génocide arménien, leurs profondes empreintes dans l’État turc, à jamais sur la carte de la connaissance moderne. Son cheminement et ses recherches brisant des tabous ont été publiés en Turquie en 1999. Une collection d’essais clés, De l’Empire à la République : le Nationalisme turc et le Génocide arménien, est paru en anglais en 2004, et une traduction de son premier livre Un acte honteux : Le Génocide Arménien et la Question de la Responsabilité turque en 2006. Lui-même emprisonné, puis exilé par la répression militaire en 1980, Akçam a constamment été menacé et harcelé même à l’étranger, où les autorités étasuniennes ont collaboré avec leurs homologues turcs pour lui rendre la vie dure. En Turquie, la question du génocide reste un danger pour celui qui en parle, comme le montre clairement les accusations contre Pamuk et le meurtre de Dink – deux faits qui se sont déroulés sous le gouvernement de l’AKP.

A l’extérieur de la Turquie, il existe depuis longtemps une école d’historiens, dirigée par feu Stanford Shaw, qui a reproduit la mythologie officielle de l’État turc, niant que tout fait qui aurait un lien lointain avec un génocide se soit déroulé sur le sol ottoman. Un négationnisme de ce genre, aussi entier, a déchu de son niveau universitaire. Les versions plus récentes de cette école préfèrent minimiser ou relativiser, en ligne avec l’approche de l’establishment de la recherche turque, plutôt que de refouler complètement le sort des Arméniens. Intellectuellement parlant, elles peuvent être considérées comme des discrédits marginaux de la littérature, mais même un tel traitement, qui se retrouve sous la plume des meilleurs historiens de la Turquie moderne travaillant en Occident, offre un contraste douloureux avec le courage des critiques turcs eux-mêmes. Chez les autorités récentes les plus distinguées, l’esquive ou l’euphémisme est toujours de règle. Dans les deux paragraphes succins accordés au sujet, dans Osman’s Dream, l’ouvrage imposant de Caroline Finkel, publié en 2006, qui contient 550 pages sur l’histoire de l’Empire ottoman, nous lisons que : ‘de terrible massacres ont eu lieu des deux côtés.’ Quand au génocide, le mot lui-même est un malheur, qui non seulement ‘crée une confusion quant à toute compréhension plus vaste de l’histoire du sort des Arméniens ottomans’ – sans parler ‘des relations étrangères turques dans le monde’ – mais qui relègue l’Arménie, qui a une frontière avec la Turquie, à une existence minable’.

Si nous nous tournons vers l’ouvrage limpide de Sükrü Hanioglu, Brief History of the Late Ottoman Empire, un seul paragraphe nous apprend que ‘l’un des plus tragiques événements de la guerre fut la déportation de presque toute la population arménienne d’Anatolie’, pour laquelle ‘les plus fins détails’ de la décision du gouvernement, savoir que les armée russes qui avançaient ne devaient en aucun cas recevoir ‘une assistance cruciale’ des ‘rebelles arméniens’ n’ont malheureusement pas été suivis dans la pratique, menant à la conséquence imprévue de ‘pertes massives de vies’.[2] La biographie acclamée Atatürk (1999) d’Andrew Mango est encore plus discrète. On nous dit là que ‘l’Anatolie orientale est inhospitalière dans le meilleur des cas’ et que si ses Arméniens en ont été ‘déportés’, c’était parce qu’ils s’étaient ralliés aux Russes et qu’ils s’étaient élevés contre les lois ottomanes. Sans nul doute, ‘les éliminations arméniennes’ ont été ‘un acte brutal de nettoyage ethnique’, mais les dirigeants du CUP avait ‘une justification simple’ : “C’était nous ou eux.” Un commentaire ? Juste une ligne. ‘Les déportations ont affecté les communications ottomanes et ont privé l’Anatolie de presque tous ses artisans.’ Le trafic ferroviaire allemand devait aussi être affecté.

Même Erik Zürcher, l’historien hollandais qui a travaillé bien plus que tout autre chercheur pour mettre en lumière les liens entre le CUP underground et Kemal après 1918, n’a pu se permettre, dans son classique : Turquie : Une histoire moderne, qu’un aveu précautionneux et subjectif, que s’il peut être ‘difficile, voir impossible’ de le prouver à cent pour cent, ‘cet auteur est au moins d’avis qu’il y avait une politique d’extermination contrôlée centralement, instiguée par le CUP.’ C’était en 1993. Dix ans plus tard, dans son édition revue de 2004, le même passage dit : ‘On ne peut désormais plus nier que le CUP a instigué une politique d’extermination contrôlée centralement.’ La modification, bien que sa formulation soit dévoyée (on continue d’entendre des négations, émanant de chercheurs et de journalistes), témoigne de l’impact du travail d’Akçam, auquel Zürcher rend un généreux hommage bibliographique, et elle exprime un retournement bienvenu vers ce qu’un historien renommé de Turquie pense que l’on peut enfin dire. Mais il serait imprudent de surestimer le changement. La raison des modèles d’esquives et de déformations dans tant de recherches occidentales sur la Turquie, qui sont d’autre part de haut niveau, réside dans la peur familière des chercheurs étrangers – ou expatriés –, lorsque dans toute société où la vérité est assénée par les autorités, briser les tabous nationaux mettrait en danger accès, contacts et amitiés, et, à la limite, induirait de se voir exclu du pays complètement.

Quand il s’agit de récompenses et de conseils, il y a là aussi une plus grande raison à la prudence. La dernière édition de Zürcher indique une avancée par rapport à sa version précédente dans les passages concernant les Arméniens. Mais lorsqu’il s’agit des Kurdes, il part dans la direction opposée de ses déclarations franches de 1993 – ‘La Turquie devra devenir un Etat binational, avec le kurde comme deuxième langue dans les médias, l’éducation et l’administration. On devra accorder au sud-est une sorte d’autonomie élargie avec des Kurdes gouvernant et une police kurde’ – tout cela a disparu dans la version de 2004. Depuis, Zürcher a reçu une Médaille de Haute Distinction de la part du Ministre turc des Affaires étrangères, et il est devenu Conseiller à la Commission de l’Union européenne. Ni l’une ni l’autre de ces distinctions ne font honneur à la recherche. Pas plus que les éminences grises politiques ne sont souvent de courageux orateurs. Ce serait un tort que de condamner à la légère les compromis des historiens occidentaux sur la Turquie, même ceux d’un esprit aussi indépendant que Zürcher. Les contraintes auxquelles ils sont confrontés sont réelles. Mais les pressions sur les Turcs eux-mêmes sont encore plus fortes. Une plus grande sécurité justifie moins d’évasions.

Une seule exception dans le domaine confirme la règle. L’ouvrage de Donald Bloxham, Great Game of Genocide, qui est sorti en 2005, est le travail non pas d’un spécialiste de l’histoire ottomane, mais d’un historien comparatif de l’extermination, qui n’a pas de connections professionnelles avec la Turquie. Son titre mal choisi rend mal la clarté et la puissance de son travail, un chef-d’oeuvre succin sur le massacre des Arméniens, illustrant tant son contexte national que ses conséquences internationales. Le traitement du génocide, perpétré par le CUP, par des historiens accrédités en Occident constitue une partie de l’histoire de Bloxham, mais c’est l’attitude des États qui se place dans son rapport, au centre de la scène. Parmi eux, comme il le montre, les USA ont été les plus importants, en tant que puissance de l’Entente qui n’avait jamais déclaré la guerre à l’Empire ottoman en 1916-18, et dont le Haut Commissaire en Turquie de 1919 à 1927, l’Amiral Bristol, avait recommandé davantage de nettoyage ethnique après (le génocide). Puisque l’Amérique possède des communautés grecques et arméniennes qui devaient être réduites au silence, c’est là que les subtilités compatissantes de négationnisme se sont d’abord développées dans les années de l’entre-deux-guerres, avant qu’elles ne soient monnaie courante en Europe. Dans les années 1930, Hollywood avait déjà annulé un film basé sur un roman de Franz Werfel, sur la résistance arménienne aux massacres de Cilicie, après que l’Ambassade turque a qualifié cela de calomnies.

Depuis 1945, la Turquie a naturellement acquis une plus grande importance pour les USA en tant qu’alliée stratégique, d’abord lors de la guerre froide et à présent dans la guerre contre le terrorisme. Au cours des vingt dernières années, une pression croissante de la part de la communauté arménienne, aujourd’hui beaucoup plus visible que dans les années 1920, et l’émergence d’une recherche arménienne qui a été pionnière dans les études modernes en Occident sur le sujet des exterminations de 1915-16, ont rendu le refoulement de la question bien plus difficile. Après des tentatives précédentes infructueuses pour faire passer des résolutions au Congrès, en 2000 le Comité des Relations Internationales a voté une résolution bipartite condamnant le génocide arménien, tout en exemptant soigneusement la République turque de toute responsabilité à ce sujet. La réponse d’Ankara fut de menacer de retrait toutes installations militaires américaines en Turquie, de représailles commerciales, et elle a parlé de risques de violence contre les Américains en Turquie – le Département d’État avait même émis des conseils à l’intention des voyageurs – si la résolution était adoptée par le Congrès. Typiquement, Clinton est intervenu en personne pour empêcher la résolution d’arriver à la Chambre. À Ankara, Ecevit a exulté devant de cette démonstration de la puissance turque.

L’année dernière, le même scénario s’est répété. Cette fois-ci, la Présidente, Nancy Pelosi – une autre démocrate, défenseur des droits de l’homme– s’est prononcée elle-même en faveur d’une résolution, avec 191 sponsors. Mais dès qu’une série de notables du parti, dirigés par Madeleine Albright, est intervenue, elle a prêté attention aux appels des Départements d’État et de la Défense et a fait avorté tout vote possible de la résolution. En arrière-plan, les menaces turques étaient à présent combinées à des pots-de-vin dans une course destinée à stopper la résolution. Quelque 3.2 millions de dollars ont été dépensés par Ankara pour une campagne de lobbying orchestrée par Richard Gephardt, l’ancien leader de la majorité Démocrate à la Chambre, qui avait soutenu la résolution en 2000, quand il n’était pas encore salarié des Turcs.[3] Entre temps, des organisations juives importantes – AIPAC, ADL et d’autres– loin d’exprimer toute solidarité avec les victimes d’un autre génocide, sont allées secrètement rencontrer Gül à Washington, pour débattre de la manière de le nier. L’idéologie joue son rôle dans cela : le caractère unique de la destruction des juifs par les nazis en tant que brevet moral ne doit pas être violé. Mais il y a aussi les relations étroites militaires et diplomatiques entre Israël et la Turquie – les jets du Ministère de la Défense s’entraînent dans l’espace aérien turc – qui ont conduit Tel Aviv à entreprendre, selon les mots d’un observateur compatissant, ‘un effort concerté pour éduquer les juifs américains sur l’importance stratégique de la Turquie’. Toutes les consciences n’ont pas été calmées si facilement. D’autres voix juives se sont élevées contre une telle connivence, mais avec peu d’effet à ce jour.

La pression d’Ankara ne se limite pas au Congrès. Sous Evren, un Institut d’Études Turques fut fondé aux USA, financé par la Turquie, destiné à encourager des recherches de la bonne sorte sur le pays dans les universités américaines. Bien que tous n’aient pas été désireux d’accepter de l’argent d’une source officielle aussi manifeste, un certain nombre de chercheurs l’a fait de bonne foi. Parmi eux, l’historien réputé spécialisé en histoire ottomane, Donald Quataert, dont les écrits ne peuvent, même avec l’imagination la plus débordante, être décrits autrement que conciliants, et qui est devenu président du Conseil d’Administration de l’Institut, un organe supposé être indépendant. Cependant, lorsqu’il a publié en 2006 un article sur le livre de Bloxham, reconnaissant sa force et concédant que le sort des Arméniens ‘correspond sans hésitation à la définition de génocide des Nations Unies’, l’homme de main de l’AKP à Washington, l’Ambassadeur Nabi Sensoy, le força rapidement à démissionner – un diplomate dont les bonnes relations religieuses remontent à Özal, sous lequel il a servi comme chef d’État-major– sous la menace de cessation de financement s’il ne démissionnait pas.

A Bruxelles, la candidature de la Turquie à l’Union européenne implique une plus grande série de questions à débattre qu’à Washington. Ici, c’est la situation des Turcs eux-mêmes, en principe celle des Kurdes, ainsi que, par extension, celle des Chypriotes, qui font l’objet d’attention, pas le sort des Arméniens.
[…]

Les Arméniens ? Leur destin n’a pas d’incidence sur la candidature de la Turquie à l’Union. La ‘tragédie de 1915’, comme le dit Rehn par un euphémisme désormais standard, peut s’intégrer dans ‘un dialogue global’ entre Ankara et Erevan, mais Bruxelles doit s’en tenir à distance. Largement considéré en Turquie comme le consul honoraire de l’AKP, Rehn est peut-être exceptionnel dans les rangs de la Commission actuelle pour son autosatisfaction vulgaire et sa tartufferie. Son rapport de mission, Europe’s Next Frontiers (2006), qui est rempli d’exergues de chansons pop et d’apophtegmes (Nota CVAN : maxime, aphorisme) tels que ‘le défaitisme ne permet jamais de gagner’ ou ‘la sagacité, ce n’est pas sorcier’, se termine sur ses prouesses sur un terrain de foot, d’une vanité ringarde : ‘Ne le dites pas au gardien, mais j’ai tendance à tirer mes penalties dans le coin inférieur gauche. Après tout, ce sont les buts qui comptent – même dans l’intégration européenne.’ On nous dit que telles sont ses aptitudes pour le ‘fonctionnalisme démocratique’. Qui serait surpris d’apprendre, de ce même esprit, que ‘le rôle de la Commission dans le processus d’adhésion peut être décrit comme l’ami qui dit la vérité’ ?

La Commission Barroso n’est bien sûr pas un centre de puissance indépendant ou isolé. Elle reflète l’attitude de la classe politique européenne dans son ensemble. Lorsque le député hollandais Camiel Eurlings, rapporteur sur la Turquie a dit au Parlement de Strasbourg, qui en théorie est moins sujet aux contraintes diplomatiques, que la reconnaissance du génocide arménien devrait être une condition de son accession à l’Union, ce fut, et c’était prévisible, la délégation des Verts, menée par Daniel Cohn-Bendit, qui s’est démenée pour s’assurer que ce passage soit supprimé, confirmant ainsi la règle générale que plus un groupe politique parle des Droits de l’Homme moins il les respecte. La réalité est un engagement de l’establishment en faveur de la candidature de la Turquie qu’aucune plainte n’entamera. La Commission Indépendante sur la Turquie est emblématique, saluée par le responsable admiratif du Open Society Institute à Istanbul comme un ‘groupe auto nommé de dignitaires européens’ (ses membres comprennent un ancien Président, deux anciens Premiers ministres, trois anciens Ministres des Affaires étrangères, sans parler de Lord Giddens), et qui ‘a été un modèle de la manière dont l’Europe peut être équitable et appliquée dans la recherche de la vérité, et elle s’est ainsi attiré des éloges tant en Europe qu’en Turquie’. Ses conclusions peuvent être aisément imaginées.

Un guide plus complet est offert par le volume du Federal Trust : L’UE et la Turquie : Un Prix brillant ou un Poids ? (2005). Pas de récompense si l’on devine la réponse, mais étant donné qu’un prospectus élogieux en suit un autre, avec un saupoudrage bienséant de si et de mais, un langage un peu plus sincère apparaît parfois. Lors du lancement de la collection, son éditeur, Michael Lake, un ancien représentant de Bruxelles à Ankara, salue le rôle ‘noble, et même héroïque’ de la Turkish Association of Businessmen and Industrialists qui a propulsé le processus historique des réformes en Turquie. Avec son entrée dans l’Union, fait-il remarquer, l’Europe acquerra un ‘atout stratégique de première qualité’. Pour terminer le volume, Norman Stone parle brusquement de la question arménienne. Les motifs de ceux qui la soulève exige une analyse : ‘Est-ce cette hostilité envers Israël qui les conduit à chercher à dévaluer l’argument le plus fort d’Israël ?’ Pour être clair : ‘Pourquoi devons-nous parler de ces choses-là de nos jours ?’

L’opinion respectable en Europe évite généralement une telle brusquerie. Le principal courant libéral l’exprime avec davantage de doigté. Par exemple, les mots de Mark Mazower du Financial Times, mais des variantes peuvent être trouvées en abondance, ‘ce qui est arrivé aux Arméniens’ devrait être ‘déplacé du domaine de la politique et ramené à l’histoire’. Laissons les chercheurs se disputer, et la caravane de l’Etat passera. La difficulté d’un tel conseil désintéressé est, bien sûr, que la République Turque a toujours traité le sort des Arméniens comme une affaire d’État, et elle continue de le faire. Comme l’écrit Bloxham, ‘la Turquie a menti à propos de son passé avec persistance, elle a tyrannisé ses minorités et d’autres Etats pour servir ses mensonges, elle a effacé les Arméniens de ses livres d’histoire’ – elle a aussi, bien entendu, dépensé de vastes sommes de l’argent des contribuables, pour s’assurer que leur sort reste ‘en dehors de la politique’ en Occident, comme Mazower et d’autres le souhaiteraient.

De tels sympathisants sont susceptibles d’être précautionneux dans l’utilisation de leurs mots. Joschka Fischer fait délicatement allusion à ‘la tragédie des Arméniens’, Timothy Garton Ash parle dans le Guardian de leurs ‘souffrances’, les périphrases les plus acceptables pour Ankara. Il est vrai, bien sûr, que ‘génocide’ est l’un des termes les plus dévalués dans le langage politique contemporain. Mais s’il a été appauvri au-delà de toute imprécision d’origine, c’est principalement dû aux apologistes de l’OTAN, criant au génocide au Kosovo – 5000 morts sur une population d’un million – qui sont à présent les plus véhéments pour empêcher que le mot ne compromette les relations fructueuses avec la Turquie. Cependant, historiquement, comme cela a été maintes fois souligné, le juriste responsable de la définition de la notion de génocide aux Nations Unies après guerre, Raphael Lemkin, un étudiant de Lvov à l’époque des procès à Istanbul en 1919, a été incité à le faire en raison des massacres des Arméniens par le CUP, juste de l’autre côté de la Mer Noire.

Ce n’est pas une coïncidence, l’autre personne à avoir noté leur extermination était Hitler. Il a eu des témoins de première main parmi ses plus proches collaborateurs à Munich. L’ancien consul allemand à Erzeroum, Max von Scheubner-Richter, a rapporté en détails à ses supérieurs les manières utilisées pour les exterminer. Un raciste virulent, devenu directeur du Kampfbund nazi et l’homme clé du parti pour les liaisons entre les affaires, l’aristocratie et l’église. Il a été tué par balle alors qu’il serrait la main d’Hitler lors du Putsch de Beer Hall (Putsch de la Brasserie) en 1923. ‘Si la balle qui a tué Scheubner-Richter était passé 3 cm à droite, l’histoire aurait pris un cours différent’ note Ian Kershaw. Hitler l’a pleuré comme étant ‘irremplaçable’. En envahissant la Pologne 16 ans plus tard, il a posé cette question célèbre à ses commandants, se référant aux Polonais, mais avec des implications évidentes pour les juifs : ‘Qui à présent se souvient des Arméniens ?’ Le Troisième Reich n’avait pas besoin d’un précédent turc pour ses propres génocides. Mais ce dont Hitler était bien conscient, et qu’il a cité avec succès pour encourager les opérations allemandes, est indubitable. Quel que soit celui qui a douté de la comparabilité des deux, ce n’étaient pas les Nazis eux-mêmes.

Comparaison n’est pas identité. Les similitudes entre les deux génocides étaient frappantes, bien plus proches que dans la plupart des parallèles historiques. Mais elles n’étaient pas complètes et les différences entre eux constituent une partie de la raison de cet énorme contraste dans les réactions contemporaines qu’ils déclenchent. Les deux campagnes d’extermination ont été lancées en secret, sous couvert de la guerre; les auteurs savaient que c’étaient des actes criminels et qu’ils devaient être cachés. Tous deux ont nécessité des organisations spéciales de tueurs, contrôlées par les dirigeants politiques opérant de façon informelle entre les appareils du parti et de l’Etat. Tous deux ont impliqué une participation sélective des officiers militaires. Au niveau de l’élite, tous deux ont combiné les idéologies du Nationalisme laïc avec les doctrines du Darwinisme Social. Au niveau populaire, tous deux ont joué sur les anciennes haines religieuses, ciblant des groupes déjà victimes de pogroms confessionnaux avant la guerre. Tous deux ont impliqué un processus d’escalade, des tueries locales à l’extermination systématique. Tous deux ont drapé leurs actions sous forme de déportation.

Les différences entre eux résident essentiellement, non pas dans l’ampleur ou dans l’intention, mais dans la plus grande rationalité instrumentale, et la participation civile, du CUP comparé avec le génocide Nazi. Les juifs en Allemagne représentaient moins de 1% de la population, aucune menace pour un régime. Pas plus qu’il n’existait d’État qui aurait essayé d’utiliser les communautés juives en Europe à des fins politiques ou militaires. La destruction nazie des juifs était idéologique, et non motivée par des fins stratégiques ou économiques. Bien qu’il y ait eu de grandes saisies des biens juifs, les bénéfices ont été monopolisés par ceux qui étaient au pouvoir, sans aucun profit à grande échelle pour la population, et les coûts de l’extermination, lorsque la lutte à l’Est était déjà perdue, n’a aidé en rien l’effort de guerre allemand. La destruction turque des Arméniens, bien qu’alimentée par la haine ethnico-raciale, avait des objectifs plus traditionnels, économiques et géopolitiques. Dix fois plus importante en taille que la communauté juive en Allemagne, la minorité arménienne dans l’Empire ottoman déclinant possédait non seulement des terres et du capital à une autre échelle, mais aussi des compatriotes de l’autre côté de la frontière, dans un Empire russe qui voyait les Arméniens comme des recrues potentielles pour ses propres schémas d’expansion. Lorsque survint la guerre, la peur et l’avidité à Istanbul se sont alliées conformément à la vieille tradition pour faire exploser l’annihilation. Tant les participants que les bénéficiaires du nettoyage en Anatolie étaient bien plus nombreux, et ses conséquences structurelles pour la société plus importantes. Un génocide fut la folie d’un ordre qui avait disparu. L’autre fut une période fondatrice d’un Etat qui a perduré.

[...]

Ce n’est pas de l’histoire ancienne à abandonner aux antiquaires. L’implacable refus de l’État turc de reconnaître l’extermination des Arméniens sur son territoire n’est pas anachronique ou irrationnel, mais c’est une défense moderne de sa propre légitimité. Car le premier grand nettoyage ethnique, qui a rendu l’Anatolie musulmane de façon homogène, si elle n’est pas encore turque, a été suivi de purges moins importantes dans le corps politique, au nom de ce même nationalisme intégral qui perdure à ce jour : pogroms des Grecs, 1955/1964; annexion et expulsion des Chypriotes, 1974; massacres des Alevis, 1978/1993; répression des Kurdes, 1925-2008. Un décompte véridique de ces faits n’a jamais été effectué, et ne peut l’être sans payer un prix douloureux à l’identité héritée et à la continuité de la République Turque. C’est pourquoi les leaders de l’AKP poursuivent sans relâche le même négationnisme que leurs prédécesseurs, avec les mêmes menaces et encore plus de dollars. Bien que les tensions entre kémalisme et islamisme soient de tradition, ils n’ont jamais été séparés en substance. Erdogan et Gül, eux aussi, sont à l’aise avec la synthèse officielle entre les deux, la ‘Nation turque’, dont ils font un crime que de l’insulter, ce qui passe pour une réforme à Bruxelles.

Dans quelle position, alors, se trouve la candidature de la Turquie à présent ? Les raisons conventionnelles pour lesquelles elle est pressée d’entrer dans l’UE sont légions : militaire, un rempart contre le terrorisme; économique, des entrepreneurs dynamiques et une main d’oeuvre bon marché; politique, un modèle pour ses voisins régionaux; diplomatique, un pont entre les civilisations; idéologique, l’arrivée d’un véritable multiculturalisme en Europe. Dans le passé, ce que l’on aurait pu opposer à ces considérations aurait été les peurs qu’un tel élargissement de l’Union sur un territoire aussi lointain, qui saperait sa cohésion institutionnelle, compromette toute chance d’approfondissement fédéral. Mais le cheval est déjà sellé. Rejeter la candidature de la Turquie sur une telle base serait fermer la porte bien après que cela ait cessé d’avoir un sens. L’Union est devenue un vaste champ libre pour les facteurs de production, bien loin d’un centre de volonté collective, et l’ajout d’un terrain supplémentaire de pâturage aussi vaste soit-il ou encore relativement non entretenu, n’altérera pas sa nature.

En Turquie même, comme en Europe, les forces principales qui travaillent à son entrée dans l’Union sont les incarnations contemporaines du parti de l’ordre : la bourse, la mosquée, les casernes et les médias. Le consensus établi entre businessmen et officiers, prédicateurs et hommes politiques, les stars de la presse et de la télévision, ne fait pas tout à fait l’unanimité. Ici et là, des voix maussades font entendre leur réaction. Mais l’étendue de la concordance est frappante. Qu’en est-il, si le terme a une application quelconque, du parti du mouvement ? Il offre la seule raison valable, parmi tant de raisons grossières ou contrefaites, d’accueillir la Turquie dans l’Union. Pour la gauche turque, politiquement marginale mais culturellement centrale, l’UE représente l’espoir d’un certain détachement de cultes jumeaux et des répressions de Kemal et du Coran ; pour les pauvres de Turquie, des chances d’emplois et des éléments de bien-être ; pour les Kurdes et les Alevis, quelques droits pour les minorités. Que ces espoirs soient réalistes ou non est une autre question. Mais ils ne doivent cependant pas être reniés. Il y a aussi un autre aspect. Car c’est là, et peut-être là uniquement, que les notions indiquant que l’Europe y gagnerait moralement en intégrant la Turquie dans l’UE, cessent d’être un discours multiculturel. Le tissu de l’Union s’enrichirait effectivement de l’arrivée de tant d’esprits critiques et vigoureux, de même que la dignité et la civilité évidentes, qui ne peuvent que frapper le visiteur le plus décontracté, de tant de gens ordinaires du pays.

Il serait préférable que l’Union européenne se tienne à certains principes dont elle se félicite elle-même, et accueillait l’entrée d’une Turquie qui aurait évacué Chypre et qui aurait effectué des dédommagements pour son occupation de l’île; qui aurait accordé aux Kurdes des droits comparables à ceux des Gallois ou des Catalans; qui aurait reconnu le génocide arménien. Ses agissements montrent que l’on est bien loin de ces perspectives. La probabilité est une autre chose : une Union qui s’étendrait jusqu’au Mont Ararat, dans laquelle des ministres, des députés et des touristes – ou des ministres et des députés qui seraient des touristes : les Fischer, les Kouchner, les Cohn-Bendit savoureraient leur retraite – circulant confortablement en TGV entre Paris ou Berlin et Istanbul, des drapeaux bleus avec des étoiles d’or à chaque arrêt, du monument dédié à l’extermination des juifs près de la Porte de Brandebourg au monument dédié aux exterminateurs des Arméniens sur la Colline de la Liberté (Istanbul). L’ancien Commissaire Rehn pourrait assister avec plaisir à un match de football dans le parc avoisinant, à quelques mètres du mémorial en marbre dédié à Talat et Enver, tandis que de jeunes soldats s’ennuyant – il y en aurait moins, bien sûr, – flâneraient pacifiquement à Kyrenia, et les terroristes continueraient d’être punis pour leurs crimes à Dersim. Les rêves turcs d’une vie meilleure en Europe doivent être respectés. Mais l’émancipation arrive rarement de l’étranger.

1 ‘The Tragedy of the Turkish Left’ in New Left Review, March-April 1981.
2 Princeton, 241 pp., £17.95, April, 978 0 691 13452 9.
3 ‘Turkey Pays for Sway in Washington’, International Herald Tribune, 17 October 2007. Gephardt gets $1.2 million a year for his services.

Note : Ce texte est une version composée d’extraits d’un article paru originalement dans London Review of Books le 25 septembre 2008 – http://www.lrb.co.uk

Traduit et publié avec l’aimable autorisation de M. Perry Anderson et Ms. Coode (Département droits d’auteur LBR) - Tous droits réservés - Traduction Christine Gardon.

©Traduction C.Gardon pour le Collectif VAN - 21 novembre 2008 - 10:00 - http://www.collectifvan.org





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  Collectif VAN [Vigilance Arménienne contre le Négationnisme]
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