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L'expulsion des Grecs d'Asie Mineure dans les archives ottomanes (IV)
Publié le : 11-12-2009

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Le dimanche 10 mai 2009, s'est tenue une conférence de l'historien turc, Taner Akçam, chercheur à l'Université Clark du Massachusetts. Intervenant dans le cadre du colloque "Pontique - arménien - assyrien : trois génocides, un auteur" qui s'est tenu sous l'égide du Comité directeur de la Fédération des jeunes panpontiques de Grèce, de la jeunesse arménienne de Grèce et de l'Association grecque des Assyriens, en coopération avec le Centre de recherche "St. George Peristereota", l'historien turc Taner Akçam a traité de l'expulsion des Grecs d'Asie Mineure dans les années 1913/1914, d'après les archives ottomanes. Le Collectif VAN vous propose la traduction de sa communication mise en ligne sur le site grec E-Pontos le 29 novembre et que nous avons scindée en 4 parties. Voici la quatrième et dernière partie.



Légende photo: Taner Akçam, historien turc

1913/1914 : L'expulsion des Grecs d'Asie Mineure dans les archives ottomanes

Le 29.11.2009
De Taner Akcam

Finalement, la vague de réactions de colère des puissances étrangères face à la campagne d'intimidation et de violences anti grecs a placé le gouvernement ottoman - et le Ministère des Affaires étrangères en particulier - dans une situation difficile et embarrassante vis-à-vis de l'Europe. Dans une lettre au ministère de l'Intérieur, le conseiller du ministère des Affaires étrangères, Hikmet Retriste, écrivant de la part de son ministère, a mentionné un rapport de l'Ambassade ottomane à Paris du 7 juin 1914, dans lequel il se plaint que les rapports des sources grecques sur les massacres des Grecs chrétiens en Anatolie et le pillage de leurs villages ont largement circulé. En outre, il déplore le fait que ces rapports ont placé le régime ottoman dans une situation difficile devant l'opinion publique européenne :

"Il n'y a aucun besoin de souligner l'effet [délétère] que ces rapports, tels que ceux publiés sur la population chrétienne dans les provinces ottomanes, auront sur les secteurs les plus conservateurs de l'opinion publique européenne". De plus, le fonctionnaire demande que ces rapports, s’ils sont faux, soient immédiatement réfutés, tandis que s'il y a une once de vérité en eux, alors des mesures pour empêcher de nouveaux cas de ce genre devraient être prises immédiatement.

Mais au-delà de l'effet que ces rapports avaient sur le public européen, dans l'empire lui-même la communauté grecque était dans tous ses états, réagissant à ces injustices par de nombreuses protestations. Le patriarcat d’Istanbul recevait, de ses propres églises situées dans les secteurs où les attaques survenaient, des rapports réguliers rapportant que la campagne de violence était soit organisée par le gouvernement lui-même, soit les fonctionnaires du gouvernement observaient ce qu’il se passait, mais n’intervenaient pas pour empêcher les violences. Ces rapports étaient alors transmis au gouvernement.

Par exemple, un câble envoyé par le Ministère de l'Intérieur à la province de Çanakkala le 31 mai 1914, mentionne un télégramme précédent "Envoyé au Patriarche de Çanakkale, signé par le Métropolite de Gallipoli [Nota CVAN : titre porté par certains évêques des Églises d'Orient], qui parlait d'attaques contre les villages et rapportait que des bandes armées "menaçaient ces paysans grecs qui essayaient d'émigrer".

Pendant toute l’année 1914, le Patriarcat a continué d’envoyer des protestations, comme celles présentées ci-dessus, qu'il avait commencé à soumettre les années précédentes. Le 25 février 1914, il a soumis une note de protestation à la Porte ; le mois suivant une délégation a été formée pour aller voir les membres du gouvernement ottoman.

Pendant ces visites, on leur a constamment répété le message que : 1) le gouvernement n'est pas impliqué dans cette question ; 2) La morale publique a été perturbée suite aux Guerres balkaniques et en tout cas, la population grecque émigre volontairement pour ses propres raisons. Ces audiences ne donnant aucun résultat, le Patriarcat décida en juin "De fermer les églises grecques et les écoles en signe de deuil et de symbole de protestation. Les anciens des village grecs ont également cessé de travailler et ont même organisé un certain nombre de grèves".

De fait, il y avait une autre raison aux protestations grecques et aux boycotts. Depuis 1913, il y avait un boycott économique organisé des activités et des produits grecs. Ce dénommé "1913 - 1914 Boycott musulman " a commencé à la suite des Guerres balkaniques et a été organisé et surveillé par le parti au pouvoir Union et Progrès. Des câbles fréquents ont été envoyés aux provinces, sous l'égide du ministère de l'Intérieur, appelant à des campagnes de boycott dirigées exclusivement contre la population grecque de l'Empire.

Pour donner un exemple de ces communications, le 14 juin 1914, le Secrétariat Privé du ministère a envoyé un câble à un certain nombre de provinces exigeant que "[Bien qu’il] ait été annoncé que le boycott contre les Grecs inclurait aussi les marchands bulgares qui sont en petit nombre, en réponse à la pression de l'Ambassade [Bulgare] le Grand Vizir a ordonné que le boycott ne soit pas mené contre eux ; Veuillez faire un rapport sur le résultats [de cette action]."

En plus de ses protestations officielles à la Porte, le Patriarche grec a également organisé et envoyé une délégation en Europe à la demande des divers pouvoirs afin de faire exercer une pression sur l'Empire. Le gouvernement ottoman a résisté à ces efforts en exploitant ses propres canaux diplomatiques pour persuader les puissances étrangères de ne pas recevoir la délégation. D'une communication marquée 'secret' et envoyée par le ministère ottoman des Affaires étrangères au ministère de l'Intérieur le 4 août, nous pouvons en déduire ce fait, car suite aux pressions de l'Ambassade ottomane à Rome, le gouvernement italien avait promis de ne pas recevoir les émissaires de Patriarche.

Même auparavant, suite à la pression interne et externe, Talat Pacha s’était rendu en Thrace en avril 1914 et avait préparé un rapport sur ses découvertes. Plus tard, comme les plaintes augmentaient, le gouvernement a été forcé d'envoyer une autre délégation, avec de nouveau à sa tête Talat Pacha, accompagné d’un officiel de chacune des diverses ambassades de la région égéenne, dans le but d’enquêter sur les rapports des actions anti grecs.

Dans son rapport au Cabinet ottoman le 1er juillet 1914, Talat Pacha admet que des actes de terreur et de violence ont été menés contre la population grecque dans la région : "Les Grecs [qui partent] laissent beaucoup [de leurs] biens transportables derrière eux, pas simplement des lits et des choses de ce genre ; il y a des cas de pillage et il y a eu des bagarres et des morts."

Les tentatives de Talat Pacha de dépeindre tant lui-même que le gouvernement ottoman comme totalement ignorant des expulsions forcées et des mises à mort - une réclamation a démenti plus tard dans les mémoires de nombreux Turcs directement impliqués dans les événements - doivent être simplement être vues comme un autre exemple de ce 'double mécanisme' des politiques décrites ci-dessus.

Un des acteurs clé de ces actions de 'nettoyage', Kusçubasi Esref, raconte qu’au moment où Talat avait entrepris son tour dans le région égéenne, il l'a secrètement rencontré à Manisa, et Talat lui a dit : "Essayez de ne pas être trop visible tout de suite, au moins jusqu'à ce que je reparte [à Istanbul]... Et même, ne venez pas à Izmir pendant deux ou trois jours. Évitez d’être observé par des éléments séditieux dans les secteurs côtiers, comme des ambassades étrangères et des consulats, même ceux de nos alliés.

La raison derrière ces nouvelles mesures gouvernementales était que les massacres qui survenaient, particulièrement dans la région Izmir, avaient atteint de telles dimensions qu’une guerre a failli éclater entre le gouvernement ottoman et la Grèce. Ainsi, la raison réelle de la visite de Talat dans la région était d'aider à apaiser les rapports tendus et empêcher ainsi un tel événement.

Lors de sa rencontre avec le Consul britannique à Izmir il a admis : "Je suis venu ici sur l'ordre du Grand vizir", a-t-il dit. "Son Excellence le Pacha [le Prince Said Halim] ne veut pas partir en guerre contre les Grecs. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour prévenir un tel événement et pour stabiliser la situation."

De l'autre côté de la mer Égée, cependant, Athènes s’était depuis longtemps résolue à faire la guerre, mais elle n’avait pas été capable de recueillir un soutien suffisant de la Serbie ou de la Roumanie pour cela. Dans les archives des puissances européennes, il existe des informations abondantes tant sur l'engagement direct du régime ottoman dans les campagnes anti-grecques de terreur et de la violence, que sur les discussions sur le besoin de résoudre la crise et d’éviter des hostilités ouvertes entre Istanbul et Athènes, en formant une délégation et en tenant des pourparlers directs.


La ‘Déportation’ grecque de 1913 - 1914 : un essai pour les déportations des Arméniens en 1915-17

L'argument que je donne ici est qu'il existe une continuité entre les ‘opérations de nettoyage’ organisées contre les populations non musulmanes de l'Anatolie occidentale - principalement l'expulsion forcée de la population grecque - qui a commencé au printemps 1914 - et le 'nettoyage' de l'Anatolie de sa population arménienne pendant la Première Guerre mondiale.

Même si nous ne possédons actuellement aucune preuve directe permettant de savoir si ces deux 'opérations de nettoyage' distinctes étaient ou non le résultat d’un unique plan général, nous pouvons du moins montrer avec assurance une continuité claire entre ces deux actions, tant en ce qui concerne leurs lignes générales d'organisation que les personnalités impliquées. Les politiques qui ont été mises en place contre les Grecs entre 1913 et 1914 nous apparaissent comme un signe avant-coureur des déportations ultérieures de la population arménienne pendant la guerre.

Dans ses mémoires concernant cette période, l'Ambassadeur américain Henry Morgenthau raconte que Bedri Bey, le Commissaire de Police d’Istanbul a dit à un de ses secrétaires que "Les Turcs avaient expulsé les Grecs avec tant de succès, qu'ils avaient décidé d'appliquer la même méthode à toutes les autres race de l'Empire." Il souligne également un parallèle similaire dans son rapport du 18 novembre 1915 et il souligne que la déportation sans problèmes de 100 à 150 000 personnes, sous les yeux des grandes puissances en mai et juin 1914 était un facteur sérieux d'encouragement à la déportation ultérieure des Arméniens.

En ce qui concerne la continuité dans les cadres opérationnels entre les deux opérations, le chiffre de Sükrü Kaya est un exemple principal. Comme nous l’avons vu ci-dessus, Kaya avait précédemment servi dans la Commission en tant que responsable de la surveillance de l'échange des populations turques et bulgares après les Guerres des Balkans. Après ce rôle, il a travaillé dans la Commission turco-grecque qui a exécuté une tâche semblable et ensuite, en tant que Directeur Général du Bureau du ministère de l'Intérieur des Implantations tribales et des Immigrant (IAMM), puis il deviendra un des organisateurs principaux des déportations arméniennes.

Une autre personnalité importante dans cette affaire est le membre du Comité Central du CUP, le docteur Nâzim. En tant que membre dirigeant de l'Organisation spéciale (Teskilat-i Mahsusa), Nâzim agira aussi comme un des planificateurs centraux des déportations arméniennes et des massacres. Avant cela, cependant, il avait aussi été impliqué dans l'invention du plan des opérations anti grecs dans la région d’Izmir pendant l’été 1914. Les rapports consulaires américains d'Izmir se réfèrent à lui comme à un "agitateur" dans la région. Alfred van der Zee, le consul danois de l’époque à Izmir, annonce que des actions contre des Grecs "paisibles et travailleurs" avaient eu lieu sur les ordres du gouvernement et que des actions "À grande l'échelle, systématiques et violentes" avaient été dirigées par le docteur Nâzim.

Un troisième point de rapport entre ces deux opérations est le docteur Resit, qui a été Gouverneur de la province de Diyarbakir au moment des déportations arméniennes. Il est à l'origine devenu important pour son rôle dans l'organisation de la déportation/expulsion des Grecs de la région de Balikesir pendant le printemps et l'été 1914. Après l'achèvement de cette tâche, il a d'abord été nommé Gouverneur de la province de Mossoul, puis il a été transféré à Diyarbakir, où il arrivera aussi avec un détachement de gendarmes Circassiens qui travailleront étroitement avec lui pendant les déportations.

La quatrième et dernière personne que nous citerons en exemple est Pertev Pacha, un commandant d'armée que Celal Bayar décrit comme la personne responsable "De l'opération 'nettoyage' du bassin égéen" en 1913 - 1914. Plus tard, le général a été assigné à la région de Sivas, où il jouera un rôle clé dans les déportations et les massacres des Arméniens. Au cours de la session du 6 octobre 1921 au premier Parlement de la République turque naissante, le Ministre des Finances de l’époque a mentionné Pertev Pacha comme "Un homme rendu riche par la guerre" (savas zengini).

Dans les deux cas grec et arménien, les déplacements forcés et les déportations ont été effectués ostensiblement sous un parapluie légal mis en place et faisant partie de la politique générale du régime ottoman sur la population, mais en parallèle avec cette structure légale, un plan officieux était mis en oeuvre - par une organisation de l’ombre qui a mené divers actes de violence et de terreur contre les chrétiens de l'Empire. Parmi les exemples les plus saisissants de parallèles entre ces deux opérations se trouve la formation d'unités d'Opérations spéciales, la conscription de jeunes mâles dans des bataillons de travail.

Ces ressemblances n'ont échappé ni à Morgenthau ni à Toynbee. Pendant toute cette période, l'Ambassadeur américain a attiré l'attention dans ses rapports sur la similitude des méthodes utilisées par le gouvernement ottoman pour chasser les populations grecques en 1913-1914 et celles utilisées contre les Arméniens l'année suivante :

Les Turcs ont adopté presque identiquement la même procédure contre les Arméniens que celle qu'ils avaient adoptée contre les Grecs. Ils ont commencé en incorporant les Grecs dans l'armée ottomane, puis ils les ont ensuite transférés dans des bataillons de travail, les utilisant à construire des routes dans le Caucase et sur d'autres scènes d'action. Ces soldats grecs, comme les Arméniens, sont morts par milliers de froid, de faim et autres privations... Partout, les Grecs ont été réunis regroupés et, sous une soi-disant protection des gendarmes turcs, ils ont été transportés, pour la plus grande majorité d’entre eux à pied, vers l'intérieur des terres.

Pour sa part, Arnold Toynbee ferait des observations semblables concernant le caractère systématique et organisé des deux actions : "... et donc la Guerre des Balkans a fait deux moissons de victimes : d'abord, les Turcs Ruméli* d’un côté et ... les Grecs anatoliens de l'autre." Il a alors ajouté que :

Des communautés grecques entières ont été chassées de chez eux par le terrorisme, leurs maisons et leurs terres, et bien souvent aussi leurs biens mobiliers, ont été saisis, et les individus ont été tués dans ce processus... La procédure a porté la preuve de son état systématique. Des actes de terreur se répétant un district après l’autre, ont été menés par des bandes de ‘Tchétés’, enrôlées parmi les réfugiés Ruméli aussi bien que dans les populations locales, et rattachées nominalement comme des renforts à la gendarmerie ottomane régulière... Les 'hommes politiques' turcs ‘Tchétés’ ont fait leur début en 1914 sur le littoral occidental ... ils se sont acquittés des objectifs du gouvernement Union et Progrès contre les Arméniens ... "

©Traduction de l'anglais: C.Gardon pour le Collectif VAN - 11 décembre 2009 - www.collectifvan.org


*Nota CVAN : Turcs de Thrace. Rumeli en Grec : région d'Europe centrale, partagée aujourd'hui entre la Grèce du Nord-est (Thrace occidentale), la Turquie européenne (Thrace orientale) et la Bulgarie méridionale (Thrace du Nord).


Lire les I, II et III parties:

L'expulsion des Grecs d'Asie Mineure dans les archives ottomanes (I)

L'expulsion des Grecs d'Asie Mineure dans les archives ottomanes (II)

L'expulsion des Grecs d'Asie Mineure dans les archives ottomanes (III)

Lire aussi :

La construction de monuments par les réfugiés d’Asie mineure en Grèce




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Source/Lien : E-Pontos



   
 
   
 
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