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Démocratisation de l’identité turque et arménophobie
Publié le :

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Le Professeur Taner Akçam, chercheur en histoire sur l’Holocauste et le génocide auprès de l’Université Clark aux USA, est un expert turc renommé sur le génocide arménien de 1915. Il a donné le 19 novembre 2009 une longue interview, conduite par Selami Ince pour l’hebdomadaire arméno-turc Agos. Selon lui, l’animosité contre la diaspora arménienne qui domine les médias et les démocrates turcs, est intrinsèque de l’identité turque. Taner Akçam affirme : « il existe un rapport fort entre la formation de l’identité nationale turque, le génocide [arménien] et l’arménophobie ». Le Collectif VAN vous propose ici la traduction de cet article en turc.



Légende photo: PROFESSEUR TANER AKÇAM, Enseignant à CLARK UNIVERSITY (USA)


« Il existe un lien direct entre la démocratisation de l’identité turque et l’arménophobie »

Agos
N° 712

19 Novembre 2009

SELAMİ İNCE

Taner Akçam, professeur d’histoire, continue ses travaux scientifiques sur l’Holocauste et le génocide, aux USA, à l’Université Clark. Le Prof. Akçam est reconnu, à la fois en Turquie et dans le monde, comme un expert renommé concernant les événements vécus en 1915. Nous avons discuté avec Taner Akçam à propos des protocoles signés entre l’Arménie et la Turquie.

• Avec les derniers accords entre l’Arménie et la Turquie, quels sont les pas concrets enregistrés, mis à part ‘l’atmosphère psychologique positive’ ?

Pour le moment, aucun pas concret n’est engagé, mais cela n’a pas beaucoup d’importance. Car le processus ne fait que commencer. Je crains qu’en l’absence d’une avancée sur le Karabagh, peu de pas concrets ne soient réalisés. De toute évidence, il y a une situation étrange et c’est l’œuvre de la Turquie.

Si vous lisez les protocoles, vous constaterez qu’aucune condition préalable n’y est stipulée pour initier les relations. Sans doute, vous pouvez faire une autre lecture et vous pouvez qualifier la reconnaissance par l’Arménie des frontières entre les deux pays, son accord pour la création des commissions sur l’histoire et sur d’autres sujets, comme des conditions préalables.

Mais il n’y aucun article liant l’instauration des relations diplomatiques et l’ouverture des frontières avec la question du Karabagh. Mais la Turque a annoncé maintes fois qu’elle n’ouvrira pas les frontières sans la résolution du conflit du Karabagh.

Cela signifie que la Turquie déclare ouvertement, en ce moment même, qu’elle violera le protocole qu’elle vient de signer. Je ne peux pas savoir comment la Turquie va sortir de cette impasse sans une avancée réalisée au Karabagh. Si la Turquie ne se libère pas rapidement de sa dépendance envers l’Azerbaïdjan, il est probable que la Turquie se trouvera au centre d’un scandale. J’ai du mal à comprendre comment un Etat peut se mettre sous l’hypothèque d’un autre Etat, comment peut-il autant se paralyser lui-même.

• Comment analysez-vous ces avancées, au sens général du terme ? Que signifient ces protocoles pour la Turquie ?

Si la Turquie respecte le protocole et ouvre les frontières, alors le 10 Octobre 2009 est une date clé. A partir de cette date-là, une nouvelle phase a commencé dans les relations arméno-turques. J’aimerais nommer cette période ‘la période du retour en arrière’.

Je ne peux pas savoir quand est-ce que ce compte à rebours va finir, mais ce qui est certain, avec la signature de ce protocole, c’est que le compte à rebours pour la reconnaissance de 1915 par la Turquie, est enclenché. Tout comme les politiques de la glasnost (ouverture) et de la perestroïka (reconstruction) de Gorbatchev qui ont conduit l’URSS vers sa chute, ce protocole va également conduire la République turque vers la fin des politiques négationnistes qu’elle mène à propos de 1915.

Alors quÂ’il nÂ’y rien de concret en apparence et que, plus particulièrement, une inquiĂ©tude et une suspicion profondes règnent chez les ArmĂ©niens, mes paroles peuvent vous surprendre, mais je souhaite rĂ©pĂ©ter Ă  cette occasion que lÂ’Ă©poque des Yusuf Halaçoğlu, des GĂĽndĂĽz Aktan, des ŞĂĽkrĂĽ Elekdağ est terminĂ©e, elle est close. La politique de nĂ©gation qui dure depuis 90 ans est en train de se terminer. Avec ces protocoles, a Ă©tĂ© signĂ©e Ă©galement la faillite de cette politique. La question est simple : si la Turquie a lÂ’intention de rĂ©pĂ©ter ses paroles habituelles, de toute façon, tout ce qui est fait nÂ’a aucun sens et vous pouvez jeter ces protocoles Ă  la poubelle.

A partir de maintenant, pour la période qui vient, la question va tourner autour de la question ‘jusqu’où va aller la Turquie, que va-t-elle reconnaître ?’. Devant nous, il existe un éventail de choix que j’appelle ‘le balancier Japon-Allemagne’.

L’exemple du Japon correspond à une « excuse » à reculons. Soit, prenant exemple sur le Japon et sa manière de se comporter face aux crimes qu’il a commis durant la seconde guerre mondiale, la Turquie reconnaît aussi qu’elle a commis des actes lamentables contre ses citoyens arméniens en 1915. Mais cette excuse n’apportera rien, ni au processus de démocratisation de la Turquie, ni à la guérison des blessures venant du passé. Je peux même dire que, du point de vue des Arméniens, une telle attitude confinerait à ‘l’absurde’.

Soit, la Turquie suit l’exemple de l’Allemagne et de son attitude face aux crimes nazis. Elle reconnaît que 1915 était un génocide ; elle transforme sa confrontation avec le passé en principal élément de sa démocratisation, elle entrouvre la porte pour des indemnisations sociales, culturelles, financières, pour les personnes ayant souffert dans le passé, afin de soulager leurs souffrances.

Elle peut même aller plus loin : sachant que les grandes puissances comme l’Europe et la Russie avaient aussi leur rôle dans les raisons ayant abouti à la catastrophe de 1915, elle les intègre dans ce processus. Il est difficile de déterminer d’ores et déjà, le point sur lequel nous allons nous arrêter entre ces deux extrémités [Nota CVAN : entre la reconnaissance a minima du Japon et celle pleine et entière de l’Allemagne]. Dorénavant, la confrontation avec l’histoire est devenue la préoccupation directe de la politique et de la diplomatie internationale.

• Que signifient ces protocoles pour les Arméniens ? Est-ce que la Turquie va vraiment changer sa ligne de conduite du passé ?

Du point de vue de l’Arménie, l’ouverture des frontières a des intérêts politiques, sociaux et économiques. L’Arménie va se libérer du sentiment d’être enclavée et va se rapprocher de l’Ouest. Ceci peut également avoir pour conséquence, la diminution de l’influence de la Russie sur l’Arménie. En outre, les relations directes des populations des deux pays, vont ouvrir des perspectives dans la résolution des problèmes historiques. Hrant croyait en cela.

Il est vrai que, concernant le problème historique, il est en ce moment question, dans les milieux arméniens, d’une attente profonde et d’un manque de confiance. Ils vont généralement vouloir observer à quel point la Turquie est sérieuse et digne de confiance dans ce domaine. Malheureusement, durant la signature des protocoles, la Turquie n’a pas donné cette assurance et elle continue à émettre des signaux qui laissent penser qu’elle risque de répéter ses anciennes habitudes. En ce moment, le problème majeur est la confiance.

L’origine de ce manque de confiance envers la Turquie n’est pas seulement son attitude dans le passé ; son comportement et ses actes qui violent l’esprit des protocoles ne font que renforcer ce manque de confiance hérité du passé.

Quant à la contradiction entre les protocoles et l’attitude de la Turquie qui propose une ‘commission d’historiens’, elle se base en vérité sur une hypothèse et elle tente, avec cette hypothèse, de convaincre les tierces parties. En vérité, c’est un argument qui a une dimension convaincante. Voici ce que dit la Turquie : “ Créons une commission, qu’elle étudie les documents historiques et en se basant sur ses études, qu’elle nous fasse ses recommandations. Nous agirons en conséquence. ”

Cela veut dire que la Turque annonce que sa position et sa décision dépendront des recommandations de la commission. La thèse défendue par la Turquie semble être : “ J’accepte tout ce que dira la commission ” mais ses politiques quotidiennes et son attitude sont justes le contraire de l’image qu’elle veut donner...

Certains de nos responsables de l’Etat [turc] font toujours des déclarations chantant ‘la chanson du mensonge vieux de 90 ans’. Nous avons toujours des organismes d’Etat qui mènent des activités contre “Les allégations non fondées du génocide arménien ”. Nous sommes face à un gouvernement qui dit “Que la commission décide” et en même temps, les pages internet de ses sites ministériels sont remplies de ‘prétendu génocide arménien’.

Un gouvernement qui dit à la fois “cette affaire doit être résolue par des historiens et non par les politiciens” et qui continue à soutenir, au sommet du gouvernement, une commission nommée ‘La commission de coordination de lutte contre les allégations du prétendu génocide arménien’. Une commission qui travaille en relation avec ‘le Conseil de Sûreté Nationale’. Il faut reconnaître que cette image n’est pas très convaincante. Je ne crois pas que la Turquie puisse rassurer sans stopper cette contradiction.

Avant la création de la commission, le gouvernement turc doit impérativement faire des pas concrets pour démontrer qu’il ne veut pas répéter ses actes du passé. Dissoudre la commission rattachée au Conseil de Sûreté Nationale, suspendre les procès ouverts, à cause de l’article 301, contre ceux qui ont employé le terme de ‘génocide’, supprimer les pages internet de l’Etat-Major ou des ministères où l’on parle des ‘prétentions non fondées de génocide’. Plein d’autres gestes semblables peuvent être faits...

• Dans le passé, vous vous étiez opposé à traiter la diaspora de ‘mauvaise’. Cette fois encore, les médias ont largement parlé de la diaspora en mauvais termes. Comment faut-il qualifier l’attitude des médias et de la diaspora?

L’attitude des médias sur ce sujet est vraiment triste. Il faut savoir qu’en mettant dans leurs éditions, la diaspora et le MHP au même niveau, ils ont été irrespectueux envers la diaspora. Les médias ne sont pas un cas isolé dans ce domaine où la diaspora devient l’autre et l’ennemie. Cette attitude est dominante même dans les milieux qui se considèrent démocrates, gauchistes et libéraux. Cette attitude, qui a des racines profondes, peut être décrite aussi comme un comportement dépravé qui humilie, qui sous-estime tout ce qui est arménien.

Au-dessus de tout cela, s’ajoute une véritable ignorance. Peut-être qu’il s’agit de l’arrogance des personnes qui se sentent fortes et qui croient profondément avoir emporté une victoire face à l’autre qui est le perdant, qui est faible et sans espoir. Je sais que mes paroles sont très fortes. Je n’aimerais pas généraliser mes paroles pour tous les médias et tous les démocrates, mais il faut reconnaître qu’il y a une orientation très forte correspondant à cette définition.

Je vais donner un exemple : Armenian Weekly est un hebdomadaire arménien édité à Boston en langue anglaise, mais sa page sur internet est actualisée quotidiennement. Ce journal est le média des milieux dachnags qui sont les cibles des médias turcs du monde entier, y compris de Taraf. Il ne manque plus qu’ils les insultent ouvertement [Nota CVAN : ici le terme utilisé en turc ‘ana-avrat’ signifie ‘insulter sa mère et sa femme’. Et c’est la plus vulgaire, la plus grande insulte en turc]. Dans ce journal, des articles sur les protocoles sont édités régulièrement et méthodiquement ; des articles pour ou contre les protocoles, qui analysent sérieusement et qui en débattent.

Comme cÂ’est en anglais, personne ne peut se cacher derrière lÂ’excuse “Nous ne connaissons pas lÂ’armĂ©nien” ; on peut les suivre facilement. Nos intellectuels tels que Ayşe GĂĽnaysu, Eren Keskin y Ă©crivent aussi rĂ©gulièrement. Le journal tente Ă©galement de transmettre, autant quÂ’il le peut, les dĂ©bats qui ont lieu en Turquie. Je ne parle mĂŞme pas dÂ’autres journaux et magazines qui sont plus proches du gouvernement armĂ©nien. DÂ’après vous, combien de nos intellectuels, combien de nos journalistes lisent ces journaux, suivent ces dĂ©bats et font des analyses en se basant sur ces Ă©ditions ?

Nous sommes face à une situation étrange, les nôtres semblent connaître la diaspora arménienne mieux que les Arméniens ! Ils ne se gênent pas de les juger, de les condamner sans même regarder ce qui se passe, ce qui se discute là-bas. C’est une étrange attitude ‘hautaine’. Je ne sais pas comment décrire ce comportement de nos intellectuels et nos médias, moi je le l’appelle ‘l’état de dépravation excessive’.

• N’y a t-il pas de différence entre l’Arménie et la diaspora ? La diaspora n’agit-elle pas comme un bloc uni ?

Je vais répéter ce que j’avais déjà dit dans le passé : il n’est pas juste de définir la diaspora et l’Etat arménien comme antagonistes sur le sujet de 1915. Il est faux de mettre une ligne de séparation entre la diaspora et l’Arménie selon leur attitude sur ce sujet. Une politique basée sur cette séparation n’a pas de chance de réussir.

Les derniers événements ont démontré la justesse de mon constat sur ce sujet. Il y a eu des manifestations contre les protocoles à la fois en Arménie et dans la diaspora ; dans les deux espaces géographiques, il y a des personnes pour ou contre les protocoles. C'est-à-dire que ni l’Arménie ni la diaspora ne constituent des blocs compacts.

Comme les manifestations de la diaspora ont eu lieu dans les grandes villes des pays développés, sous les regards des médias occidentaux, elles ont davantage attiré l’attention. Par exemple, lors de la manifestation à Erevan, 60 000 personnes étaient présentes mais personne ne leur a accordé d’importance. Il y a deux autres raisons pour lesquelles la diaspora paraissait plus active. La première, les Dachnags ont une organisation plus répandue en diaspora qu’en Arménie. La seconde, ces protocoles montrent aussi l’inquiétude des milieux soutenant les protocoles.

Il n’y a pas eu de sondage de l’opinion publique, même s’il y en a eu je ne suis pas au courant, mais je peux dire que la majorité de la diaspora américaine soutenait les protocoles. Mais j’aimerais ajouter qu’y compris chez ceux qui les soutenaient, les gens ont de grandes suspicions et de profondes inquiétudes. Les manifestants font écho à ces inquiétudes, c’est pourquoi les supporters des protocoles sont compréhensifs envers eux.

• Quelles suspicions et quelles inquiétudes ? A quoi s’opposent-ils ?

Aux USA, les oppositions peuvent être regroupées en trois thèmes : les concessions du Karabagh ; la reconnaissance des frontières turco-arméniennes ; la commission d’historiens... Aux USA, le point principal à l’origine des manifestations a été le troisième point. Les médias turcs l’ont encore zappé, mais le Président d’Arménie, lors de ses visites en Diaspora, a donné des garanties sur ce sujet. La commission qui va être créée ne va pas se préoccuper de la question de « savoir si 1915 était un génocide ”. Il a même fait des déclarations orales et écrites à ce sujet : la commission qui va être créée ne va pas être ‘une commission d’historiens.’

En résumé, on ne peut pas comprendre et expliquer les raisons de ces oppositions sans prendre en compte le facteur de la ’justice’. Mettre au même niveau la diaspora et le MHP à cause de ces manifestations basées sur ‘la recherche de la justice’, est d’une grande malhonnêteté et impolitesse. Si je peux me permettre de donner mes modestes conseils à nos intellectuels, à nos médias, avant de faire couler de l’encre sur ce sujet, ils doivent suivre au moins les magazines en anglais tels que Armenian Weekly , Armenian Reporter et Armenian Mirror Spectator .

• Vous avez écrit auparavant : “ Les arrestations et les investigations ont une place importante dans ces pas en avant ”. Pourquoi?

En vérité, ce point est très important surtout pour comprendre le langage qui domine chez nos médias et nos démocrates dont j’ai parlé. Si on lit avec attention les réquisitoires d’Ergenekon, on peut voir que l’organisation [Ergenekon] a créé son axe politico-idéologique sur la base de l’hostilité aux Arméniens. Plus particulièrement, la plupart des activités politiques visant la création d’une opinion publique à ses côtés et visant à procurer des participations massives, est basée sur l’opposition au génocide de 1915 et sur l’arménophobie.

Les comitĂ©s Talât Pacha, avec Ă  leur tĂŞte les ‘Rauf DenktaşÂ’ et de nombreux politiciens et scientifiques, les manifestations organisĂ©es en Turquie et dans les capitales europĂ©ennes, les rĂ©unions de commĂ©morations pour Kemal, le prĂ©fet de Boğazlıyan, les initiatives pour empĂŞcher notre confĂ©rence armĂ©nienne Ă  İstanbul, les campagnes de diffamation contre les intellectuels, Hrant Dink Ă©tant en tĂŞte de cette liste dÂ’intellectuels, les assassinats politiques visant les chrĂ©tiens, les procès ouverts Ă  cause de lÂ’article 301Â…

Tout ceci est porté à l’ordre du jour via Ergenekon. Pendant des années, les campagnes de diffamation à mon égard, aux USA, ont été organisées directement depuis Istanbul par les membres d’Ergenekon. Tout comme l’organisation des Nazis qui était créée autour de la haine anti-juive, Ergenekon aussi est une organisation politique anti-arménienne. Il faut réfléchir sérieusement pourquoi Ergenekon avait choisi le génocide de 1915 et l’arménophobie comme axes principaux de ses activités politiques et idéologiques.

Cela veut dire que l’organisation sait qu’elle va pouvoir trouver une écoute large au sein de la société. Elle calcule le fait de trouver du soutien dans la population grâce à la négation du génocide de 1915 et à l’arménophobie, tout comme les Nazis avaient trouvé du soutien au sein de la société allemande grâce à l’antisémitisme… On peut sans hésitation affirmer que le chemin principal [de la haine anti-arménienne] découvert par Ergenekon et qu’il exploite, se ramifie en des capillaires envahissant notre corps entier. L’animosité contre la diaspora qui domine nos médias et nos démocrates, les expressions populaires et les déclarations anti-arméniennes, font partie de ces capillaires.

En outre, le système d’Etat autoritaire de la Turquie actuelle (voir même totalitaire à ses débuts) traverse une période de transition vers un système d’Etat démocratique. Dans ce processus, le fait que la tradition autoritaire prenne la forme de la négation du génocide de 1915 et celui de l’arménophobie est très important et très significatif.

Ceci nous rappelle une autre vérité d’autant plus importante : il existe un lien fort entre la formation d’un Etat autoritaire en Turquie, la négation du génocide de 1915 et l’arménophobie. Ce lien nous rappelle qu’il existe un rapport fort entre la formation de l’identité nationale turque, le génocide et l’arménophobie. Je pense que cette relation a un rapport direct avec le comportement qui domine nos médias et nos intellectuels.

En réalité, nous pouvons utiliser la métaphore utilisée par Hrant pour les Arméniens « le poison dans le sang ». Le génocide et l’arménophobie correspondent à une partie du poison dans notre sang et à chaque rencontre avec les Arméniens, nous allons vivre le processus de diminution et de purification de ce poison. Il existe un lien direct entre la démocratisation de l’identité turque et la disparition de « l’anti-arménisme » [Nota CVAN : traduction de l’expression utilisée par Taner Akçam].

• S’il y a un tel lien fort entre l’identité nationale et la haine anti-arménienne, pourquoi la Turquie fait-elle ces politiques d’ouverture ?

La Turquie est en train de vivre ce qui peut être vécu dans n’importe quelle ‘société de transition’. Je parle d’un passage d’une société totalitaire ou autoritaire vers une société démocratique. Dans l’Amérique Latine, en Europe de l’Est, en Afrique, de nombreux pays traversent des périodes semblables. Et comme il ne s’agit pas uniquement de la démocratisation de l’Etat mais aussi de la démocratisation de la société, cette transition va être très lourde et douloureuse.

Il existe une règle caractéristique dans tous les autres exemples : il existe un lien direct entre le passage à la démocratie au niveau de la société et au niveau de l’Etat avec le changement des élites dirigeantes. Si le régime politique fait un passage vers la démocratie en se réconciliant avec les dirigeants de l’ancien régime, cette ouverture reste limitée. Si les représentants de l’ancien régime peuvent être écartés, un Etat plus démocratique peut être formé d’une part, et d’autre part, la société peut ouvertement régler ses comptes avec son passé. Comme le dit l’expression populaire : “Combien de pains ? Autant de viande”…

La Turquie entre dans la catégorie des pays qui réalisent ce passage en se réconciliant avec leur ancien régime. Voir même, la Turquie se trouve à la tête des pays en phase de transition du système autoritaire vers la démocratie, qui se réconcilient avec leur ancien régime. On vit un processus de transition sans trop abîmer l’ancien régime dont les représentants ne sont ni interrogés ni poursuivis. On peut observer cette stratégie de réconciliation avec l’ancien régime dans les rapports entre l’AKP et l’Etat-Major. Même les procès ouverts dans le cadre d’Ergenekon semblent avoir lieu comme conséquences de cette réconciliation.

Le respect envers l’Arménie et la diaspora est indispensable

• Comment analysez-vous les différents commentaires autour du fait que, suite à la formation d’une commission d’histoire, le génocide peut être débattu, ainsi que la reconnaissance des frontières et l’abandon des réclamations territoriales par l’Arménie ?


Avant tout, jÂ’aimerais mÂ’exprimer sur la rĂ©clamation territoriale : jÂ’avais Ă©tĂ© invitĂ© Ă  Los Angeles. CÂ’Ă©tait ma première visite aux USA. Un film documentaire basĂ© sur ma biographie ‘Wall of Silence – Sessizlik DuvarıÂ’, allait ĂŞtre projetĂ© et jÂ’allais prononcer un discours. Ceux qui mÂ’avaient invitĂ© Ă©taient très loin de la vision politique des Dachnags.

Dans mon discours, j’ai voulu prononcer quelques mots tels que “Il ne faut pas discuter de 1915 en tant que question de frontières et de territoires mais plutôt comme une question des droits de l’homme. Il faut avoir une perception qui ne prenne pas la question des territoires comme base mais qui parte du principe que la question territoriale est close et qui n’interroge pas les frontières présentes.” Je venais de faire la connaissance de mon cher ami Hratch.

Il m’a dit : “Taner, ne dis pas ceci. Je comprends et en principe tu as raison, personne ne rêve sur ce point-là. Mais si tu le dis à haute voix, tu démolis les illusions de ces gens-là. La question des terres n’est pas une simple question de nationalisme, c’est en même temps un lien sentimental qui rattache l’Arménien à son passé. Lorsque tu dis : ‘La question n’existe plus’, cela provoque une grande destruction émotionnelle.” Bien entendu, au final j’ai dit ce que je voulais dire, car je souhaitais que les gens sachent à quoi je croyais vraiment.

Voici ce que je souhaite expliquer par cet exemple : la demande des terres a un côté sentimental en rapport avec l’identité arménienne qui leur rappelle leurs terres ancestrales d’où ils ont été chassés par la force. Pour des raisons politiques et pragmatiques, on peut prétendre que cette réclamation est invraisemblable et fausse, mais il est utile de garder cette dimension de la question.

A part ça, sur les sujets tels que la confrontation avec son histoire et le génocide, je voudrais répéter mon idée et dire que distinguer la diaspora et l’Arménie sur ces sujets serait une erreur. Ni l’Arménie ni la diaspora n’abandonneront leur demande de reconnaissance du génocide. Mais il peut y avoir des divergences sur le type de reconnaissance.

Et cette divergence n’apparaîtra pas entre l’Arménie et la diaspora mais plutôt au sein de chaque bloc géographique. La définition de ces deux tendances extrêmes est bien possible. Les deux tendances extrêmes ont le même dénominateur commun : 1915 est un crime et pour ce crime, la demande d’excuses est indispensable.

Une des tendances peut se contenter de sa reconnaissance en tant que ‘crime contre l’humanité’ tandis que l’autre peut exiger sa reconnaissance en tant que ‘génocide’. Une autre divergence peut être observée au sujet des réparations. Une tendance peut trouver l’excuse comme étant suffisante, les autres tendances peuvent avancer des arguments différents sur l’étendue et la couverture des réparations.

A mon avis personnel, le gouvernement arménien va inclure la diaspora dans ce processus. A la base, la diaspora découle du génocide et pour cette raison, elle demandera à faire partie des discussions sur le génocide et au sujet des réparations de ses conséquences. En 1950, lors des négociations entre l’Allemagne et Israël, les choses s’étaient déroulées ainsi. Israël avait créé un mécanisme incluant la diaspora juive. Une initiative semblable peut être entreprise par l’Arménie.

Quel que soit notre point de vue, ‘le compte à rebours’ a commencé. Voici le conseil que je peux donner à tous ceux qui s’intéressent à ce sujet : ils doivent voir à la fois la diaspora et l’Arménie comme leurs égaux en essayant de comprendre leur attitude et en développant une ligne politique respectueuse envers ces deux entités.

“Nous sommes redevables aux Arméniens”

• Vous dites “Il n’y a rien de ‘mal’ dans l’exigence de reconnaissance du génocide. C’est une demande parfaitement démocratique”. Peut-on considérer ces paroles uniquement dans le cadre de la liberté de pensée ?


Il n’est pas juste de traiter la reconnaissance du génocide dans le cadre de la liberté de pensée. Bien évidement, les individus doivent avoir la liberté de présenter leurs exigences. Mais la question est la réparation d’une faute vécue dans le passé ; ce n’est pas une affaire de ‘liberté’ mais une affaire de ‘justice’. Vous avez fait subir un tort à quelqu’un, il y a une injustice évidente en question. Et maintenant, vous ne pouvez pas lui dire “ Voilà mon frère, tu as la liberté d’exprimer cette injustice, d’exprimer ce tort : que veux-tu encore ? ” et régler ainsi la question. La question est : que proposez-vous pour remédier à l’injustice vécue dans l’histoire ?

Ce problème qui fait partie des problèmes majeurs des sociétés en transition peut être décrit comme, ‘la justice de la période de transition’. Dans les sociétés passant des systèmes autoritaires vers les structures démocratiques, la question est de savoir quelles seront les limites de la ‘justice’ portée à l’ordre du jour au sujet de la réparation des injustices du passé ?

A ce sujet, il y a deux approches principales non exclusives. L’une est l’idée de ‘la justice pénale’. Ici, l’objet est le groupe de criminels. C'est-à-dire, cela vise les coupables ayant commis les injustices : vous les emprisonnez, vous les jugez. Exactement comme les officiers de l’armée qui sont jugés en ce moment pour des assassinats non élucidés… La seconde est le concept de ‘la justice constructive’. Ici l’objet est le groupe de victimes. Vous réalisez de nombreuses initiatives économiques, psychologiques, sociales et morales sous forme de commissions de vérité ou bien de commissions de réparations qui œuvrent principalement pour la guérison des plaies des victimes.

Sur ce point-là, j’aimerais attirer l’attention sur une thèse très souvent avancée en Turquie. On dit que ‘la République turque n’est pas la suite de l’Empire ottoman’. “La T.C. [République de Turquie] a été créée en 1923, elle ne peut donc pas être tenue responsable des événements vécus en 1915 ”.

Ceux qui défendent cette idée, sont presque chauds à l’idée de la reconnaissance de 1915. “Qu’on dise ‘les Ottomans ont commis ces crimes, veuillez les excusez’, et qu’on avance l’idée que cela ne nous engage pas du tout”. Cette discussion me semble inutile et insensée. Ne pensez pas que je lance cette idée selon laquelle il est faux de dire que ‘nous ne sommes pas la suite des Ottomans’, uniquement parce que nous ne voyons aucun inconvénient à célébrer presque tous les jours la création de l’institution de l’Etat à partir des années ottomanes.

Le problème est ceci : supposons qu’en 1915 il n’y ait pas eu de génocide, que les Arméniens n’aient pas été assassinés. Supposons même que le Gouvernement ottoman ait envoyé les Arméniens, de leurs régions froides et montagneuses, vers des régions belles et ensoleillées comme la Floride... Environ deux millions de personnes sont parties en laissant leurs maisons, leurs meubles, leurs champs, leurs églises, leurs lieux de travail, leur argent dans les banques, tout ce qu’ils avaient, tout ce qu’ils pouvaient posséder… Il est difficile d’y croire, mais c’est vrai.

Ils ont même été renvoyés sans qu’on leur permette d’encaisser leurs avoirs. Le gouvernement ne s’est pas contenté de voter des décrets et des lois pour annoncer qu’il disposait de tous les biens mobiliers et immobiliers appartenant aux Arméniens mais il a également saisi les avoirs des Arméniens, en ordonnant la quête des chèques et des coupons d’échéance pour les encaisser.

Aujourd’hui, nous, la Turquie entière, sommes assis sur cette dépossession, ce pillage, cette spoliation. Va-t-on considérer que cette affaire est close parce que j’en ai parlé ? Comment ce grand pillage, cette grande injustice, vont-ils pouvoir être réparés ? Laissons de côté les personnes assassinées, exterminées, ne sommes-nous pas redevables aujourd’hui envers les Arméniens ?

En conséquence, le problème ne doit pas être discuté comme une question de liberté de pensée, mais il faut le traiter comme la réparation d’une grande injustice.


Traduction du turc : S.C. pour le Collectif VAN - 21 décembre 2009 - 07:23 - www.collectifvan.org





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Source/Lien : AGOS



   
 
   
 
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