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Arméniens, Kurdes, Turcs : la guerre, la paix, le mal et le pardon
Publié le :

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - « Vous avez été visés parce que vous étiez des Arméniens. Nous avons été des imbéciles d’avoir aidé vos destructeurs. Comme certains Polonais et certains Ukrainiens qui ont aidé les Nazis, certains d'entre nous se sont permis d'aider et d’encourager la cause des scélérats. Je suis heureux de noter que des Kurdes occupant des positions importantes parmi les autorités vous ont demandé de nous pardonner. Les morts sont au-delà de la portée de ce discours, mais le vivant guérit plus rapidement si leur douleur est reconnue. Comptez-moi parmi ceux qui sont avec vous à l’heure de votre chagrin et de votre souvenir. » Ces propos sont ceux de Kani Xulam, Kurde exilé aux Etats-Unis, qui anime le site American Kurdish Information Network. Le Collectif VAN vous propose la traduction de son discours, donné lors d’une conférence sur les Droits de l’Homme, dédiée à Hrant Dink, et qui s’est tenue le 15 janvier 2010 à Pasadena, en Californie.


Une conférence sur les Droits de l’Homme dédiée à la mémoire de Hrant Dink


Pasadena, California

Kani Xulam

15 janvier 2010

Le 2 novembre 1965, un homme au volant d’une Cadillac s’est garé dans le parking du Pentagone en Virginie. Il en est sorti quelque peu perdu dans ses pensées. Il a attrapé un bébé, une petite fille de 11 mois, qui était sur le siège passager et a pris un bidon d'essence dans le coffre. Il a marché jusqu’à une pelouse située devant le bureau du Ministre de la Défense, Robert Mc Namara. Il est allé déposer le bébé à quelques mètres de lui. Puis il a versé le bidon d'essence sur sa tête. Il a allumé une allumette, et a mis le feu aux coutures de son pantalon, au niveau de ses chaussures. En un instant, il s’est transformé en une boule de feu et il est mort en quelques secondes.

Le 20 août 2009, un homme a placé un tronc d’arbre sur une petite route de Zonguldak, en Turquie. Il s'est ensuite caché derrière un arbre et a attendu qu’un pick-up s'approche. Il est arrivé. Il transportait une famille de quatre personnes - la mère, le père et leurs deux filles, âgées de 24 et 26 ans. Les sœurs sont sorties du véhicule pour dégager la route. Il les a tuées. Il a alors visé leurs parents. Ils sont morts dans leurs sièges. Il a marché jusqu’à leur maison, il a abattu encore deux personnes. L’une était sa femme, la fille la plus jeune de la famille ; et l'autre, son frère, le plus jeune fils de la famille. Il a saisi un bébé de cinq mois, son fils, du berceau et il est parti chez son père.

Qu’est-ce que ces histoires ont en commun ? Peuvent-elles nous enseigner quoi que ce soit de valeur ? Les médias les ont qualifiées d’actes de fous. Les autorités ont accusé l'Américain et arrêté le Turc. Est-ce que c’était la bonne chose à faire ?

Si les gens au pouvoir s’étaient donnés la peine d'aller au-delà des grands titres, la guerre au Viêt-Nam, - la raison derrière le premier acte – n’aurait pas duré 10 ans de plus, et celle au Kurdistan, où le tueur turc avait acquis son goût de répandre le sang comme de l'eau, auraient pu être vues d’une perspective différente et, pourquoi pas, auraient pu aussi prendre fin. Hélas, ce n'est pas ce qui est arrivé en 1965 ni en 2009.

Ce soir, je voudrais partager avec vous certaines de mes réflexions sur la guerre, la paix, le mal et le pardon et leurs implications pour nous, en tant qu’Arméniens, Kurdes, Turcs et Américains.

Tout d'abord, un peu de contexte pour l'Américain serait utile ici. Il s’est avéré qu’il n'était pas fou du tout. Et même s'il était, c’était un bon fou. Nous avons besoin de ces gens fous et bons de temps en temps. Thomas Jefferson n'aurait pas désapprouvé ce qu'il a fait. L'auteur de la Déclaration d'Indépendance de l'Amérique pensait que chaque génération a besoin de ses rebelles pour éviter des erreurs horribles ou la dégénérescence. Nous sommes les créatures du confort et de l'habitude - parfois à notre détriment. Quand nos pays s’engagent pour le meurtre gratuit, nous sommes fous de le permettre. Faire la guerre apporte rarement la paix et la tranquillité.

Et si le destin a jeté un peu de compassion, de compréhension, de tolérance et d'amour sur nos lots personnels, il nous a aussi chargés de les partager avec d'autres, particulièrement avec ceux qui se sont désignés comme nos adversaires.

L'Américain qui est devenu une boule de feu en ce jour de novembre en 1965 était un quaker par la foi et ministre d'une église de profession. La petite fille qu'il avait prise avec lui au Pentagone était sa fille la plus jeune, Emily. Il avait deux autres enfants et une femme.

Il était connu de tous comme un père aimé et un mari prévenant dont le nom chrétien était Norman Morrison. Ils vivaient à Baltimore, Maryland. Le matin du jour où il a mis fin à sa vie, une histoire aux informations l'avait bouleversé. Le journaliste avait interviewé le prêtre de Duc Co, un village au Viêt-Nam, qui avait été témoin de la mort de ses paroissiens, dont certains étaient des enfants portant encore des couches, victimes du napalm des Forces américaines. En tant qu’homme du clergé, que pouvait-il faire pour faire cesser cela ? S'immoler avec son bébé devant le bâtiment qui soutenait l'effort de guerre, a-t-il pensé, pourrait être la solution. Malheureusement, il ne l'a pas fait.

Ceux qui étaient en charge du gouvernement américain étaient incapables d'entendre le cri de son âme. Ils ont continué avec leur hypocrisie et leur folie pendant une autre décennie. Une guerre insensée a empoisonné la vie de la planète entre deux peuples qui n’auraient jamais dû se faire la guerre en premier lieu. Aujourd'hui, c'est clair pour nous. Mais est-ce que ça l’est ? En faisant quelques recherches sur le sujet, je suis arrivé à une conclusion différente.

C’est clair, devrais-je peut-être dire, pour les Vietnamiens. Au Viêtnam, les photos de Norman Morrison ornent les livres d'histoire et les timbres. Des rues et des écoles portent son nom. La prose et la poésie gardent son souvenir vivant. Mais dans son pays de naissance, très peu d'Américains connaissent sa contribution à la paix. Beaucoup pensent toujours que nous ne pourrons jamais nous guérir de la guerre et de ses conséquences dévastatrices.

Si cette histoire du pacifiste américain est déchirante et édifiante en même temps, l'histoire du Turc, Safak Koksal, qui a tué presque toute la famille de toute sa femme, est trop douloureuse à envisager. Un peu de contexte sur son passé est utile aussi. Tout d'abord, c’était un vétéran des champs de bataille de la Turquie au Kurdistan.

Là, il avait apparemment assassiné huit Kurdes - selon ses dires - mais il ne les appelait pas ainsi, pour lui c’étaient des lesler, un mot turc qui se traduit à peu près comme carcasses puantes. Mais peut-être vivait-il dans le mensonge. Peut-être que tout comme son gouvernement, il savait que tuer des Kurdes parce qu’ils étaient kurdes était mal. On ne répare pas une injustice avec une autre, n'est-ce pas ?

Les maux infligés aux Arméniens à l’époque de nos grands-parents ou ceux dont j’ai été témoin en tant que Kurde élevé dans le Kurdistan occupé par les Turcs ne devraient pas être relié à ce que Safak Koksal a fait à sa belle-famille. Vous avez été visés parce que vous étiez des Arméniens. Nous avons été des imbéciles d’avoir aidé vos destructeurs.

Comme certains Polonais et certains Ukrainiens qui ont aidé les Nazis, certains d'entre nous se sont permis d'aider et d’encourager la cause des scélérats. Je suis heureux de noter que des Kurdes occupant des positions importantes parmi les autorités vous ont demandé de nous pardonner. Les morts sont au-delà de la portée de ce discours, mais le vivant guérit plus rapidement si leur douleur est reconnue. Comptez-moi parmi ceux qui sont avec vous à l’heure de votre chagrin et de votre souvenir.

Je ne peux pas m'empêcher de vous faire part, puisque je suis sur le sujet du mal, d’une anecdote personnelle touchant aux événements cataclysmiques de 1915. J'ai grandi dans un village que je pensais être Kurde. Tous ses habitants l’étaient et il ne m’est jamais venu à l’esprit de fouiller dans son passé.

Des années plus tard, à Washington DC, je me suis lié d’amitié avec un Arménien qui m’a surpris en me révélant qu’en fait ce village pouvait bien être arménien. Il a dit, “Le nom de ton village, Gavgas, signifie Caucase en arménien.” Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à son passé sanglant. Mes parents étaient silencieux sur son origine.

En Turquie, pendant longtemps, il n’était pas sans danger de critiquer notre statut de “Turcs des Montagnes” ou notre patrie la “Turquie.” On a donné au village un nouveau nom turc, mais nous ne nous sommes jamais préoccupés de l’utiliser ; nous avons continué à utiliser son nom d’origine. Aujourd’hui, encore une fois, il est vidé de ses habitants. Quel sera son destin demain ? Est-ce que la paix fera un jour partie de son bonheur ?

Après que votre peuple a frôlé la mort de son existence dans les années 1890 et 1910, nous avons subi une politique moins macabre, mais tout aussi grotesque – une extermination par génocide culturel - avec l'établissement du nouvel Etat turc. Puisque personne n'avait expliqué ce qui vous avait été fait, personne ne s'est préoccupé de ce qui nous était fait. Mais je ne suis pas venu ici pour prêter mon support à la maxime qui dit que la misère aime la compagnie. On devrait plutôt considérer ma présence à la lumière de la vieille observation victorienne que l'on ne peut pas ressentir de véritable compassion vis-à-vis d’autres personnes à moins d’avoir d'abord éprouvé ce qu'ils ont.

Safak Koksal, le soldat turc, souffrait de démons qui n'étaient pas naturels aux gens. Nous, en tant que Kurdes, le savons bien. Vous, en tant qu’Arméniens, pouvez donner des leçons au monde sur le sujet. Son gouvernement l'a laissé tomber ; il a, à son tour, laissé tomber son fils, sa femme et sa famille élargie. Il a besoin de notre aide, comme son gouvernement en a besoin. Et voici une question qui vaut plus de 64 000 dollars : comment aidez-vous un gouvernement qui refuse de reconnaître les erreurs du passé et qui n'arrêtera pas d’en commettre de nouvelles ?

Je ne sais pas pour vous, mais tout ce que je vois, c’est un cycle vicieux. "Notre passé", comme Nathaniel Hawthorne l’a dit une fois, "est un brouillon de notre présent et de notre avenir." Est-ce cela ? Et si ce passé est trop douloureux pour s’en souvenir et trop horrible pour être répété ?
Enfant, j’ai été témoin d’une scène où un soldat turc maltraitait mon père en raison de son manque de connaissance de la langue turque.

J’ai compensé cette déficience, j’ai maîtrisé la langue de nos oppresseurs, mais pour être honnête, je me force à le dire à voix haute : je me bats avec le concept du pardon. Le mieux que je puisse faire, en matière de réponse à ce qui fait mal, c’est de m’assurer que la génération qui me suivra ne soit pas sujette au même problème. Un avenir dans lequel nous coexisterons d’égaux à égaux avec les Turcs est la seule voie rédemptrice que je vois devant nous. Comment nous engagerons-nous sur cette voie est la question qui me préoccupe depuis 16 ans. J’aimerais vous faire part de deux observations liées à ma quête. Peut-être que vous me ferez part de vos réactions après mon discours La première appartient à Edmund Burke.

C’était un homme d’Etat irlandais. Il était député à la Chambre des Communes britannique. Un an avant la révolution américaine, il avait écrit une déclaration – que les gens plus tard intituleront Réconciliation avec l’Amérique – dans laquelle il lançait un avertissement au Gouvernement de sa Majesté sur le fait de ne pas faire l’erreur de présenter tous les Américains comme des rebelles.

Avec une rhétorique universelle, il nota : “Je ne connais pas la méthode pour rédiger un acte d’accusation contre un peuple dans son entier. Je ne peux pas insulter et ridiculiser les sentiments de millions d’êtres humains[.] … Je pense réellement que pour des hommes sages, cela n’est pas judicieux ; pour des hommes sobres, ce n’est pas décent ; pour des esprits imprégnés d’humanité, ce n’est ni doux ni charitable.”

Nous savons tous ce que la Grande-Bretagne a fait de ce conseil. Est-ce que ceux qui se sont confiés à ce gouvernement en Turquie le voient, l’entendent, le ressentent ou le prennent en compte ?

La seconde observation vient de Leon Tolstoi. Vers la fin de sa vie, l’écrivain russe s’était pris d’intérêt pour la vie quotidienne des gens ordinaires et il a profondément réfléchi à la question du mal, à la manière dont le font nos meilleurs scientifiques aujourd’hui, se concentrant sur l’éradication du virus H1N1, mieux connu sous le nom de grippe porcine. Dans son livre, « Le Royaume des Cieux est en vous », il écrit de façon très touchante sur nos refus de comprendre et il a proposé des manières de les gérer qui sont à la hauteur de sa renommée d’un des plus grands écrivains qui ait jamais existé.

Dans ses mots : “Ceux qui font la mal par ignorance de la vérité provoquent la sympathie pour leurs victimes et la répulsion pour leurs actions, ils blessent uniquement ceux qu’ils attaquent ; mais ceux qui savent la vérité et qui font le mal derrière un masque d’hypocrisie, se blessent eux-mêmes et leurs victimes, et des milliers d’autres hommes aussi qui sont induits en erreur par la fausseté avec laquelle le mal est déguisé.”

Personne ne peut lire et refermer un livre de Tolstoï sans en être affecté. Lorsque les malfrats ottomans ont profité d’une population turque servile pour exterminer votre peuple, ils vous ont handicapés et depuis lors, ils se sont attirés la répugnance du monde civilisé. La plupart des historiens seront d’accord avec Tolstoï, les autorités turques d’aujourd’hui, comme leurs ancêtres, se sentent indifférentes au poids du crime historique en raison de leur ignorance.

Avec nous les Kurdes, elles essaient de faire la même chose, mais la vérité les rattrape. Aucune quantité d’hypocrisie ne peut guérir ou cacher Safak Koksal, le conscrit turc, de l’opinion publique turque. Ils ne peuvent blesser les Kurdes qui ne sont pas blessés.

Le soldat turc a peut-être tué huit Kurdes, mais il a aussi tué six Turcs. Nos honorés, Hrant Dink, Eren Keskin, Leyla Zana, Akin Birdal et Ayse Gunaysu, les Arméniens, les Kurdes et les Turcs, tous, avaient tiré les sonnettes d’alarme exhortant les autorités à changer. Ils me rendent fiers, et je sais que c’est le cas pour vous aussi. Je les salue, ceux qui vivent et ceux qui ne vivent plus, comme vous le faites avec une soirée du souvenir comme celle-ci. J’ai commencé mon discours avec les actes désespérés de deux pères différents et j’aimerai le terminer avec l’histoire de leurs enfants.

Emily a aujourd’hui 45 ans, elle est mère de deux enfants. En 1999, elle s’est rendue au Vietnam et elle a été reçue avec tous les honneurs dus à une fille préférée. Le bébé turc a désormais 10 mois. À sa naissance, son père lui avait donné le prénom Dogukan. C’est un prénom fatidique, étant donné ce qu’il s’est passé dans sa vie. Il signifie “le sang de l’Est” en turc. Feue sa mère avait exhorté son père à ne pas utiliser le mot sang dans le prénom, en plaidant qu’elle l’appellerait juste Est ou Oriental, mais son mari n’avait pas changé d’avis. Il avait servi au Kurdistan, que les Turcs “modernes” appellent “L’Est.”

Là, il avait tué huit Kurdes dans une embuscade ou dans une bataille. Là, il avait vu le sang kurde couler comme de l’eau.
Là, au lieu de conquérir les “démons”, il a été conquis par eux. Maintenant qu’il est derrière les barreaux, Dogukan est devenu pupille d’Etat. Si je pensais que le gouvernement turc y accéderait, je déposerai un dossier pour l’adopter.

Peut-être qu’avec de l’amour kurde, il vivrait pour racheter son nom. Au lieu de répandre le sang des autres, comme son père l’a fait, il exhorterait, comme Hrant Dink, les Turcs, les Kurdes et les Arméniens à nettoyer leur sang des effets empoisonnés de l’intolérance et de la haine. Cela ferait naître un sourire sur le visage de Hrant Dink. Mais également si Dogukan se liait d’amitié avec son petit-fils sur Facebook.

©Traduction de l'anglais: C.Gardon pour le Collectif VAN – 15 février 2010 - 07:33 - www.collectifvan.org






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Source/Lien : Kurdistan.org



   
 
   
 
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