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Elif Shafak, l'intrépide d'Istanbul
Publié le :

LE MONDE | 21.09.06 | 15h39 • Mis à jour le 21.09.06 | 15h39

La romancière turque Elif Shafak a comparu jeudi 21 septembre en appel devant la cour de Beyoglu, à Istanbul, pour "insulte à l'identité nationale". Evidemment, contre l'avis de ses médecins : elle vient de mettre au monde une petite fille. Malgré les requêtes répétées de ses avocats, la cour, peu émue par l'événement, ne lui a accordé aucun report. "Je veux être présente à ce procès", clamait la jeune femme, le teint pâle et les traits creusés, à la veille de son accouchement.

Les contractions freinaient à peine ses élans militants ; et, avant de filer chez son gynécologue, elle refaisait encore le monde dans une pâtisserie chic d'Istanbul. "Je préférerais ne pas exposer mon enfant au danger et le mettre au monde avant", concluait-elle, en couvant son ventre du regard. Son voeu a été exaucé.

Elif Shafak incarne la féminité aux yeux d'une société turque machiste qu'elle toise fièrement. Elle épingle impitoyablement les nationalistes, qui ralentissent la démocratisation du pays. S'il n'y avait pas les insultes qu'elle reçoit chaque jour dans sa messagerie électronique, les menaces physiques et une campagne nauséabonde menée sur Internet appelant tous "les patriotes" au rassemblement devant le tribunal et au lynchage physique de tous "les traîtres à la patrie", cette procédure judiciaire en deviendrait presque comique pour elle.

C'est en fait un personnage de roman qui est convoqué devant le juge. Le groupe d'avocats qui a déposé la plainte, et que le rédacteur en chef du quotidien Radikal, Ismet Berkan, décrit comme "une bande de fascistes aux yeux remplis de haine", n'a pas digéré le dernier roman d'Elif Shafak, Baba ve piç ("Le Père et le bâtard"), sorti le 8 mars, date de la Journée internationale des femmes. Dans cet ouvrage vendu à 60 000 exemplaires, elle met en scène deux familles, l'une turque, l'autre américano-arménienne, dont l'un des membres évoque "les bouchers turcs de 1915".

Pour cette critique de l'histoire de la Turquie, elle risque trois ans de prison, selon le nouveau code pénal turc. "Les Turcs devraient pouvoir partager la douleur des Arméniens, commente-t-elle sobrement. Mais, pour les nationalistes, l'Etat est monolithique, et toute différence culturelle, religieuse ou sexuelle est un danger."

Brillante universitaire, éditorialiste et écrivain remarqué (dont aucun livre n'a encore été traduit en français), Elif Shafak est, à 35 ans, la nouvelle égérie des libéraux turcs. Elle est la cible toute désignée des ultranationalistes, qui mènent, depuis un an, une campagne de procès ubuesques contre les intellectuels en Turquie. L'auteur à succès Orhan Pamuk ou le journaliste d'origine arménienne Hrant Dink ont promis d'être à l'audience pour la soutenir. Eux aussi ont été traînés devant les tribunaux à cause de ce maudit article 301 du code pénal, au nom duquel les nationalistes font la chasse à tous ceux qui tentent de fissurer les tabous politiques turcs : le génocide arménien, la question kurde, l'omnipotence de l'armée, la figure tutélaire d'Atatürk. Autant de plaies dans lesquelles Elif Shafak trempe sa plume avec délectation.

"Ce procès est justement le signe que la Turquie change", veut pourtant croire l'élégante jeune femme à la voix douce, ouvrant de grands yeux bleu-gris. "Les réactionnaires veulent que les choses restent en l'état." Elle, en bonne bourgeoise stambouliote, issue de l'élite laïque et occidentalisée, croit à la diversité culturelle et au féminisme. Elle explique que si la Turquie est moderne en surface, elle demeure une société d'hommes. "Ici, le premier ministre est un baba (père), le professeur un baba... Moi, je crois plus au bâtard, à l'homme cosmopolite, qu'au père. Il est plus ouvert au changement."

Son père a très vite quitté le foyer, et Elif Shafak a vécu sans lui, élevée par sa grand-mère et par sa mère, diplomate turque en poste à l'étranger. Elle a grandi dans un univers où les femmes sont indépendantes et lettrées, où "l'héritage culturel se transmet de mère en fille", où le mariage et la maternité sont des atteintes à la liberté. "Ici, les hommes possèdent les femmes, et les femmes possèdent les enfants. Moi, je cultiverai toujours mon indépendance, et ma fille sera élevée comme ça." Ce matin-là, dans une rue d'Istanbul, un Turc moustachu et affable croise la jeune femme. "Si Dieu le veut, ce sera un garçon !", lui lance-t-il, bienveillant. "C'est une fille !", rétorque-t-elle avec malice. Une héritière.

Née à Strasbourg, partagée entre Istanbul et Tucson, en Arizona, où elle enseigne la littérature, après une adolescence passée en Espagne et en Jordanie, Elif Shafak se rassure dans un éloge du nomadisme. Aux nationalistes, qui raillent cette "soi-disant Turque" et lui reprochent d'oublier ses racines, elle répond, sur le mode poétique, en assurant que ses racines sont dans l'air, comme Touba, l'arbre du paradis des musulmans. Faussement modeste, elle se défend d'être une icône pour la démocratie turque. "Les nationalistes visent le processus d'adhésion à l'Union européenne et l'ouverture de la société, auxquels ils s'opposent."

Son procès n'est pas un événement de plus sur la longue liste des observateurs de l'UE. Elif Shafak est jeune et c'est une femme : deux raisons de plus pour s'attirer la haine d'une société où l'âge et l'affichage de la virilité déterminent encore largement la position dans la hiérarchie. Face à une justice conservatrice et masculine, elle sait qu'elle sera en terrain hostile. Mais son espoir, c'est que la Turquie finisse par trouver "l'harmonie avec la notion de différence", grâce au développement d'une conscience féministe et d'un mouvement gay, dans une société dominée par les mâles.

Cela passe aussi, selon elle, par la réconciliation des Turcs avec une partie d'eux-mêmes, arménienne, grecque ou balkanique. "A 12 ans, pour moi, un Arménien, c'était un terroriste qui voulait tuer ma mère", sourit-elle en faisant une moue espiègle. Une vision qui renvoie au climat des années 1980, lorsque les activistes de l'Armée secrète arménienne pour la libération de l'Arménie (Asala) commettaient de nombreux attentats contre des représentations ou des diplomates turcs.

Aujourd'hui, elle préconise l'introspection historique. Elle a d'ailleurs été l'une des animatrices de la conférence universitaire sur les Arméniens, organisée contre vents et marées à Istanbul en septembre 2005. "La Turquie est un pays qui change vite", assure-t-elle. En pénétrant dans le tribunal, elle pensera "à (sa) fille".

Guillaume Perrier
Article paru dans l'édition du 22.09.06



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Source/Lien : Le Monde



   
 
   
 
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