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Génocide arménien : l’orphelinat de la terreur
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Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - L’article II de la Convention pour la Prévention et la Répression du crime de Génocide des Nations Unies déclare que la définition du génocide comprend le "Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe." C’est exactement ce que les Turcs ont fait pour les enfants arméniens, réunis au Liban dans un couvent catholique converti en orphelinat, au dessus de Beyrouth. À l’intérieur reposent les poussières d’os et de crânes et quelques bouts de fémur de 300 enfants, des orphelins arméniens du grand génocide de 1915, qui, pour certains, ont été forcés de broyer et de manger les squelettes de leurs camarades afin de ne pas mourir de faim. Djemal Pacha, l’un des architectes du génocide de 1915, et la première féministe de Turquie, Halide Edip Adivar, ont aidé à diriger cet orphelinat de la terreur, dans lequel les enfants arméniens ont été systématiquement privés de leur identité arménienne ; on leur donnait des noms turcs, on les forçait à devenir musulmans et ils étaient sauvagement battus si on les entendait parler arménien. Le Collectif VAN vous propose la traduction d’un article de Robert Fisk, en date du 9 mars 2010, dans The Independent.


Légende photo: La tombe sans nom à Antoura contenant les ossements trouvés ici en 1993

Robert Fisk : la preuve vivante du génocide arménien

Les États-Unis veulent nier que le massacre de 1.5 million d’Arméniens commis par les Turcs en 1915 était un génocide. Mais la preuve est là, dans un orphelinat au sommet d’une colline près de Beyrouth.

The Independent

Mardi 9 mars 2010

Ce n’est qu’une petite tombe, un rectangle de béton bon marché la délimite, fleurie de lys jaunes sauvages. À l’intérieur reposent les poussières d’os et de crânes et quelques bouts de fémur de 300 enfants, des orphelins arméniens du grand génocide de 1915 qui moururent du choléra et de famine alors que les autorités turques tentaient de les "turquifier" dans un couvent catholique converti, au dessus de Beyrouth.

Mais pour une fois, c’est l’histoire pratiquement inconnue des 1200 enfants qui survécurent – âgés de 3 à 15 ans – qui vivaient dans un dortoir bondé, ironiquement, de cette magnifique école en pierre taillée, qui prouve que les Turcs ont bien commis un génocide envers les Arméniens en 1915.

Barack Obama et sa complaisante Secrétaire d’État, Hillary Clinton – qui mènent à présent une campagne lamentable pour empêcher le Congrès américain de reconnaître que le massacre de 1,5 million d’Arméniens, commis par les Turcs ottomans, était un génocide – devraient venir ici dans ce village libanais en haut d’une colline et avoir honte.

Car ceci est un récit tragique et affligeant de la brutalité dirigée contre de petits enfants sans défense, dont les familles avaient déjà été assassinées par les forces turques au plus fort de la Première Guerre mondiale. Certains d’entre eux devaient se souvenir de la façon dont ils ont été forcés de broyer et de manger les squelettes de leurs camarades orphelins décédés afin de ne pas mourir de faim.

Djemal Pacha, l’un des architectes du génocide de1915, et – malheureusement – la première féministe de Turquie, Halide Edip Adivar, ont aidé à diriger cet orphelinat de la terreur, dans lequel les enfants arméniens ont été systématiquement privés de leur identité arménienne ; on leur donnait des noms turcs, on les forçait à devenir musulmans et ils étaient sauvagement battus si on les entendait parler arménien.

Les prêtres du Collège lazariste d’Antoura ont noté la manière dont les enseignants lazaristes de l’époque ont été expulsés par les Turcs et comment Djemal Pacha s’est présenté à la porte d’entrée, accompagné de son garde du corps allemand, après qu’un muezzin a commencé à faire l’appel à la prière, une fois la statue de la Vierge ôtée du clocher.

Jusqu’à présent, l’argument invoqué pour affirmer que les Arméniens avaient subi un génocide reposait sur la nature intentionnelle du massacre. Mais, l’article II de la Convention pour la Prévention et la Répression du crime de Génocide des Nations Unies, datant de 1951, déclare spécifiquement que la définition du génocide – "Détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux" – comprend également le "Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe."

C’est exactement ce que les Turcs ont fait au Liban. Il existe encore des photographies de centaines d’enfants arméniens quasi nus en train de faire des exercices physiques au collège. L’une d’elle montre même Djemal Pacha se tenant sur les escaliers en 1916, près de la belle et jeune Halide Adivar, qui – après une certaine réticence – a accepté de diriger l’orphelinat.

Avant de mourir en 1989, Karnig Panian – qui avait 6 ans lorsqu’il est arrivé à Antoura en 1916 – a noté en arménien la manière dont son nom avait été changé et comment on lui avait attribué un numéro d’identité, 551. "Tous les soirs, quand le soleil se couchait, en présence de plus de 1 000 orphelins et lorsque que l’on abaissait le drapeau turc, on récitait 'Longue vie au Général Pacha !'

C’était la première partie de la cérémonie. Puis arrivait le moment des punitions pour les fautifs du jour. Ils nous battaient avec la falakha [une baguette utilisée pour frapper la plantes des pieds], et la sanction suprême était reçue pour avoir parlé arménien." Panian a décrit comment, après avoir reçu des traitements cruels ou en raison de leur faiblesse physique, beaucoup d’enfants mourraient.

Ils étaient enterrés derrière la vieille chapelle du collège. "La nuit, les chacals et les chiens sauvages les déterraient et ils jetaient leur os ici et là... La nuit, les enfants allaient dans la forêt avoisinante pour cueillir des pommes ou n’importe quel fruit qu’ils pouvaient trouver – et ils marchaient sur les os. Ils ramenaient alors ces os dans leurs chambres et, en secret, ils les broyaient pour faire de la soupe, ou bien ils les mélangeaient à des graines afin de pouvoir les manger, car il n’y avait pas suffisamment de nourriture à l’orphelinat. Ils mangeaient les os de leurs camarades morts."

À l’aide des archives du collège, Emile Joppin, le prêtre principal du Collège lazariste d’Antoura, a écrit dans le magazine de l’école en 1947 que : "Les orphelins arméniens étaient islamisés, circoncis, et on leur donnait un nouveau nom arabe ou turc. Leurs nouveaux noms conservaient les initiales de leurs noms de baptême. Ainsi Haroutioun Nadjarian devenait Hamed Nazih, Boghos Merdanian devenait Bekir Mohamed et Sarkis Safarian se transformait en Safouad Sulieman."

L’ingénieur électricien, Missak Kelechian, Arménien américain né au Liban, a fait de l’histoire arménienne son hobby, et ses recherches l’ont amené à traquer et à découvrir un rapport très rare, imprimé à titre privé en 1918, dont l’auteur est un officier de la Croix Rouge, le Major Stephen Trowbridge. Il était arrivé au collège d’Antoura après sa libération par les troupes françaises et britanniques et il a parlé aux orphelins survivants. Son rapport plus ancien confirme entièrement celui du Père Joppin en 1949. [Nota CVAN : le paragraphe ci-dessus parle de ‘1947’].

"Tout vestige, et autant que faire ce peut, tout souvenir des enfants d’origine arménienne ou kurde, devait être effacé. On a attribué aux enfants des noms turcs et les enfants étaient obligés de suivre les rites prescrits par la loi islamique et la tradition... Pas un seul mot de kurde ou d’arménien n’était autorisé. Les enseignants et les responsables étaient soigneusement entraînés à imprimer les idées et les traditions turques dans la vie des enfants et ils les catéchisaient [sic] régulièrement... sur le prestige de la race turque."

Halide Adivar, plus tard glorifiée par The New York Times comme "La Jeanne d’Arc turque" – une description que manifestement les Arméniens remettent en question – était née à Constantinople en 1884 et avait fait ses études dans un Collège américain de la capitale ottomane. Elle s’est mariée deux fois et elle a écrit neuf romans – même Trowbridge devait admettre qu’elle était "une femme de talent littéraire remarquable." Elle fut femme-officier dans l’Armée turque de libération de Mustafa Atatürk après la Première Guerre mondiale. Elle vécut plus tard en France et en Grande-Bretagne.

Et ce fut Kelechian, encore une fois, qui découvrit les mémoires d’Adivar, depuis longtemps oubliés, mais publiés à New York en 1926, dans lesquels elle se rappelle comment Djemal Pacha, commandant de la 4ème Armée à Damas, avait visité l’orphelinat d’Antoura avec elle. "J’ai dit : Vous avez été aussi bon qu’il était possible de l’être envers les Arméniens en ces jours difficiles. Pourquoi autorisez-vous que les enfants arméniens portent des noms musulmans [sic] ?

Cela ressemble à transformer les Arméniens en musulmans, et l’histoire un jour se vengera sur les générations turques à venir. 'Vous êtes une idéaliste', répondit-il gravement et comme tous les idéalistes il vous manque le sens des réalités... C’est un orphelinat musulman et seuls les orphelins musulmans y sont acceptés.'" Selon Adivar, Djemal Pacha a dit "qu’il ne pouvait pas supporter de les voir mourir dans les rues" et il a promis qu’ils "reviendraient à leur peuple" après la guerre.

Adivar dit avoir déclaré au général : "Je ne veux pas avoir à faire à un tel orphelinat", mais elle prétend que le Djemal Pacha a répondu : "Vous le ferez si vous les voyez dans la misère et la souffrance, vous irez vers eux et vous ne penserez pas un instant à leurs noms ou à leur religion." Ce qui est exactement ce qu’elle a fait.

Cependant, plus tard au cours de la guerre, Adivar a parlé à Talaat Pacha, l’architecte du premier génocide du 20e siècle, et elle se souvient qu’il s’est presque mis en colère en discutant des "déportations" arméniennes (comme elle le dit), et il a dit : "Regardez, Halide... J’ai un cœur aussi bon que le vôtre, et cela m’empêche de dormir la nuit quand je pense à la souffrance humaine.

Mais c’est une chose personnelle et je suis ici sur terre pour penser à mon peuple et non à mes sensibilités... Il y a eu un nombre équivalent de Turcs et de musulmans massacrés pendant la guerre des Balkans [1912], et pourtant le monde a gardé un silence criminel. J’ai la conviction que tant qu’une nation fait du mieux qu’elle peut pour ses propres intérêts, et qu’elle y réussit, le monde l’admire et pense que c’est moral.

Je suis prêt à mourir pour ce que j’ai fait, et je sais que je mourrais pour cela." La souffrance dont parlait Talaat Pacha aussi froidement ne fut que trop évidente pour Trowbridge lorsqu’il rencontra lui-même les orphelins d’Antoura. Nombre d’entre eux avaient vu leurs parents se faire assassiner et leurs sœurs violées. Levon, qui venait de Malgara, avait été chassé de chez lui avec ses sœurs âgées de 12 et 14 ans. Les filles furent prises par les Kurdes– alliés des Turcs – comme "concubines" et le garçon fut torturé et affamé, indique Trowbridge. Finalement, il fut emmené de force à l’orphelinat d’Antoura par ses ravisseurs.

Takhouhi – son nom signifie "Reine" en arménien, avait 10 ans et venait d’une famille riche de Rodosto sur la mer de Marmara. Elle et sa famille furent mises dans un wagon de marchandises en direction de Konia. Deux de ses frères moururent dans le wagon, ses deux parents contractèrent le typhus – ils moururent dans les bras de Takhouhi et de son frère aîné à Alep.

Finalement, elle fut emmenée par un officier turc ; on lui donna le nom musulman de Muzeyyan et elle finit à Antoura. Lorsque Trowbridge suggéra qu’il pourrait essayer de trouver quelqu’un à Rodosto et lui restituer les biens de sa famille, il dit qu’elle a répondu : "Je ne veux pas de ces biens si je ne peux pas retrouver mon frère." On rapporta plus tard que son frère était mort à Damas.

Trowbridge a noté beaucoup d’autres tragédies vécues par les enfants qu’il découvrit à Antoura. Il fit des commentaires amers sur la façon dont Halide "et Djemal [sic] Pacha étaient ravis d’être photographiés sur les marches de l’orphelinat ... se présentant comme les leaders du modernisme ottoman. Ont-ils eu conscience de ce que le monde extérieur pourrait penser de ces photographies ?" Selon les archives de Trowbridge, seuls 669 enfants survécurent. 456 étaient Arméniens, 184 étaient Kurdes, et il y avait aussi 29 Syriens. Talaat Pacha est bien mort pour ses péchés.

Il a été assassiné par un jeune Arménien à Berlin en 1922. Son corps fut renvoyé en Turquie plus tard sur ordre exprès d’Adolf Hitler. Djemal Pacha fut assassiné dans la ville turque de Tiflis. Halide Edip Adivar a vécu en Angleterre jusqu’en 1939. Puis elle est retournée en Turquie et elle est devenue professeure de littérature anglaise. Elle fut élue au Parlement turc et mourut en 1964 à l’âge de 80 ans.

Ce n’est qu’en 1993 que les ossements des enfants furent découverts, lorsque les Pères lazaristes firent creuser des fondations pour de nouvelles salles de classes. Ce qu’il restait des squelettes fut déposé avec respect dans le petit cimetière où les prêtres du collège sont enterrés, et les ossements furent placés dans une seule fosse profonde. Kelechian m’a aidé à regarder, au dessus du mur de 1,50 m, ce lieu de tristesse, à l’ombre d’arbres hauts. Il n’y a ni nom ni pierre tombale sur leur fosse commune.

©Traduction de l'anglais: C.Gardon pour le Collectif VAN – 12 mars 2010 - 09:23 - www.collectifvan.org





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Source/Lien : The Independent



   
 
   
 
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