Aujourd'hui : Mercredi, 23 août 2017
 Veille Media Contact



 
 
 
 

 
 
 
Site officiel du Centenaire du génocide arménien de 1915
PHDN
Rejoignez le Collectif VAN sur Facebook
Cliquez pour accéder au site Imprescriptible : base documentaire sur le génocide arménien
Observatoire du Négationnisme
Le Collectif VAN, partenaire du Festival de Douarnenez 2016
xocali.net : La vérité sur Khojali !
Cliquez ici !

Imprimer dans une nouvelle fenêtre !  Envoyer cette page à votre ami-e !
 
Turquie : Pourquoi le génocide arménien est-il un sujet tabou ?
Publié le : 31-03-2010

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Une voix de plus se lève en Turquie pour expliquer et dénoncer le tabou du génocide arménien. L’analyse du journaliste turc Erol Özkoray est un élément majeur qui contribue à la recherche de la vérité et de la justice. Erol Özkoray démontre la continuité entre la politique génocidaire de l’Empire ottoman et celle du mouvement kémaliste. Sa conclusion montre, hélas, que la République de Turquie n’est pas encore à la veille d’un changement salutaire qui lui permettrait de surmonter les problèmes hérités du passé.


Légende : Le recyclage des criminels du génocide arménien dans le gouvernement kémaliste

Pourquoi le génocide arménien reste-t-il un sujet tabou?

10/03/2010 14:24:19

Erol Özkoray
Kuyurel.com

J'ai entendu parler du génocide arménien pour la première fois à Paris dans les années 70, et la question très logique que je me suis posée, et qui a également été exprimée dans mes articles de l’époque (les communications universitaires, un courrier des lecteurs que j'ai envoyé au journal Le Monde, etc.) a été la suivante : si la République de Turquie est fondée sur le rejet de l'Empire ottoman, alors pourquoi la responsabilité du génocide arménien de 1915 n’est-il pas rejeté sur les Ottomans? Pourquoi la République turque assume la responsabilité de cet événement scandaleux, qui est le premier crime contre l'humanité du 20e siècle et le premier génocide de ce siècle ? Plus tard, dans ma carrière de journaliste, cette question est toujours restée d’actualité pour moi.

Je suis généralement connu comme le journaliste qui a expliqué le terrorisme arménien (ASALA) à la Turquie durant les années 1980 - 1984. J'ai été un socialiste, mais j'étais également opposé au terrorisme, et mes articles ont même entraîné une détérioration des relations entre le gouvernement socialiste de François Mitterrand (que je soutenais) et la Turquie.

Tant moi-même que ma famille et mes amis, nous avons beaucoup souffert de l’ASALA: le père de mon ami Nazan Erez, l’Ambassadeur de Turquie en France Ismail Erez, a été tué en mission à Paris, mon ami Gökberk Ergenekon a été blessé à Rome, mon nom a été inscrit sur la liste noire de l’ASALA et supprimé uniquement après que j'ai rencontré l'avocat, à l’époque, de l'ASALA, Patrick Devedjian, qui est maintenant ministre français en charge du plan de relance économique (en 1982, je ne voyais pas ces événements comme un génocide, mais je n'acceptais pas non plus la version officielle de la Turquie), mon cousin Sitki Sencer a été pris dans la fusillade au cours de l'attaque de l’ASALA à l'aéroport Esenboga d'Ankara et a reçu 8 balles par des policiers turcs (par miracle, il a survécu), alors que ma mère et ses sœurs, également présentes, sont par miracle sorties indemnes.

En réalité, la liste est beaucoup plus longue, mais le but de la mention de ces faits est d'indiquer que j'ai beaucoup travaillé sur la question arménienne, que je sais beaucoup de choses à ce sujet, que j'ai souffert à cause d'elle, et donc que j'ai le droit moral de dire les choses que je m'apprête à dire. En d'autres termes, les choses que je dis ici sont les conclusions auxquelles un intellectuel est parvenu après 35 ans d'engagement sur cette question et après des réévaluations répétées de sa position.

Si nous retournons au début ... les années passant, ma lecture a progressé et de nouveaux documents et livres ont été publiés, révélant que la question que je me posais (rejeter le blâme du génocide sur les Ottomans) était le produit de la sophistique et était dépourvue de toute signification, en raison d'au moins trois raisons.

Tout d'abord, même si Mustafa Kemal ne s'entendait pas avec le triumvirat des Talaat-Enver-Djemal et qu’il n'a pris aucune part au génocide arménien du fait qu’au même moment, il était engagé dans les combats sur le front de Gallipoli, (en un sens, ceci a permis qu'il soit ultérieurement désigné comme un chef de file), le génocide qui avait déjà été accompli, l’a très bien servi structurellement, car il a permis de fonder le régime républicain sur la race turque.

Pendant les années 1926 - 1927, le discours sur la race turque constituait l'idéologie nationaliste principale de l'État (la race turque = la nation turque) et, par conséquent, l'Anatolie devait être «purifiée» de tous les éléments chrétiens et étrangers (Arméniens, Grecs, Assyriens et Kurdes). Ces politiques de nettoyage ethnique, culturel, économique et social ont été activement mises en œuvre à travers l’exécution de sept génocides au cours de la période républicaine.

Aucun Arménien, aucun Grec et aucun Assyrien n’ont été laissés en Anatolie. Seuls les Kurdes ont résisté, et en dépit de quatre génocides, ils n’ont pas pu être exterminés. Déjà pour cette simple raison, chaque personne en Turquie doit respecter la lutte des Kurdes pour leur vie et leurs droits. Ainsi, il y avait une continuité héritée de l'Empire ottoman en ce qui concerne l’ « anéantissement de masse ». En 95 ans, 10 génocides ont été perpétrés sur ces terres (voir les archives de www.Kuyerel.com). Parmi les fondateurs de la République, il y avait des meurtriers qui avaient été impliqués dans l’organisation et l’exécution du génocide arménien.

Deuxièmement, il y a une autre ligne de continuité entre les Ottomans et la République, tels que l'argent et les biens confisqués aux Arméniens et qui ont joué un rôle déterminant dans le financement de la guerre d'Indépendance. Outre l’aide financière et militaire reçue de Lénine, la plus importante source financière pour la guerre d'Indépendance a été l’argent récolté grâce au génocide arménien. Avec cet argent, des armes ont été achetées, une armée a été mise sur pied et sa logistique fournie. Les personnes impliquées dans ces faits, vinrent à former une nouvelle classe sociale qui devait sa richesse aux biens des Arméniens (par exemple, le portier Haci Ömer Sabanci est l'ancêtre de l’actuelle famille Sabanci, et l’épicier Vehbi Koç, l'ancêtre de la famille Koç d'aujourd'hui), et donc les bases sociales du mouvement ont émergé.

Troisièmement, les assassins impliqués dans le génocide arménien (ici je parle de ceux qui ont du sang sur les mains) sont arrivés à constituer une partie de l'élite politique et administrative du nouveau régime républicain. Ils ont acheté leur respectabilité en donnant une partie de l'argent qu'ils avaient prélevé sur les Arméniens, pour le financement de la guerre d'Indépendance.

Mustafa Kemal prétendait ne pas connaître leur passé. Quelques exemples : Şükrü Kaya (Ministre de l'Intérieur, Secrétaire général du Parti républicain du peuple), Mustafa Abdulhalik Renda (Président de la Grande Assemblée nationale turque), Arif Fevzi (ministre), Ali Bey Cenani (Ministre de l'Industrie), Rustu Aras (ministre des Affaires étrangères). Une fois de plus, il y a continuité de la période ottomane.

Mustafa Kemal a tiré bénéfice de ces personnes, il les a utilisées, et a donné à ces assassins des postes importants dans la République. Les raisons pour lesquelles le génocide arménien est devenu un tabou sont cachées dans ces trois observations. Sinon, il aurait été très facile de résoudre ce problème [du génocide arménien] en faisant porter la faute du génocide aux Ottomans. La personne qui a mis ces questions à l'ordre du jour, en produisant des œuvres majeures qui ont influencé les intellectuels turcs sur la question du génocide arménien, est Taner Akçam. Pour les raisons que j'ai énumérées, chaque fois que l’expression « génocide arménien » est prononcée, ceux qui, en Turquie, manquent de bon sens, deviennent fous.

Ce que je dis ici est que, contrairement à la thèse de l'histoire officielle, la République turque n'a pas été fondée après une guerre anti-impérialiste (dans la guerre d'Indépendance, l’armée a seulement combattu les Grecs, mais elle n’a pas combattu contre la France ou l'Angleterre qui étaient les puissances impérialistes de l'époque), au contraire, elle a été fondée sur le génocide arménien. Cette réévaluation signifie que ce qu’on vous a dit à tous et ce que vous avez dit, devrait être envoyé à la poubelle. Telle est la vraie raison pour laquelle il existe un grand traumatisme chaque fois que quelqu'un dit «génocide arménien».
Tout a été mensonge depuis 1923. En d'autres termes, la situation n'est pas si simple ni réduite à un État qui cache la réalité du génocide, comme certains intellectuels le disent maintenant.

Aujourd'hui, quand quelqu’un parle de la reconnaissance du génocide arménien, pratiquement tout doit être mis sur la table: la République, le kémalisme, l'État, l'idéologie de l'État, ceux qui ont fondé et gouverné la République, le régime de la Turquie, le système politique de ce pays, son armée, ses universités, ses programmes éducatifs, sa presse, son élite, ses hommes d'affaires (les sources de l'accumulation d’un certain capital), les tribunaux, les partis politiques, etc. Il est évident que personne ne peut faire face à une telle gigantesque confrontation. Surtout dans le type de régime crypto-fasciste et crypto- totalitaire dans lequel nous vivons, il est très difficile - pour ne pas dire impossible - de régler ses comptes avec les choses énumérées ci-dessus, même dans ses rêves !

Cette situation traumatique, dans ses dimensions historique, politique et intellectuelle, est à des années-lumière de la capacité de notre gouvernement islamiste actuel. Rien ne peut être accompli avec les protocoles signés entre la Turquie et l'Arménie. En tout état de cause, l’Etat profond à Ankara ne peut-il rendre les Protocoles nuls et non avenus en 24 heures, de la main même du premier ministre ? Cet État, dans sa structure actuelle, va repousser toute solution éventuelle, car il n'y a pas de solution qu’il pourrait accepter.

Le problème ne peut être résolu - comme les autres problèmes du pays - que par un homme d'État aux facultés intellectuelles les plus élevées, qui a intériorisé la culture de la démocratie, qui est arrivé au pouvoir par des élections et a formé l'opinion publique dans cette direction. Il est impossible aux personnes de petite envergure de surmonter les problèmes gigantesques de la Turquie. Nous avons besoin de politiciens et d’hommes d'État au niveau de Mitterrand, d’Allende et de [Felipe] Gonzales afin de résoudre ces problèmes gangrenés. En d'autres termes, nous avons besoin de Big Men.


Traduction du turc en anglais par Ared Misirliyan (Montréal)

Traduit en français par le Collectif VAN – 31 mars 2010 - 10:23 - www.collectifvan.org





Retour à la rubrique


Source/Lien : KUYUREL



   
 
   
 
  Collectif VAN [Vigilance Arménienne contre le Négationnisme]
BP 20083, 92133 Issy-les-Moulineaux - France
Boîte vocale : +33 1 77 62 70 77 - Email: contact@collectifvan.org
http://www.collectifvan.org