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Turquie : le réveil des arméniens cachés
Publié le :

Semaine du 15/04/10

On les appelle « les convertis ». Turcs et musulmans dans la rue, chrétiens et arméniens dans leur coeur. Mais ces nombreux Arméniens révèlent peu à peu leur identité réelle

De notre correspondante à Istanbul

Mon Dieu, merci de nous donner à manger et bénissez ce repas, récite solennellement en arménien Murat (1), le chef de famille. Au nom duPère, du Fils et du Saint-Esprit, amen. » Les enfants, l'épouse, la grand-mère, la tête couverte du voile blanc porté par les paysannes kurdes, font le signe de croix et plongent leur cuillère dans la soupe de yaourt aux pois chiches.

La scène se déroule à la nuit tombée dans l'appartement, une fois la porte d'entrée soigneusement fermée pour tenir à l'écart les oreilles indiscrètes des voisins. La journée, Murat tient une affaire de portes et fenêtres en Plexiglas à Sultançiftligi, un lointain quartier de la banlieue d'Istanbul. « A la boutique, je fais le ramadan, explique-t-il. Ici, tout le monde est musulman et conservateur. Etre chrétien, ce n'est pas bon pour le commerce, personne ne voudrait acheter à des «gavurs» [infidèles]. »

Alors, est-il chrétien ? Musulman ? Les deux ? « Mon identité est dans mon coeur, seul Dieu la connaît, sourit-il, ému. Dans mon coeur, il y a le Christ. » Il y a surtout le génocide subi par les Arméniens pendant la Première Guerre mondiale et la tragédie familiale, chuchotée de génération en génération : sous la menace des soldats ottomans, son grand-père, alors adolescent, a noyé son petit frère dans l'Euphrate.

Prénom turc

Officiellement, en Turquie, il ne subsiste qu'une petite communauté arménienne de 65 000 membres, rescapés d'une épuration ethnique qui fit plus d'un million de morts. Pour échapper aux massacres planifiés par le gouvernement des Jeunes-Turcs à partir de 1915, et avant par le sultan Abdülhamid II à la fin du XIXe siècle, des dizaines de milliers d'Arméniens sont devenus musulmans.

On les appelle les dönme, les convertis. Pendant des décennies, ils sont restés dans la clandestinité, pour survivre à la politique d'un Etat turc qui a voulu éradiquer toute trace de la présence arménienne en Anatolie. Mais la vague de démocratisation actuelle en Turquie commence à faire sauter le tabou du génocide. Et les Arméniens cachés, preuve silencieuse de la page la plus sombre de l'histoire turque, dévoilent prudemment leur identité.

Damla, étudiante en gestion, a donné rendez-vous dans une pâtisserie à la mode d'Istanbul. Comme tous les convertis, elle porte un prénom turc pour passer inaperçue. «J'ai toujours su que j'étais arménienne, mais quand j 'étais petite, mes parents me répétaient qu'il ne fallait surtout pas en parler», se souvient la jeune femme. Musulmane, arrière-petite-fille d'un évêque, elle perpétue à son tour une kyrielle de traditions chrétiennes. « A Noël, nous préparons un pain spécial dans lequel on met un raisin. A Pâques, nous trempons des ficelles colorées dans l'eau bénite pour faire des bracelets et quand quelqu'un est malade, je mets un cierge à l'église... »

Les crypto-arméniens sont passés maîtres dans l'art du syncrétisme. Le mariage se fait à la mosquée mais entre dönme pour préserver l'identité. Inévitablement, à force d'efforts pour se fondre dans l'islam, se soustraire à la pression sociale, une partie des convertis a fini par être entièrement assimilée. «J'ai un parent imam, raconte Sadik Bakircioglu, un autre, islamiste, a même participé à un attentat raté en 1988. » Implacable et insidieux, le temps a été le meilleur allié du négationnisme.

Surveillés par l'Etat

A rebours de l'idéologie officielle, des chercheurs turcs ont entrepris de sortir les Arméniens cachés des oubliettes de l'histoire. « Au début, les autorités acceptaient les conversions qui dispensaient de la déportation, explique Selim Deringil, professeur d'histoire à l'Université du Bosphore, qui travaille sur les archives consulaires et ottomanes. Ensuite, les convertis n'y ont plus échappé car les conversions étaient considérées comme non sincères.» Combien sont-ils à avoir changé de religion pour tenter de sauver leur vie ?

« Au XIXe siècle, entre 20000 et 150 000... En 1915, on l'ignore.» Même après le génocide, le phénomène a perduré. Résultat : aujourd'hui, du sang arménien coule dans les veines de la Turquie. Car aux convertis il faut ajouter les femmes mariées de force à des musulmans, les enfants sauvés ou enlevés. Il y en aurait eu entre 50 000 et 200 000.

Dans sa bourgade de Sasson, à l'est de la Turquie, Giyasettin Gelir a recueilli le témoignage des derniers rescapés du génocide. «Tous m 'ont dit qu'à l'époque ils croyaient que leur conversion serait passagère, le temps que les choses se tassent. »

Dans certaines régions d'Anatolie, l'hostilité est toujours tapie, comme une menace sourde. A la sortie de son village, lové au creux d'une vallée reculée, Halil insiste pour montrer l'étendue des anciens pâturages familiaux. Les chefs tribaux ont fait main basse sur la riche propriété familiale en 1915. « Voyez cette herbe grasse, nous possédions les meilleures terres, il ne nous reste que deux terrains », souffle-t-il, fixant l'horizon de son regard tourmenté.

Les descendants des seigneurs locaux font toujours la loi. « Cet été, je voulais tirer de l'eau à notre ancienne source pour les plants de tabac, ils m'ont traité de sale infidèle. » «La vérité, lâche sa femme, c'est que, même musulmans, on reste des Arméniens. » Halil songe à émigrer à Istanbul pour se réfugier dans l'anonymat de la métropole. «Le pire, c'est que je ne pourrais même pas vendre mes maigres terres. Ils lorgnent dessus, ils attendent que je parte. »

«Les restes de l'épée», comme sont sinistrement surnommés les survivants du génocide, sont surveillés de près par l'Etat. A l'occasion d'une démarche administrative ou pendant leur service militaire, les convertis s'aperçoivent qu'ils sont fichés. Ahmet, un jeune ingénieur, raconte que son frère n'a pas été accepté comme pilote « alors qu'il avait réussi tous les examens de l'académie militaire».

Hélas, un soir, un oncle qui avait trop bu a lâché : « C'est parce que tu es arménien qu'ils n'ont pas voulu de toi. » Elevé dans le culte de la nation turque, le garçon n'a pas supporté la révélation. «Etre arménien est une insulte. Mon frère s'est mis à croire qu'il avait été élu par Mahomet et que son entourage cherchait à le transformer en Arménien. » Il a sombré dans la schizophrénie.

En 2007, Hrant Dink, un journaliste turc d'origine arménienne, a été abattu par un ultranationaliste de 17 ans. Pour ses funérailles, 100 000 Turcs sont descendus dans la rue en brandissant ces pancartes : «Nous sommes tous des Arméniens ». Derrière ce cri de colère, jusqu'alors inconcevable, la prise de conscience d'un héritage collectif n'était sans doute pas si loin... Depuis l'assassinat de la principale voix arménienne de Turquie, documentaires, débats, conférences appellent à la réconciliation, à la vérité historique, au devoir de mémoire.

Dans un pays en profonde mutation depuis l'ouverture des négociations d'adhésion à l'Union européenne, confortée par l'ouverture du gouvernement islamo-conservateur au pouvoir en direction des minorités, l'avant-garde intellectuelle porte l'héritage de Hrant Dink et attaque l'histoire officielle. Les coming-out de Turcs révélant une grand-mère arménienne se multiplient. La parole se libère grâce à Fethiye Cetin, avocate stambouliote qui a été la première à révéler les secrets de famille. Son récit, « le Livre de ma grand-mère », s'est vendu à des milliers d'exemplaires.

Portée par cette empathie inespérée, la dernière génération de convertis sort de l'anonymat, à Istanbul. Damla a fait son choix : son mari sera un Arménien, un vrai, et ses enfants auront un prénom chrétien. Hakife, 27 ans, vient de se faire baptiser et fait la sourde oreille aux mises en garde de sa grand-mère, voilée, qui ne lui prédit que « des ennuis avec cette histoire ». «Notre identité est bizarre. Nos grands-parents étaient arméniens, nos parents ont été musulmans et nous redevenons comme nos grands-parents. » Elle n'ose toujours pas faire les courses dans son quartier avec sa croix autour du cou.

«Mais au travail, j'ai dit à tous mes collègues que j'étais arménienne, ils ont été très compréhensifs, et désormais je voudrais que tout le monde le sache », s'enthousiasme cette restauratrice d'oeuvres d'art. Si longtemps étouffée, l'« arménité » réclame son dû. Ahmet, ravagé par le destin tragique de son frère, veut lui aussi rattraper l'histoire et s'est décidé à aller questionner son oncle, dernier dépositaire du passé familial : «Je ne connais même pas notre nom. »

Le réalisateur Mehmet Binay est tombé par hasard sur Geben, un village perdu dans les monts Taurus. «Les Turcs et les descendants d'Arméniens y vivent côte à côte, pacifiquement, sans doute parce que l'isolement du lieu l'a tenu à l'écart de la propagande. Cette mixité me donne de l'espoir pour la Turquie. »

De cette rencontre est né un documentaire : « les Chuchotements de l'Anatolie». Un jour d'octobre, des membres de la communauté arménienne d'Istanbul assistaient à sa projection. L'assistance a longtemps applaudi Mehmet Binay, émue qu'un jeune Turc compatisse aux malheurs de son peuple. Dédié à « ceux qui sont restés derrière», son film montre le chemin à suivre pour assumer le génocide.

(1) Les prénoms ont tous été modifiés, sauf ceux accompagnés du nom de famille.

Laure Marchand

A lire

- « Le Livre de ma grand-mère », par Fethiye Cetin, L'Aube, 142 p., 14 euros.

- « Deux peuples proches, deux voisins lointains », par Hrant Dink, Actes Sud, 201 p., 19 euros.

- « L'Appel au pardon », par Cengiz Aktar, CNRS Editions, 77 p., 5 euros.

- « Dialogue sur le tabou arménien », par Ahmet Insel et Michel Marian, Liana Levi, 169 p., 15 euros.

Turquie-Arménie : réconciliation en berne

Les Turcs ne ratent pas une occasion de promouvoir leur nouvelle diplomatie, fondée sur la théorie du «zéro problème » avec leurs voisins. Mais ils ont bien du mal à la mettre en pratique avec l'Arménie. En octobre dernier, Ankara et Erevan ont signé deux protocoles visant à établir des relations diplomatiques et à rouvrir leur frontière commune. Six mois après ce rapprochement qualifié alors d'historique, les textes n'ont toujours pas été ratifiés par les deux Parlements.

Car, depuis, le gouvernement turc a ajouté un préalable et réclame des concessions arméniennes sur le Haut-Karabakh, une province azerbaïdjanaise à majorité arménienne qui fut le théâtre d'une guerre sanglante après la chute de l'URSS. La manoeuvre avait pour but d'apaiser le courroux de Bakou, allié turcophone et fournisseur de gaz. Ce faisant, le Parti de la Justice et du Développement (AKP) au pouvoir a réveillé les sentiments nationalistes pro-azéris de ses députés : le risque est grand que ses propres troupes fassent capoter la réconciliation en ne suivant pas les consignes de vote.

Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, est désormais coincé entre ses calculs politiques internes et la pression internationale. Serge Sarkissian, le président arménien, a menacé de revenir sur l'accord si la partie adverse continuait de tergiverser. A quelques semaines du 24 avril, date anniversaire du génocide arménien, cet avertissement a fait l'effet d'un électrochoc.

L'administration turque, qui nie toujours le génocide, redoute que le président américain n'emploie le « mot G », comme l'ont surnommé les médias turcs, lors du discours qu'il prononcera à l'occasion de la commémoration des massacres de 1915.

Le ministre turc des Affaires étrangères a donc dépêché jeudi dernier son numéro deux à Erevan en urgence pour affirmer la détermination d'Ankara à faire ratifier les protocoles. Erdogan et Sarkissian, eux, se sont rencontrés à Washington en début de semaine, en marge du sommet sur les armes nucléaires.




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Source/Lien : Nouvel Obs



   
 
   
 
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