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Orhan Pamuk, titulaire du Prix Nobel de Littérature 2006
Publié le :

Orhan Pamuk, premier prix Nobel turc de littérature

Traduit par Vincent Doumayrou
Publié dans la presse : 13 octobre 2006
Mise en ligne : samedi 21 octobre 2006

Titulaire du Prix Nobel de Littérature 2006, Orhan Pamuk est le premier écrivain turc à obtenir cette reconnaissance internationale. Depuis Istanbul, un rappel de la vie de l’auteur, ainsi que des diverses phases artistiques et politiques de son œuvre. En 2005, Orhan Pamuk a été traduit en jugement pour avoir évoqué le génocide arménien.

Par Fabio Salomoni

L’écrivain turc Orhan Pamuk a reçu le Prix Nobel de Littérature 2006. Depuis plusieurs jours, il était donné favori avec le syrien Adonis, et Pamuk, dont le nom avait déjà fait partie des « nobélisables » dans le passé, est le premier auteur turc et le second originaire d’un pays musulman après Naguib Mahfouz à avoir reçu cette reconnaissance prestigieuse. Auparavant, au moins deux autres auteurs turcs avaient été candidats à l’obtention du Prix Nobel, le poète Nazim Hikmet et le romancier Yachar Kemal.

Le jury a motivé sa décision par « l’art du romancier, sa capacité à se faufiler entre des identités et des personnalités plurielles ». Le Secrétaire de l’Académie Royale a tenu à préciser qu’aucune motivation d’ordre politique n’avait joué dans le choix de récompenser Pamuk, allusion explicite aux mésaventures judiciaires que Pamuk a récemment traversées dans son pays.

Orhan Pamuk est sans doute conscient de la pirouette que le destin lui a réservé en une seule journée très particulière. Au moment même (à quelques heures près) où l’Académie Royale suédoise annonçait sa décision, le Parlement français approuvait à une large majorité une proposition de loi qui punit la négation du génocide arménien perpétué par les Ottomans en 1915 d’une peine de réclusion pouvant aller jusqu’à un an et d’une amende de 45 000 euros.

Malice du destin, ou bizarrerie, selon le terme que Pamuk a employé pour parler de ses mésaventures judiciaires, sur lesquelles il faut s’arrêter car dans un passé récent le nom de Pamuk est apparu dans les pages internationales des journaux plus pour les effets de ses déclarations sur le génocide arménien que pour le caractère indiscuté de ses mérites littéraires.

Et le jour même de cette reconnaissance internationale, la joie du succès en Turquie passe au second plan, étouffée par le brouhaha des réactions à la décision du Parlement français. « Toute la Turquie se soulève » est l’expression la plus communément employée pour qualifier l’indignation générale qui règne ici. Le Président du Parlement Arinc qualifie la décision française de honteuse, alors qu’un peu partout se répandent les appels au boycott des produits français.

Dans un tel contexte, on entend peu les voix qui s’élèvent pour célébrer la victoire d’Ohran Pamuk. Du côté du gouvernement, on n’a pour le moment entendu que les déclarations du sous-secrétaire d’État à la Culture : « Nous nous réjouissons de la distinction de Pamuk. Cette récompense en est aussi une à la langue turque ». Cette satisfaction est partagée dans les milieux intellectuels : Yachar Kemal et Ahmet Unit, nouvelle vedette du polar politique, ont envoyé des messages de félicitations. Mais lorsque l’auteure féministe Adalet Agaoglu se prononce, c’est pour y ajouter une allusion à ce qui s’est passé en France : « Au moment même où la décision française me remplissait de tristesse, la nouvelle du Prix Nobel à Pamuk me remplissait de plaisir ».

De son côté, l’intéressé est resté très laconique dans ses premières déclarations : « Je suis heureux et fier d’avoir obtenu cette reconnaissance ».

Orhan Pamuk est le fils d’une famille bourgeoise aisée du quartier de Nisantasi. Il a d’abord caressé le rêve de devenir peintre, puis a décidé, à l’âge de 23 ans, de devenir écrivain. Comme il me le racontait au cours d’un entretien il y a quelques années, il s’est enfermé chez lui pour n’en sortir qu’une fois terminé son premier roman. Il s’agit du monumental Monsieur Cevdet et ses fils, l’histoire, évidemment autobiographique, d’une famille bourgeoise d’Istanbul que l’on suit à travers trois générations, un point de vue idéal pour raconter le passage mouvementé de l’écroulement de l’Empire Ottoman à la naissance de la République kémaliste.

L’oeuvre

Ce roman est le seul à n’avoir pas été traduit dans les langues européennes et, d’ailleurs, Orhan Pamuk a longtemps eu envers lui une approche ambivalente. « Longtemps, j’ai refusé qu’il soit traduit parce qu’il ne me semblait pas assez post-moderne ».

Ensuite, vint une longue série de romans qui lui ont valu une notoriété internationale : La Maison du Silence, Le chateau blanc, Le Livre Noir, La Vie nouvelle, Mon nom est Rouge. Ces romans se déroulent souvent avec en toile de fond l’univers ottoman et, à travers eux, Orhan Pamuk déroule les grands thèmes de son pays avec un style et une écriture raffinés. La culture orientale, la rencontre avec la culture occidentale, les effets de cette rencontre, les conflits au sein même de l’identité turque. En parlant de Mon nom est Rouge, peut-être son meilleur roman, Orhan Pamuk évoquait le problème qui l’habitait : « Personnellement, je suis en faveur d’une Turquie occidentalisée, je suis pour la culture occidentale mais ce qui m’intéresse est de comprendre les souffrances et les drames que son introduction a causés au pays ». Orhan Pamuk n’est cependant pas un écrivain politique, et il dément l’être. Même un roman situé dans la Turquie moderne comme La Vie Nouvelle, qui raconte les problèmes de jeunes gens des milieux universitaires, les questions brûlantes de l’actualité politique apparaissent mais seulement en arrière-plan. Le thème qui domine, une fois de plus, est celui de l’identité culturelle et des effets de l’occidentalisation.

Cependant, il y a dernièrement écrit un roman politique, Neige, en 2002, aux dires de l’auteur, « mon premier et dernier roman politique ». L’action de ce roman (peut-être pas le meilleur d’un point de vue littéraire) se situe à Kars, petite ville de montagne à la frontière avec l’Arménie, et sa trame est au coeur de l’actualité politique et sociale turque puisqu’elle aborde les conséquences de la confrontation idéologique entre gauche et droite mais surtout la progression de l’Islam politique, le problème du voile et la condition des femmes.

Ce roman a eu le mérite insigne de donner à l’opinion internationale une vue des problèmes que connaît la société turque.

Ce dernier roman a certes consacré le nom d’Orhan Pamuk aux sommets de la notoriété littéraire mondiale, mais en Turquie même le nom de Pamuk est resté assez controversé. Bien que très lu, Orhan Pamuk a souvent été accusé d’écrire « pour l’Occident » et d’utiliser une langue très riche, donc parfois difficile. Et puis, beaucoup (et pas seulement parmi ses confrères) ne lui ont jamais pardonné sa renommée internationale et ses succès.

Ce magma de sentiments et de jalousies s’est manifesté d’une manière spectaculaire au lendemain de ses déclarations sur le génocide arménien. En 2005, au cours d’un entretien au supplément culturel d’un journal suisse, Orhan Pamuk a tenu les propos suivants : « Les Turcs ont tué un million d’Arméniens et 30 000 kurdes. Personne n’a le courage de le dire, alors je le fais ».

Comme l’a raconté depuis un article du quotidien Radikal, il s’ensuivit une vague de menaces de mort et une campagne de haine orchestrées par la presse nationaliste qui l’accusait « d’avoir bradé le pays pour quelques exemplaires en plus ». Le refrain des nationalistes était : Pamuk, pour être populaire à l’étranger, dit ce que les Occidentaux veulent entendre et dénigre notre pays.

Le procès

Un véritable lynchage qui a forcé Orhan Pamuk à un long silence et à l’exil sur une petite île au large d’Istanbul. Mais cela n’a pas suffi à calmer les choses parce que sur requête de Kerincsiz, avocat nationaliste spécialisé dans la provocation envers les intellectuels turcs, un tribunal a lancé des poursuites contre Orhan Pamuk en se basant sur le fameux article 301 du Code Pénal, qui établit le délit d’ « outrage à l’identité turque ». Un concept fumeux qui se prête à toutes les interprétations, même les plus fantaisistes, véritable épée de Damoclès sur la liberté de pensée et de parole en Turquie. Les audiences du Professeur Pamuk, que les nationalistes ont su transformer en une cohue innommable, ont cependant permis de mettre au centre de la vie politique turque et de l’attention internationale le thème du contenu de l’article 301 et plus généralement de la liberté d’expression en Turquie. La notoriété de Pamuk a fait de lui un symbole et a permis de parler de ces dizaines d’écrivains et de journalistes moins connus qui ont dû comparaître devant un tribunal pour répondre de l’accusation d’avoir violé l’article. La dernière affaire, celle de l’auteure Elif Safak, a abouti à un non-lieu - comme celle de Pamuk.

L’article 301 est devenu ainsi un des sujets brûlants des relations entre la Turquie et l’Europe. Dans son dernier rapport sur l’état des réformes, l’Union Européenne demandait explicitement à la Turquie d’abolir cet article. Le gouvernement Erdogan a longtemps résisté à ces demandes, par peur d’apparaître timoré face à ces pressions. Erdogan a toujours demandé que l’on fasse attention non à la loi mais à la jurisprudence. Il est vrai qu’une grande partie des accusations a abouti à des non-lieux, mais il y a aussi eu des condamnations, comme celle de l’écrivain arménien Hrant Dink. Et comme l’a rappelé Hans Georg Kretschmer, représentant de l’Union Européenne en Turquie, ce pays est le seul pays européen où les écrivains sont poursuivis devant les tribunaux pour répondre de leurs écrits.

Cependant, réformer cet article paraît tout sauf simple. Le gouvernement Erdogan s’est dit disposé à travailler à la solution du problème, et a examiné différentes solutions. Sa liberté de manœuvre semble toutefois limitée. La montée des sentiments nationalistes, d’hostilité aux demandes de l’Union Européenne, met le gouvernement dans une situation difficile. Aujourd’hui, les pressions européennes se sont faites plus fortes et insistantes, et réformer ou même abolir l’article serait vu par une grande partie de l’opinion et de l’opposition politique comme une concession intolérable vis-à-vis de l’Union Européenne. C’est un risque que le gouvernement Erdogan ne peut guère prendre le risque d’assumer à l’approche des élections politiques d’octobre 2007. Même l’opposition envoie des signaux négatifs. Le Parti Républicain du Peuple (CHP), qui ne perd pas une occasion de déclarer son âme social-démocrate, s’est vigoureusement opposé à l’abolition de l’article 301. Il motive son opinion par le fait que des articles du même type existent dans dans le Code Pénal d’un certain nombre de pays européens, au rang desquels l’Italie.

Et l’approbation par le Parlement français de la loi sur le génocide arménien risque de représenter l’ultime coup de poignard à toute velléité de réforme. Depuis quelques jours les protestations adressées à la France se multiplient en Turquie, qui l’accusent de vouloir donner des leçons en matière de liberté d’expression alors qu’elle adopte chez elle des dispositions de censure. La conclusion que beaucoup tirent ici est la suivante : si la France, patrie de la liberté d’expression, approuve une disposition liberticide comme l’est la loi sur le génocide arménien, si elle le fait avec l’accord tacite de l’Union Européenne, de quel droit les européens peuvent nous demander d’abolir l’article 301 ?

(Cet article a paru en même temps dans Osservatorio sui Balcani et dans Liberazione).



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Source/Lien : Le Courrier des Balkans



   
 
   
 
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