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Génocide arménien : l'historien Donald Quataert est décédé
Publié le :

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Le Professeur Donald Quataert, historien spécialiste de l'histoire ottomane à l'Université de Binghamton, est décédé le 10 Février 2011. En 2006, Quataert avait dû démissionner de son poste de président du conseil de l'Institut d'Etudes Turques à Washington, suite à un essai dans lequel il qualifiait de génocide, les massacres des Arméniens de l'Empire ottoman en 1915. C'est la première fois que ce grand ami de la Turquie - signataire par le passé de pétitions véhiculant la propagande mensongère de l'Etat turc (telle celle du 19 mai 1985) -, osait rompre la loi du silence. L'universitaire ayant refusé de se rétracter, sa « démission » avait alors été « suggérée » par l'ambassadeur turc aux États-Unis, Nabi Sensoy. Le diplomate avait fait comprendre à l'historien que le financement de l'Institut était désormais en danger (3M$ alloués par Ankara), le gouvernement turc étant très en colère contre cette étude de Quataert et son positionnement indiquant que « Ce que les Arméniens ont subi est bien conforme à la définition de génocide des Nations Unies ».

Saluons donc ici la mémoire de Donald Quataert qui a osé décréter : « À la fin des années 60, il y avait un « éléphant dans la pièce » des études ottomanes : le massacre des Arméniens ottomans en 1915. [Nota CVAN : un massacre que les ottomanistes faisaient semblant de ne pas voir]. Alors que les spécialistes de l'histoire ottomane restaient en grande partie silencieux, d'autres auteurs offraient les points de vue des Arméniens, utilisant les témoignage oraux des survivants arméniens ou les rapports des diplomates européens et américains et ceux des missionnaires qui furent témoins, de près ou de loin, des atrocités de 1915. [] Dans les années 1980, une autre abondante bibliographie a commencé à émerger, tant en turc qu'en anglais, utilisant des sources ottomanes, avec des titres comme « Documents sur les Arméniens ottomans ». Il est rapidement devenu évident que les auteurs n'écrivaient pas une histoire critique, mais des œuvres polémiques. Nombre de leurs travaux étaient directement financés et publiés par le gouvernement turc. [] Bizarrement, les ottomanistes tombent soit dans le camp du silence soit dans celui de la négation - tous deux étant une forme de complicité. »

Bien que cela puisse provoquer la colère parmi certains de ses collègues ottomanistes, Donald Quataert, pour la première fois dans cet article consacré à la critique du livre de Donald Bloxham [The Great Game of Genocide: Imperialism, Nationalism, and the Destruction of the Ottoman Armenians], a employé le terme de génocide : « ne pas le faire dans cet essai fait courir le risque de sous-entendre une négation des atrocités massives et systématiques que l'État ottoman ainsi que sa population civile et militaire ont perpétré à l'encontre des Arméniens. En effet, comme je l'expose dans la deuxième édition, les nombreuses preuves indiquent que les tueries étaient planifiées par les responsables gouvernementaux ottomans et systématiquement effectuées par leurs subalternes ».

A l'occasion de la disparition de Donald Quataert, le Collectif VAN vous propose la traduction de son essai en anglais paru en 2006. Souhaitons que d'autres historiens entendent son appel et aient son honnêteté intellectuelle et son courage face aux pressions des autorités turques. A noter : que ce soit sur le site de l'Institut ou dans l'article que consacre Hurriyet à la mort de l'universitaire, il n'est pas fait mention de l'utilisation, par Quataert, du terme de génocide pour les massacres anti-arméniens de 1915.


Légende photo: Le Professeur Donald Quataert

La version originale intégrale en anglais (avec les notes de bas de page) est disponible en téléchargement à la fin de cet article.


Extraits

Donald Quataert

Les massacres des Arméniens ottomans et l'écriture de l'histoire ottomane

Donald Bloxham, The Great Game of Genocide: Imperialism, Nationalism, and the Destruction of the Ottoman Armenians (New York, Oxford University Press, 2005) 344 pp. $39.95

À la fin des années 60 (quand j'ai commencé mes recherches), il y avait un « éléphant dans la pièce » des études ottomanes : le massacre des Arméniens ottomans en 1915. [Nota CVAN : un massacre que les ottomanistes faisaient semblant de ne pas voir]. Ce sujet a continué à être tabou pendant longtemps. À ma connaissance, personne n'a jamais suggéré que la prétendue "question arménienne" ne soit pas étudiée. Au contraire, il s'agissait plutôt d'une lourde chape d'autocensure accrochée à l'écriture de l'histoire ottomane. D'autres sujets - aussi divers que les identités religieuses ou les Kurdes, ou l'histoire des classes - ont été exclus. Les Arméniens n'ont pas été les seuls sujets victimes de la négligence de la recherche ou du fait qu'elle les ait évités, en tant que victimes de la violence étatique et de la discrimination au sein de l'Empire ottoman.

Alors que les spécialistes de l'histoire ottomane restaient en grande partie silencieux, d'autres auteurs offraient les points de vue des Arméniens, utilisant les témoignage oraux des survivants arméniens ou les rapports des diplomates européens et américains et ceux des missionnaires qui furent témoins, de près ou de loin, des atrocités de 1915. Des journaux intimes, des mémoires et des reconstitutions de village furent publiés, qui présentèrent dans un nombre relativement substantiel d'ouvrages, en général avec colère ou chagrin, les histoires des victimes, et parfois celles de leurs communautés avant leur disparition. La majeure partie de ce travail a été initiée par les Arméniens de la première génération dans la diaspora et plus récemment par des chercheurs, qui bien souvent, mais pas toujours, étaient des arméno-américains.2

Dans les années 1980, un autre corps d'écriture a commencé à émerger, tant en turc qu'en anglais, utilisant des sources ottomanes, avec des titres comme Les Documents sur les Arméniens ottomans. Il est rapidement devenu évident que les auteurs n'écrivaient pas une histoire critique, mais une polémique qui s'est déplacée le long de deux fronts. Nombre de leurs travaux ont été directement patronnés et publiés par le gouvernement turc, et ils proposaient des traductions en anglais ou en turc moderne et parfois des reproductions de documents ottomans.

Dans l'ensemble, ces traductions étaient destinées à démontrer qu'après l'ordre du gouvernement de déporter les Arméniens des zones de guerre en Anatolie orientale, au printemps 1915, le régime s'est donné un mal considérable pour protéger les vies et les propriétés de ses sujets qui étaient partis. Plus ou moins simultanément, un deuxième corps de littérature ottomaniste est apparu. Ces études indiquaient qu'entre les années 1911 et 1922 il y eut une saignée épouvantable pour tous les sujets ottomans et qu'il y eut bien plus de morts musulmans que de chrétiens pendant le conflit.

Après une absence de recherche ottomane sérieuse sur la question arménienne, il apparaît désormais que le mur de silence ottomaniste s'effrite. En 1998, par exemple, le Armenian Forum a publié des articles de plusieurs spécialistes de la période ottomane, ainsi que ceux de spécialistes arméniens, dans lesquels, en réalité, les chercheurs se sont entretenus au lieu de parler du passé ; ils ont cherché à s'engager dans des dialogues constructifs sur les massacres et non simplement à parler à leur propre public.

Une remarquable série d'événements, peut-être même une brèche permanente dans le mur, est survenue fin 2005. Une université turque a réussi à tenir une conférence de deux jours explorant les événements de 1915. Le gouvernement turc avait précédemment bloqué plusieurs fois cet événement. Cette fois-ci, cependant, malgré l'intimidation officielle et le harcèlement public, des historiens turcs et d'autres universitaires turcs ont débattu et ont discuté de ce sujet interdit. 4

Tel est le fond de la discussion sur Le grand jeu du génocide de Bloxham. Bien que le livre contienne beaucoup d'erreurs et défauts, il est intellectuellement honnête et il apporte des contributions importantes pour briser les tabous qui prévalent toujours. L'auteur a du parti pris, mais les lecteurs détecteront la présence d'un chercheur aux prises avec des questions politiques, économiques et morales complexes.

Du point de vue de ce critique, comme exprimé dans L'Empire ottoman (Cambridge, 2000) - le personnel civil et militaire ottoman en 1915 a massacré des sujets arméniens, des personnes qu'ils étaient tenus de protéger et de défendre.

Comme je l'ai écrit dans la deuxième édition de mon livre, cependant, le débat qui se concentre autour du terme génocide pourrait dégénérer en querelle sémantique et détourner les chercheurs du véritable travail qui est de mieux comprendre la nature des événements de 1915.

Ma préoccupation sur le terme génocide est en partie une réflexion sur l'état actuel du débat parmi les ottomanistes et la répugnance tant de ces historiens professionnels que du gouvernement turc de réfléchir au destin des Arméniens. Cette politique signifie que l'utilisation du mot génocide crée plus de passion que de lumière et ne semble pas promouvoir une enquête impartiale. De plus, le mot génocide évoque des comparaisons implicites avec le passé nazi, qui exclut une compréhension totale des paramètres des événements ottomans. Néanmoins, j'utilise le terme dans le contexte de cet article.

Bien que cela puisse provoquer la colère parmi certains de mes collègues ottomanistes, ne pas le faire dans cet essai fait courir le risque de sous-entendre une négation des atrocités massives et systématiques que l'État ottoman ainsi que sa population civile et militaire ont perpétré à l'encontre des Arméniens. En effet, comme je l'expose dans la deuxième édition, les nombreuses preuves indiquent que les tueries étaient planifiées par les responsables gouvernementaux ottomans et systématiquement effectuées par leurs subalternes.5

Bloxham offre parfois des preuves inadéquates pour soutenir ses arguments concernant la planification gouvernementale des massacres. Par exemple, il documente une décision datant du printemps 1915 d'expulser "tous les Arméniens" d'un secteur de l'Anatolie occidentale en citant un journal de Berlin, le Tagesblatt, du 4 mai 1916 (78, n. 88). Citer une source secondaire datée d'une année après un événement, ne présente pas une preuve historique suffisante et n'en fait pas un exemple convaincant.6

Néanmoins, ce que les Arméniens ont subi est bien conforme à la définition de génocide des Nations Unies. En outre, Bloxham a raison lorsqu'il dit : Le génocide de 1915-16 fut une destruction unilatérale d'une vaste communauté sans défense par les agents d'un Etat souverain (99). Laissant de côté les réserves sur l'utilisation du terme de génocide, qui est entré dans le lexique international après la Seconde guerre mondiale, pour décrire les événements survenus pendant la Première guerre mondiale, la question subsiste : comment cadrer les débats sur les massacres systématiques à grande échelle qui ont eu lieu dans le passé ?

Les Arméniens ont coexisté dans une paix relative pendant la majeure partie de la période durant laquelle ils étaient sous administration ottomane. Les massacres arméniens du milieu des années 1890, 1909 et de la Première guerre mondiale ne furent pas le résultat inévitable de divisions primordiales préexistantes, mais d'événements historiquement contingents. Quelles en furent les causes ? Le livre de Bloxham est divisé en deux parties. Dans la première, il examine l'histoire ottomane récente et le génocide (il n'a aucun scrupule à utiliser ce terme inventé à la fin des années 1930). Il consacre ensuite un peu plus de la moitié de son travail à explorer la complicité des grandes puissances dans la perpétration des atrocités ottomanes de 1915 et leur soutien au négationnisme de la République turque, suite à la disparition de l'Empire ottoman. Bloxham offre une étude de l'impérialisme au Proche et Moyen-Orient et ses conséquences pour les peuples de la région.

Vers la fin du livre, il récapitule sa propre contribution comme étant "L'histoire désolée des aspirations de peuples suppliants, manipulées par les grandes puissances" (225). Bloxham décrit son objectif comme "Une analyse de la manière dont la question arménienne a continué périodiquement et tragiquement à croiser la route des plus grandes politiques impériales et militaires des puissances." (133). Le livre est beaucoup plus fort dans les parties II et III, dans lesquelles il traite de la participation des grandes puissances et présente une recherche originale considérable. Les chapitres de la première partie sont plus faibles, en partie parce que Bloxham n'a pas beaucoup utilisé les nouvelles recherches sur l'histoire ottomane, ce qui lui aurait fourni des aperçus plus riches de la structure de la société ottomane et de l'État.7

Bloxham ne consulte pas de sources des archives ottomanes. En fait, il utilise quelques sources turques secondaires. Ainsi, ce n'est pas une étude ottomaniste selon la définition donnée ci-dessus - c'est-à-dire une étude qui utilise des sources en langue ottomane de façon significative. Son travail se place toujours dans une perspective extérieure, des événements vus par des Européens et des Américains. Il offre peu d'aperçus sur les événements qui se sont déroulés au dix-neuvième siècle d'un point de vue ottoman, que ce soit sur la politique intérieure ou internationale ou sur les massacres eux-mêmes.

(...)

À la défense de Bloxham, son but n'est pas d'examiner les événements de 1915 en eux-mêmes, mais de tracer la complicité des grandes puissances et la dissimulation qui a suivi. Mais son empressement à utiliser les compilations du gouvernement turc de documents ottomans est plein de danger, puisqu'il semble valider la légitimité universitaire des documents ce qui n'est pas moins problématique que pour les “livres” Blanc, allemand, Jaune, français, Bleu, britannique et autres "livres" colorés que les Grandes puissances ont publiés pour démontrer leur innocence quant au déclenchement de la Première guerre mondiale.9

Bloxham se base grandement sur une multitude de sources principales et secondaires allemandes, austro-hongroises, françaises, britanniques et américaines. Cependant, il ne donne pas un exposé suffisant du déroulement du génocide 1915. Puisque de nombreuses personnes parmi les ottomanistes nient sa réalité et que bien d'autres n'en connaissent pas les détails, mais bien souvent uniquement la polémique qu'il soulève, Bloxham aurait pu offrir un résumé des événements eux-mêmes.

La disculpation par Bloxham de l'Allemagne impériale de tout méfait dans les massacres et leurs conséquences est persuasive. Il a raison de ne pas transférer sur le Reich de Wilhelmine les péchés du Troisième (Reich). En divisant la responsabilité à part égale entre les Allemands, les Austro-hongrois, les Britanniques, les Français et les Américains, il démontre que si les grandes puissances, en tant que groupe, avait agi différemment, les horreurs de 1915 pourraient avoir été prévenues. Il montre comment les alignements particuliers en 1914 - Grande Bretagne, France et Russie contre Allemagne et Austro-Hongrie - ont créé une atmosphère favorable aux fanatiques au sein du gouvernement ottoman pour gagner de l'influence sur les départements clés de l'appareil d'État (66). L'impérialisme a eu des effets spécifiques sur la prise de décisions politiques ottomane.

Bloxham montre clairement que les États-Unis - la puissance impérialiste de notre propre époque, pour des raisons d'Etat, suit cette même stratégie pratique qui est de regarder dans la direction opposée par rapport à ce que ses prédécesseurs impériaux avaient établi au Moyen-Orient. En effet, pour une grande partie de l'histoire de la République turque, des hommes d'affaires américains, des diplomates et des politiciens sont restés silencieux sur les événements de 1915, favorisant le nouvel État-Nation pour son rôle de stabilisation. Les diplomates américains ont vite compris qu'ils ne gagneraient aucun capital politique avec la cause arménienne (24). Plus tard, la Guerre froide et le rôle de la Turquie en tant qu'allié américain crucial ont perpétué le modèle. Même les missionnaires protestants américains qui avaient travaillé parmi les Arméniens ottomans ont été pris dans la nouvelle politique. The Near East Mission, dans un rapport d'avril 1948, a décrit son propre rôle dans la Guerre froide, comme "Un rempart contre le communisme."10 En effet, Bloxham est très critique de l'Amérique qui prend ses distances vis-à-vis de la cause arménienne. Il intitule un chapitre de son livre : "Les USA : de la non-intervention à la non-reconnaissance" et il reproche au Congrès son refus annuel de commémorer le génocide arménien.

De même que de nombreux ottomanistes et de non-spécialistes, Bloxham fait systématiquement un usage négligent des termes Turc et turc en se référant à l'Etat ottoman ou à certains de ses sujets musulmans. À cet égard, il n'est pas le seul. Par exemple, dans un livre important, récent et richement détaillé sur ses années-là au Moyen-Orient, Fisk inclut un chapitre puissant et perturbant sur les massacres des Arméniens, qui offre souvent des parallèles avec les arguments de Bloxham. Bien que son titre, Le premier holocauste - ne soit ni éclairant ni utile, puisqu'il se concentre sur des comparaisons avec les Nazis plutôt que sur l'analyse des spécificités de 1915, le chapitre en lui-même propose des témoignages substantiels et efficaces de témoins oculaires, consistant pour la plupart d'entre eux en des interviews que Fisk a rassemblées de survivants arméniens âgés au début des années 1990. Malheureusement, cependant, Fisk procède comme si l'Empire ottoman avait à peine existé ;

Il substitue presque toujours - de façon anachronique -Turc ou turc pour le terme historiquement exact Ottoman.11 Bloxham, à l'opposé, le sait bien, mais il écrit trop souvent turc lorsqu'il veut dire Ottoman. En l'espace d'un seul paragraphe, il s'en réfère à la suspicion turque et aux troupes ottomanes et pire encore, dans deux phrases consécutives, il passe de l'armée ottomane aux armées turques(84, 100). Il est pourtant clairement conscient de la différence entre Ottomans et Turcs puisque pour divers points il les distingue spécifiquement.

Ainsi Bloxham, Fisk et bien d'autres créent une confusion autour d'une question clé. Qui a commis les déportations et les massacres ?

Sur un plan moral, est-ce que l'élision Turc et Ottoman signifie que les Turcs actuels sont responsables des fautes des Ottomans ? Sur un plan historique, les responsables ottomans tueurs étaient-ils décidés à sauver l'État en temps de crise ou bien étaient-ils des chauvinistes turcs ou des racistes décidés à purger le pays de ses populations non turques ?

Bloxham semble croire au deuxième cas de figure. (94, 135). Dans l'une de ses formulations plus atténuées, il argue du fait que les commandants militaires de la jeune République Turque étaient tout autant nationalistes lorsqu'ils étaient officiers de l'ancien Empire. Mais cette caractérisation des officiers ottomans en nationalistes turcs est trop simpliste et injuste.

Bon nombre de ces officiers sont restés de loyaux ottomanistes jusqu'à l'élimination de l'Empire. Ainsi, et même si en de nombreux endroits Bloxham peine à établir une contingence historique, son discours a un air de fatalité à ce sujet. Il juge bien trop rapidement le virage idéologique du leadership ottoman civil et militaire, ignorant complètement et par conséquent excluant sommairement la position opposée (58-59). Des recherches considérables, se basant sur des sources émanant des archives ottomanes, et d'autres, suggèrent qu'une grande partie du leadership ottoman au cours de la dernière décennie d'existence de l'Empire, est restée engagée dans une idéologie, et un système dans lequel les sujets ottomans, pouvaient ou devaient être loyaux à l'État.12 Ces travaux rejettent explicitement la notion d'un nationalisme turc envahissant ou d'un mouvement panturquiste, soulignant à la place la persistance d'un ottomanisme bien après les événements de 1915. De fait, certains d'entre eux soutiennent que le nationalisme musulman ottoman pris dans la crise du sauvetage de l'État pendant la période de guerre a précipité le massacre.13

Bloxham a certainement le droit de ne pas être d'accord avec ces assertions, mais il doit les reconnaître et en débattre, de peur de tomber dans le même piège que ceux qui nient en bloc le génocide et se contentent d'ignorer les preuves allant à l'encontre de leurs chères positions. Le rapport entre les politiques turques ottomanes et républicaines envers les Arméniens mérite grandement une nouvelle étude, mais les élisions de Bloxham à propos des termes Ottoman et Turc ne peuvent en aucun cas servir à promouvoir un tel projet.

Ce qui est également problématique, c'est l'évaluation trop simplifiée de Bloxham quant à la politique menée par le Sultan Abdulhamid (1876-1909) vis-à-vis des musulmans ottomans (46-48, 55). Bloxham est déterminé à dépeindre ce dirigeant comme un proto-islamiste, alors que la littérature ottomanisme récente le présente principalement comme un monarchiste désirant asseoir sa légitimité. Les instruments de légitimation d'Abdulhamid ont inclu des dons caritatifs, la reconstruction des tombeaux de sultans ottomans précédents et des appels aux compatriotes musulmans.14

Bloxham ignore les deux premiers et souligne le troisième, gravitant ainsi autour de ces aspects de la loi du Sultan qui renforcent les notions préexistantes de brutalité ottomane envers les Arméniens, au lieu d'explorer les dernières méthodes ottomanes en matière de diplomatie politique. Abdulhamid ne mérite guère d'être exonéré de toute culpabilité dans les massacres qui ont eu lieu sous son contrôle ; en fait, la recherche le lie aux massacres arméniens de 1895 à Istanbul. 15

Mais le portrait unidimensionnel du sultan dressé par Bloxham a pour effet de tromper notre compréhension d'un dirigeant complexe. C'est cependant dommage pour les analyses et perspectives convaincantes de Bloxham, tout comme son élision ottoman/turc. Un tel trou dans le contexte ottoman reviendrait à étudier le Rwanda-Burundi au cours des années 1990 de la seule perspective des Nations unies et des États-Unis, et non les véritables participants de cette tragédie. Étant donné qu'il se concentre sur la politique étrangère des grandes puissances, le livre est suffisamment documenté. Une note déroutante, cependant, arrive à un point clé de la discussion de Bloxham, évoquant une réunion dans une ville anatolienne orientale durant laquelle des leaders gouvernementaux importants "menaient campagne pour le massacre immédiat" de certains Arméniens ottomans.

Bloxham rapporte que la réunion aurait eu lieu le 18 avril 1915, mais la note en bas de page cite une source indiquant le 15 avril 1915. Ailleurs, dans une note en bas de page, Bloxham cite un 22 avril 1915, sur une question différente, le passage de troupes irrégulières (83 n. 142). Soit une des dates touchant à la réunion est une erreur typographique, soit la source mentionnant le 22 avril est celle qui documente en réalité la réunion. Une telle erreur n'aurait pas dû se faufiler dans le manuscrit final ; elle donnera seulement de l'eau au moulin de ceux qui veulent nier et infirmera les arguments de l'auteur, ce qui est fort dommage, étant donné l'intégrité morale dans le traitement de Bloxham d'un sujet qui a fait coulé tant de sang et pas simplement l'encre des chercheurs.16

Les contributions de Bloxham sont nombreuses. Il appelle à une "normalisation [italique de Bloxham] de l'étude des massacres soutenus par l'État ... qui ... survient ... souvent petit à petit, fondée par l'idéologie, mais due à des changements de circonstances." (69)

Il critique le parti pris euro centrique en cours parmi de nombreux critiques de ces événements ottomans, qui négligent les massacres de l'Allemagne impériale des peuples Herero et Nama en Afrique du sud-ouest.

De même, le silence entourant les massacres tsaristes dans les années 1880, de musulmans circassiens (qui plus tard massacrerons eux-mêmes les Arméniens) et les tueries de musulmans ottomans par les sujets ottomans chrétiens du sultan ou par les États nouvellement indépendants dans les ex-Balkans ottomans est non défendable. Un double racisme semble être à l’œuvre. Les observateurs sont enclins à condamner les atrocités commises par les Ottomans contre des Arméniens, mais, comme le dit Bloxham, ils semblent moins s'inquiéter quand les victimes ne sont pas des gens comme nous, dans ce cas le peuple Herero ou les musulmans, lors des dernières décennies de l'Empire ottoman.

À son honneur, Bloxham replace aussi les démentis de l'Etat turc républicain, depuis les quatre-vingts années de sa formation, dans un contexte historique. Il note que les dirigeants de la Turquie ont craint que "l'attention du monde extérieur sur la question arménienne" ne soit simplement un prétexte pour s'immiscer dans les affaires turques internes ou faire des revendications sur le territoire turc (111).

Ces préoccupations turques républicaines ne sont pas dissemblables de celles de certains leaders ottomans qui pensaient que des revendications de nationalistes arméniennes, couplées aux ambitions impériales russes, mèneraient au démembrement de l'Empire ottoman.

L'évaluation de Bloxham sur les positions que les grandes puissances ont individuellement adoptées est particulièrement forte. L'Autriche-Hongrie, un autre empire luttant avec sa multi ethnicité du dix-neuvième-siècle, s'est comportée prudemment avec les Arméniens.

La Grande Bretagne, cependant, a de façon opportuniste "adopté la publicité des massacres" comme un outil pour plaire à "l'opinion publique américaine contre les Puissances centrales" à un moment où l'entrée américaine dans la guerre était incertaine (128). Bloxham offre aussi une explication réfléchie, à multiples facettes, sur la question qui est de savoir pourquoi les procès post Première guerre mondiale "pour punir les leaders ottomans des crimes contre l'humanité" ont échoué (163). La politique d'après-guerre des grandes puissances et le manque de mécanismes juridiques disponibles "pour poursuivre en justice un État ayant massacré ses propres civils" se sont combinés pour limiter la possibilité d'un examen complet des massacres survenus en temps de guerre (163).

Vers la fin de son étude, Bloxham ne tire qu'une sombre conclusion de sa recherche : "S'il y a une implication politique concrète à tirer de ce livre, elle n'est pas pour Ankara, mais pour la diaspora arménienne, dont les lobbyistes devraient arrêter de mettre l'espoir à l'ordre du jour des USA et des grands États européens." (225)

Les travaux récents de Bloxham et Fisk, entre autres, illustrent un modèle de longue date dans la recherche concernant 1915 et ses conséquences. Les ottomanistes (comme moi) ont depuis longtemps livré l'étude universitaire de ce sujet essentiel à ceux qui sont incapables ou peu disposés à utiliser les archives ottomanes et d'autres sources en langue ottomane, échouant à prendre leur responsabilité légitime d'exécuter une recherche appropriée.

Curieusement, les ottomanistes tombent soit dans le camp du silence ou dans celui de la négation - ces deux formes étant celles de la complicité. Ceux qui possèdent les outils linguistiques et paléographiques pour découvrir la vérité ne doivent pas abandonner la question à d'autres pour en débattre et la résoudre. Comment pouvons-nous nous espérer que Bloxham et Fisk écrivent avec justesse sur le rôle des Ottomans (pas des Turcs) dans les massacres de tant d'Arméniens quand les ottomanistes eux-mêmes ne fournissent aucun conseil, aucune direction et aucune connaissance ?

Le livre de Bloxham est un digne ajout à une littérature croissante qui cherche, par la connaissance critique, à discuter des horreurs du passé et leurs héritages dans le présent. Le meilleur espoir reste que cela ait un effet stimulant sur les ottomanistes afin qu'ils traitent les problèmes qu'il soulève et encourage le dialogue qui a commencé à naître entre des légataires très divisés et leurs partisans.

©Traduction de l'anglais C.Gardon pour le Collectif VAN - 25 février 2011 - 07:00 - www.collectifvan.org

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http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2008/07/04/AR2008070402408.html

http://www.historyoftruth.com/declaration-made-by-american-academicians-may-19-1985

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The Institute of Turkish Studies




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