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Turquie : “Je suis ce que mon grand-père était”
Publié le :

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - En Turquie, la région montagneuse du Dersim abrite de nombreux descendants d’Arméniens, islamisés de force durant le génocide de 1915. Certains redécouvrent aujourd’hui leurs racines et se font baptiser. Malgré les difficultés, ils adoptent un nom et un prénom arméniens. “J’étais l’enfant d’un peuple martyr dont les femmes ont été violées, les hommes, tombés au bord des routes, enfant d’un peuple ancien qui avait subi le génocide. J’étais un enfant arménien. Etant devenu Turc, j’ai oublié ma langue. Etant devenu Kurde, j’ai oublié mon peuple, étant devenu Alévi, j’ai oublié ma religion. Et lorsque à 50 ans, je me suis rappelé qui j’étais et que je l’ai appris, je suis devenu ce que mon grand-père était.” Un témoignage bouleversant, recueilli par Pakrat Estukyan et publié en turc le 22 octobre 2010, dans le journal arménien de Turquie, Agos. Le Collectif VAN vous en propose la traduction.


Légende: Trois Dersimtsis issus de familles arméniennes

Agos N° 760
22/10/2010

Il sÂ’est fait baptiser dans l’église de Gedikpaşa : “Je suis ce que mon grand-père était”

Pakrat Estukyan

La plupart du temps notre prénom est notre identité. Il est porteur d’un message, d’une histoire. Les Deniz, les tout jeunes Ula, les Sevag, les tout jeunes Zohrab… Les Hrant dont l’âge est inférieur à quatre ans… [Nota CVAN : il s'agit des prénoms des martyrs. Deniz et Ulas étaient des étudiants turcs qui ont été pendus en 1972 par les militaires, parce qu'ils demandaient l'égalité et la fraternité entre les peuples. Roupen Sevag et Krikor Zohrab, membres de l’intelligentsia arménienne de Constantinople, ont été arrêtés en 1915 et font partie des martyrs du génocide : Roupen Sevag a été exécuté le 26 août 1915. Krikor Zohrab a été arrêté en juin 2015 et déporté vers Alep (Syrie), puis assassiné près d'Urfa. Le journaliste arménien de Turquie, Hrant Dink, est le dernier d’entre eux : il a été assassiné le 19 janvier 2007].

La cérémonie de baptême qui a eu lieu mardi dernier [Nota CVAN : cet article date dÂ’octobre 2010] à l’église Sourp Hovhannès de Gedikpaşa [Nota CVAN : le quartier dÂ’Istanbul où se trouve le patriarcat arménien] avait justement une importance toute particulière en terme de recherche dÂ’identité, de tentative d’établir un lien avec lÂ’histoire. C’était une cérémonie inhabituelle. La question posée au parrain par le prêtre, résonnait de manière très bizarre : “Parrain, que souhaite votre enfant?”. Car ‘lÂ’enfantÂ’ en question avait 70 ans. C’était un Arménien du Dersim. La réponse classique à la question est “Havadk, Ser yèv Meguerdoutioun” [la foi, lÂ’amour et le baptême]. Mais ‘lÂ’enfantÂ’ demandait encore une chose de plus. C’était un vÂœu très simpleÂ… Il voulait être appelé dorénavant par le prénom de son grand-père. En changeant, devant la cuve baptismale, son prénom ‘YusufÂ’ par ‘HaroutiounÂ’ et en prononçant ce prénom, il rattachait les deux maillons de la chaîne héritée par son grand-père et rompue depuis deux générations. La vision de cet instant dans l’église de Gedikpaşa mardi dernier ne semblait pas pouvoir être expliquée simplement par la foi et la croyance.

Ils étaient quatre Arméniens du Dersim. Quatre hommes. Le plus âgé avait environ 70 ans et le plus jeune avait à peine 21. Le plus jeune, en restant fidèle à la tradition, a laissé le choix de son prénom au parrain.

Le choix du parrain a été Hrant. On pouvait lire la satisfaction de ce choix à l’instant même où il [le baptisé] a entendu le prénom.

Un défi lancé

Nous avons dit que c’était une cérémonie inhabituelle. Comme si le coup de poing soulignant son aspect ‘retour aux sources’ pesait plus lourd. Lors de notre conversation dans la cour de l’église, avant la cérémonie, l’ancien Selahaddin, nouvellement appelé Mihran Perguitch, racontait son vécu: “cela n’a pas été très facile de faire effacer Selahaddin de ma carte d’identité et de faire inscrire Mihran Perguitch [Mihran le Sauveur]. Ces dernières années, tous mes proches ressentent des sentiments semblables. Mais la plupart n’osent pas faire le pas, ils ont peur. Ces choses-là sont plus simples pour nos proches qui sont allés vivre à l’étranger. Je vais parler en mon nom, ce geste est aussi un défi lancé aux racistes, aux nationalistes. Rappelez-vous, nous avions crié ‘Nous sommes tous Hrant, nous sommes tous Arméniens !’… Voici maintenant, je transforme ce slogan en vérité. Je suis obligé de le faire. Car je suis vraiment Arménien. Je ne souhaite plus être un Arménien qui nie son identité, c’est pourquoi j’ai pris cette décision. ”

Je me suis rappelé qui j’étais à 50 ans

C’est la conclusion d’une réflexion longue et mesurée, de débats minutieux. De ce fait, Mirhan Perguitch parle avec beaucoup de confiance en lui.

Hrant et Sarkis sont respectueux, ils n’interviennent pas dans la conversation. Mais leur attitude montre qu’ils approuvent tous les deux ces paroles. Tout est conçu pour relier la chaîne rompue. Ce qui est en question ici ce n’est pas une remise à zéro d’un jour à l’autre, l’abandon de son appartenance, de son identité, de son prénom porté jusqu’à l’âge adulte. Ces choses sont très simples dans les pays étrangers où personne ne te connait, où il y a peu de probabilité de rencontrer tes camarades de l’école primaire, des copains de service militaire. Mais dans ton propre milieu, dans ton entourage, alors que toi-même tu n’as pas encore résolu les points d’interrogations dans ton esprit ? Même tes amis, ta femme, ton mari, ton père, ta mère, ton enfant te tournent le dos, ils te rejettent. Alors que tu essayes de rétablir une injustice, tu risques de te trouver dans la posture d’un traître.

Au moment où nos esprits sont perturbés par ces pensées, les paroles poétiques de Mihran Perguitch clarifient tout.

“Oui, j’ai 50 ans… La jarre de ma vie est presque pleine. Jusqu’à ce jour, il y a eu des moments où j’étais Turc. J’ai commencé à l’école, j’ai dit, ‘Je suis Turc, je suis juste, je suis travailleur’ [Nota CVAN : récitation imposée par Mustafa Kemal, et que tous les écoliers de Turquie doivent réciter chaque matin dans la cour de l’école]. Il y eut des jours où je suis devenu Kurde. J’ai appris la langue Zaza. Il y eut des jours où j’étais Alevi, j’ai pratiqué les rites alévis. J’ai eu l’âge de comprendre, je suis devenu révolutionnaire. J’ai dit ‘Vive la fraternité des peuples’.

Alors que ma vérité unique et fondamentale n’était pas tout cela. Parce que j’étais l’enfant d’un peuple martyr dont les femmes ont été violées, les hommes, tombés au bord des routes, enfant d’un peuple ancien qui avait subi le génocide. J’étais un enfant arménien. Etant devenu Turc, j’ai oublié ma langue. Etant devenu Kurde, j’ai oublié mon peuple, étant devenu Alévi, j’ai oublié ma religion.

Et lorsque à 50 ans, je me suis rappelé qui j’étais et que je l’ai appris, je suis devenu ce que mon grand-père était. Lorsque les livres ont commencé à être écrits sur notre passé, et que nous les avons lus, nous avons appris tout ce que nos ancêtres avaient vécu. Nous nous sommes mis en route avec des larmes aux yeux… Nous avons voulu connaître combien de personnes au Dersim avaient un passé arménien. Nous avons décidé de créer une association. Nous allons réussir, il reste peu de temps. Nous avons constaté qu’il y avait des gens qui nous attendaient dans divers lieux en Europe, en Turquie. Ils nous appellent déjà pour nous demander quand est-ce que nous allons créer l’association. Oui, dans très peu de temps… Nous allons briser le tabou des Arméniens du Dersim et nous allons nous retrouver nous-mêmes.”

Yusuf, Murat Ulaş, Öncü Egemen, SelahaddinÂ… Haroutioun, Sarkis, Hrant, Mihran Perguitch. Ils se sont mis en route. Ils sont peut être conscients, peut-être pas, mais tous ensemble ils ont marqué un point dÂ’interrogation dans les cahiers de lÂ’arménité, de la turcité, de la kurdité, de lÂ’identité alévie et de lÂ’identité chrétienne. Afin de trouver des réponses aux questions que lÂ’histoire ne pouvait pas résoudre, ils ont fait ce quÂ’ils croyaient juste. Ils ont franchi la porte vers un avenir où les identités seront à nouveau définies, où les définitions seront remplies de nouvelles significations.
Et ils nous ont invités à réfléchir à nouveau sur ces définitions que nous connaissons.


Traduction du turc : S.C. pour le Collectif VAN – 02 mars 2011 – 07 :00 – www.collectifvan.org




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Source/Lien : Agos



   
 
   
 
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