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Kurdes ou Turcs, ils parlent de leurs grands-parents arméniens
Publié le :

Le Temps

Sylvie Arsever

Pendant les massacres de 1915, des enfants arméniens ont été adoptés – ou ravis – par des familles turques, des jeunes femmes ont été mariées à des musulmans. Leur souvenir a ensuite été enfoui sous le déni nationaliste. Mais leurs petits-enfants ont commencé à se souvenir. Un livre bouleversant sur l’oubli et sur la mémoire

Genre: Histoire
Réalisateurs: Ayse Gül Altinay
et Fethiye Çetin
Titre: Les Petits-enfants
Studio: Traduit du turc par Célin Vuraler

Studio: Actes Sud, 330 p.

Zerdüst, 35 ans, est Kurde et musulman. Lorsqu’on creuse pour édifier un nouvel immeuble dans son quartier, il n’est pas rare qu’on bute sur des restes de tombes arméniennes. Sa ­grand-mère paternelle et son ­arrière-grand-mère maternelle étaient elles aussi Arméniennes. Dans son enfance, il fêtait la nouvelle année le 13 janvier, jour où les orthodoxes célèbrent saint Jacques de Nisibe, en allant chanter chez les voisins, qui lui donnaient des sucreries. Plusieurs de ces voisins étaient eux-mêmes des Arméniens, combinant souvent les apparences de l’islam – plusieurs avaient fait le pèlerinage de La Mecque – et la foi de leurs ancêtres.

Cela se vivait mais ça ne se disait pas. Il n’existait qu’une réalité officielle: un peuple turc et fier de l’être, socle en théorie plus politique qu’ethnique d’une république où la montée du nationalisme a rapidement condamné les minorités à un silence apeuré: «On nous cimente les lèvres», dit encore ­Zerdüst.

Kurde et Arménien, Arménien et Turc, voire Arménien, Turc et Kurde, ces identités mixtes ont longtemps été proprement impensables – se définir comme Kurde était déjà bien assez difficile dans le climat de guerre civile des années 1980. Contraints au silence et à la dissimulation pour survivre, les Arméniens restés ou revenus en Anatolie sont niés de toute part: par la majorité turque, qui, jusqu’à récemment, ignorait jusqu’à leur existence, et par la diaspora arménienne, qui tend à les considérer comme perdus pour la cause nationale.

Les choses ont commencé à changer dans les années 1990, notamment à partir du journal Agos, créé par le poète Hrant Dink, assassiné en 2007 par un extrémiste. Ecrit en turc et en arménien, l’hebdomadaire s’est vite taillé une audience dépassant la seule communauté arménienne d’Istanbul. La discussion sur les événements de 1915 est devenue envisageable, des historiens, même difficilement, se sont parlé. Et de plus en plus de Turcs se sont souvenus.

Le Livre de ma grand-mère, où ­Fethiye Çetin raconte la vie de son aïeule Heranus, seule survivante de sa fratrie, adoptée par un soldat turc, devenue Seher la très aimée de sa famille musulmane, a été un succès retentissant. Aujourd’hui, une production éditoriale importante est consacrée à l’histoire arménienne, sous tous ses aspects.

Mais les lèvres n’ont pas été totalement débarrassées du ciment qui les enserre, tant s’en faut. Le nouveau livre que Fethiye Çetin consacre, avec l’anthropologue Ayse Gül Altinay, à d’autres petits-enfants de survivants témoigne de l’épaisseur des couches de silence qui entourent encore la mémoire des massacres.

La violence originelle des tueries de 1915 y apparaît rarement au premier plan, même si certains aïeuls, arméniens ou kurdes, en ont parlé en termes crus et sans ambiguïté – églises brûlées avec leurs paroissiens, enfants jetés dans des puits, familles poussées dans un précipice que borde encore aujourd’hui «la falaise des Arméniens»… Elle se distingue en abîme de violences plus sournoises, parfois proprement indicibles, constituées par un silence d’autant plus épais qu’il s’alimente, autant que de la crainte de mettre sa vie en danger, de celle de troubler une harmonie familiale souvent bien réelle même si elle est fondée sur une part de mensonge.

Car ces histoires ne sont pas faites que de cruauté. La générosité et la compassion s’y mêlent au contraire constamment à la méchanceté et à l’abus de pouvoir, sans qu’il soit d’ailleurs toujours possible, la distance aidant, de les différencier.

D’une grand-mère qui n’a jamais rien dit de son passé, comment savoir si sa survie a résulté du cadeau désintéressé d’un juste ou si elle a constitué le salaire de l’esclavage sexuel? Peut-on, d’ailleurs, poser la question exactement en ces termes dans une société où bien peu de mariages étaient conclus librement?

Une chose, en tout cas, frappe: beaucoup de ces survivants isolés dans des communautés étrangères apparaissent comme des personnages lumineux, attentifs aux autres et appréciés loin à la ronde – peut-être, hasardent quelques petits-enfants, parce qu’il leur fallait à tout prix se faire accepter.

Les fils de l’identité, dans tout ça, se perdent parfois. Certains en transmettent en douce un peu à leurs enfants – des noms, des récits, une conception plus élastique des interdits de l’islam. D’autres au contraire en remettent sur leur nouvelle appartenance, s’appliquant à devenir des croyants exemplaires.

Mais même niées, les traces du passé sont partout: dans les ossements qui affleurent parfois sous le soc des charrues, par cette habitude bizarre qu’évoquent plusieurs petits-enfants de peindre des œufs à Pâques, chez ces chasseurs de trésors convaincus de savoir où est enterré l’«or des Arméniens» ou dans cet étrange village dépourvu de lieux de culte, ressemblant à un «village d’athées» mais entouré d’églises désaffectées…

S’y ajoute, parfois vigoureusement exprimée, la nostalgie d’une époque où il était possible de vivre coude à coude sur ces terres est-anatoliennes que le nationalisme attribue aujourd’hui, suivant les camps, au Kurdistan, à l’Arménie ou à une Turquie où aucune minorité n’aurait jamais vécu.

Aux fêtes religieuses, ont entendu certains, on échangeait des cadeaux – des œufs à Pâques, des parts de mouton à l’Aïd. Les Arméniens, assurent d’autres, avaient des compétences en matière d’horticulture et de commerce qui seraient bien utiles à la région aujourd’hui.

Et finalement, cet appel à la tolérance est, lui aussi, identitaire. Car, comme le dit encore Zerdüst, «nous sommes tous de sangs mêlés, nous ne pouvons pas nous diviser» – du moins sans que chacun ne doive amputer une partie de lui-même.

Une vérité qui éclôt très, trop lentement en Turquie. Et qui parfois semble sérieusement régresser ailleurs.




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Source/Lien : Le Temps



   
 
   
 
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