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La démolition du « monument à l’Humanité » de Kars et les relations turco-arméniennes : un signal négatif
Publié le :

OVIPOT

1 juin 2011
Par Jean-Paul Burdy

Le 8 janvier dernier, en visite prĂ©-Ă©lectorale dans la ville de Kars (nord-est, Ă  40 km de la frontière avec lÂ’ArmĂ©nie), le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan qualifie Ă  plusieurs reprises de « monstruositĂ© » une grande statue en cours dÂ’Ă©rection sur une colline qui domine la ville, statue qui « nÂ’a pas sa place (Â…) si près dÂ’un mausolĂ©e musulman » (celui de lÂ’Ă©rudit du Xe siècle Hasan Harakani), et en vis-Ă -vis dÂ’une citadelle ottomane. Il demande donc sa dĂ©molition « pour des raisons purement esthĂ©tiques », ajoutant: « notre maire [de Kars] se hâtera de faire son devoir et de transformer {le site] en un joli parc !» « LÂ’affaire du monument de Kars » commence.

BaptisĂ©e « le monument Ă  lÂ’HumanitĂ© » (Insanlık Anıtı) par son auteur, le sculpteur Mehmet Aksoy, lÂ’oeuvre dÂ’une trentaine de mètres de hauteur et de 90 tonnes, reprĂ©sente deux silhouettes face Ă  face (ou un homme divisĂ© en deux), invitĂ©es Ă  se rapprocher par une main ouverte. Elle entend cĂ©lĂ©brer, selon les sources, lÂ’amitiĂ© entre la Turquie et lÂ’ArmĂ©nie, ou la rĂ©conciliation des ArmĂ©niens et des Turcs. La commande en a Ă©tĂ© passĂ©e en 2006 par la municipalitĂ© de Kars, alors dirigĂ©e par M. NaĂŻf Alibeyoğlu (CHP, Parti rĂ©publicain du peuple, opposition), favorable Ă  la rĂ©conciliation avec lÂ’ArmĂ©nie, et Ă  la rĂ©ouverture de la frontière. Mais en 2009, les Ă©lections municipales voient Ă  Kars la dĂ©faite du CHP au profit de lÂ’AKP, et M.Nevzat Bozkuş (AKP) devient maire. Pour autant, lÂ’Ă©rection du monument, bien engagĂ©e, et financĂ© par mĂ©cĂ©nat, continue sans intervention de la mairie.

La dĂ©claration pĂ©remptoire du premier ministre a immĂ©diatement entraĂ®nĂ© des dĂ©clarations aussi embarrassĂ©es que contradictoires, Ă  tous les niveaux. La municipalitĂ© de Kars sÂ’aperçoit brusquement que la statue est Ă©rigĂ©e sur une parcelle appartenant Ă  lÂ’Etat, donc non cessible. la Commission de protection des monuments historiques et des sites naturels, qui avait autorisĂ© la statue en 2006, dĂ©couvre subitement que le monument empiète sur un site archĂ©ologique protĂ©gĂ©. Sentant venir la polĂ©mique, le ministre de la Culture (ancien camarade de prison du sculpteur M.Aksoy!) essaie dÂ’expliquer que les propos du premier ministre ont Ă©tĂ© mal interprĂ©tĂ©s, et quÂ’ils visaient lÂ’environnement du site, et non la statue elle-mĂŞme et ce quÂ’elle symbolisait: il est sèchement dĂ©menti par le premier ministre lui-mĂŞme. Le ministre des Affaires Ă©trangères, Ahmet Davutoğlu, habituellement louangĂ© par les observateurs internationaux pour la subtilitĂ© de la « nouvelle diplomatie » turque, dĂ©clare que « la statue de M.Aksoy ne sÂ’inscrit pas dans le caractère seldjoukide, ottoman et russe de la ville de Kars. » The Economist de Londres fait alors sèchement remarquer que M. Davutoğlu « avait omis de citer Ă©galement le caractère armĂ©nien de la ville, il est vrai des plus rĂ©duits après la dĂ©molition de nombreux bâtiments tĂ©moignant de la longue prĂ©sence armĂ©nienne dans la ville et dans la rĂ©gion. » Et de rappeler quÂ’une Ă©glise armĂ©nienne du Xe siècle, qui se trouve Ă  proximitĂ© du « monument Ă  lÂ’HumanitĂ© » et qui fut laissĂ©e Ă  lÂ’abandon pendant des annĂ©es, avait Ă©tĂ© rĂ©cemment rĂ©ouverte après travaux en tant que mosquĂ©e! (The Economist, 13/1/2011).

On arrive bien là au coeur du sujet: Kars a été une capitale régionale du royaume arménien bagratide, conquise ensuite par les Seldjoukides, puis fortifiée par les Ottomans, souvent menacée par les Russes avant qu’ils ne l’occupent de 1878 à 1918, puis à nouveau disputée entre Arméniens et Turcs en 1919-1920, et revendiquée par Staline en 1945. Kars est une ville typique des confins disputés des empires, dont Ohran Pamuk a fait le cadre, mais aussi l’actrice, de son roman Neige (Kar, 2004), parcouru par les tensions entre l’establishment kémaliste, et les courants islamistes.

Prioritairement des considérations de politique intérieure

La polĂ©mique a divisĂ© la presse turque, et attirĂ© lÂ’attention de la presse internationale. Certains observateurs ont soulignĂ© que cette prise de position de Recep Tayyip Erdoğan Ă©tait un indice supplĂ©mentaire de la volontĂ© de rĂ©islamisation du pays. LÂ’islam classique Ă©tant hostile Ă  la reprĂ©sentation de figures humaines et animales, par refus de lÂ’idolâtrie, lÂ’Ă©rection des premières statues de Mustafa Kemal au dĂ©but de la RĂ©publique avait suscitĂ© de vives Ă©motions locales. La dĂ©claration du premier ministre sÂ’inscrirait donc dans la tentation dÂ’un certain nombre de dirigeants de lÂ’AKP de purger lÂ’espace urbain de statues Ă©rigĂ©es au temps du kĂ©malisme ou par des municipalitĂ©s du CHP, en particulier quand elles reprĂ©sentent des figures symboliques -masculines et fĂ©minines- dĂ©nudĂ©es (maire AKP dÂ’Ankara depuis 1994, Melih Gökçek a ainsi procĂ©dĂ© dans la capitale Ă  un certain nombre dÂ’occultations statuaires, en mĂŞme temps que les inaugurations de mosquĂ©es se sont multipliĂ©es). A lÂ’exception, bien sĂ»r, des innombrables statues du père-fondateur de la RĂ©publique qui ponctuent lÂ’espace turc, mais qui sont protĂ©gĂ©es par un tabou politique et par des articles de loi rĂ©pressifs. On notera que, lors dÂ’une visite prĂ©cĂ©dente du premier ministre Ă  Kars, la municipalitĂ© AKP avait prĂ©ventivement dĂ©placĂ© une fontaine publique avec des nymphes quelque peu dĂ©nudĂ©esÂ…

Localement, la polĂ©mique permet Ă  la municipalitĂ© AKP de Kars de confirmer sa victoire acquise en 2009 sur le CHP. Et de coller Ă  lÂ’Ă©volution de son Ă©lectorat. Au milieu des annĂ©es 2000, lÂ’opinion publique locale Ă©tait favorable Ă  la rĂ©ouverture de la frontière turco-armĂ©nienne (fermĂ©e depuis 1993 suite Ă  lÂ’occupation par lÂ’ArmĂ©nie du Haut-Karabagh), principalement pour des raisons Ă©conomiques : une pĂ©tition signĂ©e par 100000 personnes demandait alors cette rĂ©ouverture. Mais il semble que ces dernières annĂ©es, on assiste Ă  un retour de positions hostiles Ă  la rĂ©ouverture, en partie sous lÂ’influence dÂ’une minoritĂ© azĂ©rie locale, politiquement alignĂ©e sur les positions de Bakou. Dans ce contexte disputĂ©, le monument Ă  la rĂ©conciliation est prĂ©sentĂ© et/ou perçu comme une forme de reconnaissance de la culpabilitĂ© turque, et donc concession Ă  la revendication armĂ©nienne de reconnaissance du gĂ©nocide de 1915. En outre, la personnalitĂ© mĂŞme de lÂ’auteur du « Monument Ă  lÂ’HumanitĂ© » et son parcours politique sont sans doute entrĂ©e en ligne de compte. RĂ©cemment après en avoir pourtant reçu lÂ’accord de la mairie de Şişli (Ă  Istanbul), Mehmet Aksoy sÂ’Ă©tait vu en effet refuser lÂ’Ă©rection dÂ’une autre statue, dĂ©diĂ©e Ă  la mĂ©moire de Hrant Dink, sur les lieux mĂŞmes oĂą le journaliste turc dÂ’origine armĂ©nienne a Ă©tĂ© assassinĂ© en janvier 2007. Il est vrai que la mairie de Şişli nÂ’est pas de sensibilitĂ© AKP et quÂ’elle a invoquĂ© en lÂ’occurrence des raisons techniques (assez peu convaincantes), mais une partie de la presse turque nÂ’a pas hĂ©sitĂ© Ă  faire le lien entre les deux affaires.

Au plan national, la destruction du « Monument Ă  lÂ’HumanitĂ© » sÂ’inscrit Ă©videmment dans le contexte de la campagne Ă©lectorale pour les lĂ©gislatives du 12 juin prochain. Sondages et Ă©ditorialistes turcs donnent Ă  priori lÂ’AKP gagnant pour la troisième fois. Mais depuis plusieurs semaines, le premier ministre est engagĂ© dans une surenchère nationaliste visant Ă  capter des voix du cĂ´tĂ© du MHP, lÂ’extrĂŞme-droite nationaliste. Le leader du MHP, M.Devlet Bahçeli, est venu plusieurs fois Ă  Kars ces derniers mois, notamment pour une prière provocatrice dans la cathĂ©drale dÂ’Ani, la capitale dĂ©truite de lÂ’ancien royaume armĂ©nien bagratide, qui se voulait une rĂ©ponse Ă  lÂ’autorisation donnĂ© par le ministère turc de la culture Ă  la cĂ©lĂ©bration dÂ’une messe dans lÂ’Ă©glise dÂ’Aktamar, sur le lac de Van, pour la première fois, depuis 88 ans, le 19 septembre 2010. Le dirigeant du MHP Ă  Kars, M.Oktay Aktaş a dĂ©clarĂ© Ă  propos du « monument Ă  lÂ’HumanitĂ© », et en faisant allusion au gĂ©nocide: « CÂ’est une statue armĂ©nienne. La Turquie nÂ’a pas Ă  avoir honte de quoi que ce soit ! » Le dossier armĂ©nien Ă©tant donc particulièrement agitĂ© par le MHP, lÂ’appel Ă  dĂ©monter le monument de Kars permet au premier ministre de se faire le hĂ©raut de la fermetĂ© vis-Ă -vis de lÂ’ArmĂ©nie : soutien Ă  lÂ’AzerbaĂŻdjan dans le conflit du Haut-Karabagh ; refus de toute reconnaissance du gĂ©nocide des ArmĂ©niens.

De manière incidente, lÂ’affaire de Kars a confirmĂ© un problème rĂ©current : les relations exĂ©crables du premier ministre avec certains organes de presse turcs, et certains journalistes. On connaissait son animositĂ© Ă  lÂ’Ă©gard des reprĂ©sentants du groupe Doğan, mais en lÂ’occurrence il sÂ’est heurtĂ© Ă  des journalistes rĂ©putĂ©s plus proches du gouvernement. Il a ainsi portĂ© plainte contre Ahmet Altan, rĂ©dacteur en chef du quotidien libĂ©ral Taraf, qui avait vertement critiquĂ©, le 15 janvier 2011, lÂ’ordre de destruction de la statue de Kars, en lÂ’interpellant: « Avez-vous jamais critiquĂ© lÂ’esthĂ©tique dÂ’une statue dÂ’AtatĂĽrk ou dÂ’une mosquĂ©e, et exigĂ© leur dĂ©molition ? Etes-vous suffisamment courageux pour critiquer une statue dÂ’AtatĂĽrk sur la base de son manque dÂ’esthĂ©tisme ? Toutes les statues de votre pays sont-elles très belles ? » Ahmet Altan, comme dÂ’autres journalistes dits « libĂ©raux » (au sens turc actuel du mot, cela dĂ©signe des intellectuels qui, sans adhĂ©rer aux valeurs religieuses conservatrices, qui sont celles de lÂ’AKP, ont nĂ©anmoins soutenu la dĂ©militarisation et une bonne partie des rĂ©formes conduites par ce parti depuis son arrivĂ©e au pouvoir en 2002) accuse le premier ministre de sÂ’aligner sur les positions des ultra-nationalistes du MHP pour des raisons Ă©lectorales, de nier les droits des Kurdes, et de ne pas supporter la moindre critique. Ses propos ont Ă©tĂ© jugĂ©s par le premier ministre « insultants et excĂ©dant les limites de la libertĂ© dÂ’expression et de critique », dÂ’oĂą un dĂ©pĂ´t de plainte et la demande de 50000 lires turques « au titre du prĂ©judice moral ».

Des considérations de politique régionale

Plus largement, l’affaire de Kars traduit bien le blocage politique et diplomatique du dossier arménien. Les pas en avant des deux parties de la période 2007-2009 ont fait long feu: la « diplomatie du football » de 2008, avec la présence du président Abdullah Gül à Erevan pour le match aller des éliminatoires pour la Coupe du monde; la présence du président Sarkissian au match retour à Bursa (cf. notre édition du 14 octobre 2009) ; les difficiles négociations de Zürich, qui ont abouti le 10 octobre 2009 à la signature d’un accord minimal arraché dans la douleur par la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton. Signés sans déclarations au micro des ministres des Affaires étrangères (le représentant turc entendant évoquer le Karabagh, et le représentant arménien entendant évoquer la reconnaissance du génocide), les protocoles de Zürich prévoyaient la réouverture de la frontière turco-arménienne, et le rétablissement des relations diplomatiques. Soutenues par la quasi totalité des partis politiques, Les assemblées des deux pays ont, dès le début de 2010, refusé de ratifier le texte.

Certains observateurs ont estimĂ© que le gouvernement dÂ’Ilham Aliev Ă  Bakou avait multipliĂ© les pressions sur Ankara pour que les concessions Ă  lÂ’ArmĂ©nie envisagĂ©es en application des protocoles de 2009 ne soient pas mises en oeuvre. Bakou ayant, on le sait, des arguments politico-stratĂ©giques, et surtout pĂ©troliers et gaziers, Ă  faire valoir Ă  lÂ’appui de ses demandes Ă  la Turquie, au dĂ©triment des principes de la « nouvelle diplomatie » parfois rĂ©pĂ©tĂ©s comme un mantra en Turquie et ailleurs: « zĂ©ro conflit-zĂ©ro problème avec les voisins » Â… Il semble bien que lÂ’arbitrage sur ce dossier turco-armĂ©nien ait finalement amenĂ© Ankara Ă  estimer quÂ’il y avait plus Ă  perdre quÂ’Ă  gagner Ă  mettre en oeuvre les protocoles de ZĂĽrich. Dans lÂ’affaire de Kars, lÂ’ancien maire CHP NaĂŻf Alibeyoğlu a ainsi affirmĂ© publiquement que le prĂ©sident Aliev avait explicitement demandĂ© la dĂ©molition du « monument de lÂ’HumanitĂ© ». Qui plus est, les travaux de dĂ©molition du monument de Kars (Ankara parle de «dĂ©montage ») ont commencĂ© le 26 avril (ils devaient commencer lundi 25, mais il y avait trop de vent pour les grues ce jour-lĂ !): au lendemain donc du 24 avril, date anniversaire de lÂ’arrestation des notables armĂ©niens de Constantinople en 1915, et journĂ©e mĂ©morielle du gĂ©nocide des ArmĂ©niens un peu partout dans le monde, y compris dans plusieurs grandes villes de Turquie (Voir la chronique de Jean Marcou, notre Ă©dition du 26 avril). La coĂŻncidence de calendrier ne peut ĂŞtre totalement le fruit du hasard.

Une violence symbolique malvenue

Que les guerres et les invasions, que les déplacements forcés ou les massacres massifs de populations laissent des ruines, des villes et des villages désertés est une réalité archéologique et historique de tous temps, dont les parties au conflit portent chacune leur part : du Karabagh au Kosovo et à la Bosnie, de l’Asie mineure à Chypre, de la Montagne druze à la Palestine… De même que les chroniques sont pleines de statues ou d’édifices abattus pour des raisons politiques: pour la seule période récente, en témoignent symboliquement la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou (1931), le palais des Hohenzollern à Berlin-Est (années 1950), la bibliothèque nationale de Bosnie à Sarajevo (1992); les bottes de Staline à Budapest (1956), les bottes de Reza Shah à Téhéran (1979), les innombrables statues de Lénine dans l’aire soviétique (entre 1989 et 1991), les pieds de Saddam Hussein à Bagdad (2003), ou ceux d’Hafez al-Assad à Lattaquié et à Deir ez-Zor (avril et mai 2011)… Mais nous sommes là dans des contextes de conflits ouverts, de régimes totalitaires ou dictatoriaux, ou de révolutions ou de contre-révolutions. Il est plus rare qu’un pays démocratique décide de procéder de même, à froid.

La dĂ©molition du monument de Kars a Ă©tĂ© relatĂ©e par la presse armĂ©nienne Ă  Erevan comme dans la diaspora, pour la dĂ©noncer bien Ă©videmment ; Ă  lÂ’inverse, la presse de Bakou sÂ’est longuement fĂ©licitĂ© de lÂ’opĂ©ration. Elle a provoquĂ© une polĂ©mique dans la presse turque, avec les protestations de la majoritĂ© de la sociĂ©tĂ© civile ; et, de la part des Ă©ditorialistes, des critiques sĂ©vères contre le geste du premier ministre: parmi dÂ’autres, Mehmet Ali Birand a affirmĂ© « [sa] tristesse, et une certaine honte », et Ali Bayramoğlu a analysĂ© lÂ’affaire comme une concession Ă©lectoraliste dĂ©magogique aux nationalistes. Le 18 avril 2011, le peintre Bedri Baykam, connu pour avoir mĂŞlĂ© Ă  son Âśuvre un combat vigoureux pour la laĂŻcitĂ© et contre le conservatisme islamiste, a Ă©tĂ© agressĂ© Ă  coups de couteau Ă  la sortie dÂ’un colloque Ă  Istanbul au cours duquel il avait critiquĂ© tout particulièrement lÂ’affaire de la statue de Kars. Au-delĂ  de questions juridiques (au nom de quelle autoritĂ© le premier ministre peut-il exiger la destruction dÂ’un Ă©difice ou dÂ’une oeuvre dÂ’art, destruction brièvement supendue Ă  deux reprises par des rĂ©fĂ©rĂ©s devant les tribunaux administratifs?), lÂ’ironie sÂ’est largement exprimĂ©e sur les goĂ»ts esthĂ©tiques du premier ministre : certains ont rappelĂ© que le « monument au gĂ©nocide » (des Turcs par les ArmĂ©niens) Ă©rigĂ© en 1997 Ă  Iğdir, pas très loin de Kars, (cinq Ă©pĂ©es levĂ©es) nÂ’Ă©taient pas non plus « un chef dÂ’oeuvre dÂ’esthĂ©tique », et quÂ’on pouvait donc demander sa dĂ©molition au regard de lÂ’apprĂ©ciation « purement esthĂ©tique » du monument de KarsÂ….

L’affaire a également été médiatisée dans la presse étrangère. Il est clair qu’elle n’a pas été portée au crédit du premier ministre turc. Principalement parce qu’elle a été comparée à deux épisodes inégalement connus: la destruction en mars 2001 des Bouddhas de Bâmiyâm par les talibans afghans; et, plus récemment, en mars 2011, la destruction du monument de la place de la Perle à Manama, au Bahreïn. Le dynamitage des Bouddhas est resté dans la mémoire internationale comme le symbole de l’intolérance radicale du régime taliban de Mollah Omar à Kandahar. Moins médiatisée, l’affaire du monument de la Perle est un épisode de la répression d’une des dimensions des « printemps arabes » en cours: cette place a été, pendant un mois -du 14 février au 15 mars- le lieu de rassemblement des Bahreïnis réclamant la démocratisation du royaume. La réponse royale a été l’écrasement du mouvement avec l’aide d’un corps expéditionnnaire saoudien, dépéché par le Conseil de coopération du Golfe. Suivi immédiatement par la démolition du monument de la Perle -mise à bas symbolique de l’agora démocratique-, et, depuis quelques semaines, par la démolition de nombreuses mosquées chiites.

Quoi quÂ’on pense de « lÂ’esthĂ©tique » du monument de Kars, que sa destruction soit comparĂ©e par une partie de la presse turque et par la presse internationale Ă  celle des bouddhas de Bâmiyâm, ou Ă  celle du monument de la Perle au BahreĂŻn, nÂ’est pas nĂ©cessairement très positif pour lÂ’image de M. Erdoğan, et de la Turquie. Car cet Ă©pisode sÂ’ajoute Ă  dÂ’autres critiques rĂ©currentes sur la libertĂ© de la presse, sur les restrictions dÂ’accès Ă  internet, sur les poursuites contre des journalistes, des intellectuels et des Ă©crivains, sur la non-rĂ©solution dÂ’affaires criminelles (lÂ’assassinat de Hrant Dink), sur la multiplication dĂ©lĂ©tère des scandales de cassettes vidĂ©os qui dĂ©capitent les partis dÂ’opposition (le CHP en 2010, le MHP, ces dernières semaines), sur la « main dure » appliquĂ©e Ă  la question kurdeÂ… Kars est un mauvais signal de plus.

Jean-Paul Burdy




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