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Pierre Nora : il faut réinventer la France !
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Propos recueillis par Aude Lancelin - Marianne 2| Samedi 15 Octobre 2011 à 16:02

L'historien et éditeur Pierre Nora, promoteur des «lieux de mémoire», rassemble aujourd'hui quarante-cinq ans d'interventions intellectuelles dans «Historien public» et «Présent, nation, mémoire». Rencontre.

L'ultime barricade de Mai 68, devant son domicile, boulevard Saint-Michel, aura été sa «scène primitive». Pierre Nora avait alors 36 ans. Déjà il régnait sur tout le domaine de la non-fiction chez Gallimard, le plus prestigieux éditeur français. Déjà il avait vécu trois guerres sans les faire. La Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle, enfant juif de 12 ans, il échappa de peu à la déportation, la guerre froide et la guerre d'Algérie, d'où le jeune appelé rapportera surtout un livre : les Français d'Algérie (1961). Alors c'était cela, l'Histoire : les cris, les charges de CRS sous ses fenêtres ? Ou bien en était-ce le récit qui en direct s'échappait des transistors ? N'était-ce pas tout autre chose en fait, l'Histoire, et qui appartenait résolument au passé, comme Kojève le lui avait affirmé avec mépris la veille ? Cette nuit-là, écrit Nora dans un texte ici republié, il eut la très vive impression qu'«il n'y avait peut-être plus grand-chose à vivre, mais que, de ce balcon enfumé d'histoire que je n'ai plus quitté, il restait tout à comprendre».

Ce léger déphasage-là, ce voile entre l'événement et lui, voilà ce qui toute sa vie aura tenu Pierre Nora à distance des engagements et des emballements collectifs. A la fois au centre du jeu et toujours latéral. Une chance, et une tragédie, qui lui aura permis d'oeuvrer sans tapage pour les sciences humaines, en inventant les collections prestigieuses qui accueilleront Benveniste, Dumézil ou les Mots et les choses, de Foucault, et en lançant le chantier des Lieux de mémoire, volumes collectifs parus entre 1984 et 1992, qui lui donneront cette fois l'aura publique d'une sorte de grand «sourcier de l'identité française» (Mona Ozouf). Une apparence d'apesanteur politique qui lui vaudra aussi d'être inculpé, notamment par l'essayiste anglais Perry Anderson, en tant que secret opérateur, aux côtés de François Furet, d'une stérilisation des énergies culturelles françaises. Parue en 2005 au Seuil, la Pensée tiède, d'Anderson, mettra durement en cause sa revue, le Débat, fondée avec Marcel Gauchet, et, derrière elle, toute la matrice des Lieux de mémoire vus en entreprise d'«apaisement patriotique» de bout en bout élégiaque, «l'un des programmes les plus ouvertement idéologiques de l'historiographie mondiale de l'après-guerre».

Comme toujours dès qu'un destin met en jeu pareille épaisseur historique, les choses sont moins simples. Il faut accepter de croire Pierre Nora lorsqu'il se décrit, dans le mythique petit bureau dépouillé qu'il occupe chez Gallimard, comme un «homme sans opinions décidées», «pas de gauche avec les gens de gauche, pas de droite avec les gens de droite». Il faut l'écouter, lui, le membre de la tribu Nora, les Kennedy du VIe arrondissement, le frère de Simon (ancien patron d'Hachette, il est décédé en 2006) et l'oncle d'Olivier (actuel PDG de Grasset et Fayard), lorsqu'il se décrit en ethnologue perpétuel de son propre pays et revendique sur la France le regard distancié d'un Lévi-Strauss face aux Indiens d'Amazonie. Il faut s'interroger avec lui lorsque, face aux accusateurs perpétuels de la France, il évoque au contraire une sorte de «miracle français», qui fait que ce pays, de tradition militaire et coloniale, extrêmement conservateur sous une apparence «sans-culottes», n'a jusqu'ici jamais basculé dans le fascisme.

Intervenant peu après sa biographie par François Dosse au début de l'année, cette salve de publications permet de faire un point passionnant sur les noeuds intellectuels des cinquante dernières années. Traverser ce demi-siècle dans le sillage de Pierre Nora, c'est croiser Poliakov, Aron et tant d'autres. C'est apprendre toutes sortes de détails éclairants sur sa brouille avec Hannah Arendt ou sur son intervention meurtrière contre les nouveaux philosophes, «phénomène si désarmant et si central dans l'ébranlement des valeurs éditoriales et intellectuelles» auxquelles il a toujours cru et qu'il servira jusqu'au bout.

Entretien

Marianne : Vous avez vécu l'âge d'or des sciences humaines, mais aussi une période où le rayonnement intellectuel de la France était mondial. Comment interprétez-vous l'anémie actuelle ?

Pierre Nora : Il est certain que, pour parler des historiens français, par exemple, ils n'existent quasiment plus dans les congrès internationaux. A cause de la langue bien sûr, mais aussi parce qu'ils se sont totalement provincialisés. Pour ma part, j'ai grandi avec la diffusion mondiale de l'école des Annales. Les historiens de cette génération, Duby, Braudel ou Le Goff, étaient les rois. C'était même le seul produit intellectuel d'exportation française - avec Foucault et Derrida naturellement, quoique ceux-là étaient réinterprétés là-bas «à l'américaine». Aujourd'hui, on en est loin. La génération précédente, dans des domaines très différents - linguistique, anthropologie, etc. -, avait eu le mérite, tout en s'intéressant à des objets a priori très loin du sens commun, de toucher vivement le contemporain. Toutes ces recherches semblaient se rejoindre dans une vision à la fois unitaire et subversive de la société, profondément critique, au sens noble du terme. Mais, depuis Le Goff et Bourdieu, qui se demande le sens que ça a, d'écrire une biographie ? Qui se demande aujourd'hui ce que c'est que d'être un intellectuel ? Aucun de ceux qui prétendent l'être. Aujourd'hui, le paysage intellectuel est atomisé, les disciplines isolées les unes des autres. Il y a des recherches remarquables, mais une absence certaine de grandes ambitions.

En même temps, vous-même avez, à travers la revue le Débat, opéré une rupture avec la figure du penseur des années 60-70. Prenons votre texte ici republié, «Que peuvent les intellectuels ?». Vous alliez, en 1980, jusqu'à y réclamer une pratique «démocratique» de l'intelligence, à rebours d'une conception de l'acte de penser orgueilleuse et solitaire. Il s'agit bien d'une condamnation véhémente de la génération des «maîtres penseurs», non ?

Cet éditorial m'a brouillé avec Foucault. Il est venu là où vous êtes assise. Livide, il m'a dit : «Est-ce moi dont vous venez de faire le portrait ?» J'étais un peu embêté. Il a poursuivi : «De deux choses l'une. Ou c'est moi, et on n'a plus rien à se dire. Ou ce n'est pas moi, et on n'a plus rien à se dire non plus.» Cela a été le début de rapports très conflictuels qui se sont finalement terminés passionnellement au moment de sa mort. Un jour, je raconterai tout cela. Mais, pour saisir mon propos d'alors, il faut le replacer dans le contexte. Nous sortions d'une forme de totalitarisme intellectuel notamment illustrée par les structuralistes dont un des modes d'être était l'élimination des autres et qui cultivaient le style abscons : humilier les lecteurs pour en avoir davantage. Evidemment, il y avait du Lacan derrière ça, de l'Althusser et, bien sûr, du Foucault. Mon texte était un geste de libération intellectuelle. Mais il est évident que je ne dirais plus les choses de cette façon, car la situation a beaucoup changé.

Notamment parce que nous manquons désormais d'individualités de ce calibre... Cette crise de l'intellectualité reflète-t-elle à vos yeux une crise plus générale ?

A bien des égards, oui. Il y a là une dévitalisation fondamentale que j'observe aussi du côté des grandes institutions universitaires françaises, ou du côté du personnel politique. Mais on ne peut penser ça qu'en liaison avec la situation mondiale. Nous vivons quand même une époque où se croisent tous les paramètres fondamentaux d'une crise géante, qui touche aux mécanismes les plus profonds de l'organisation humaine. C'est l'humanité entière qui vit une espèce de crise spirituelle. Notre tâche, c'est d'essayer désormais de comprendre un monde que nous avons renoncé à transformer.

Restons-en, cependant, au grand sujet de votre vie : la France. Ce qui est particulièrement frappant dans votre parcours, c'est que vous aviez toutes les raisons de développer, comme d'autres, un grave contentieux à son égard [en 1943, Pierre Nora a échappé de peu à une arrestation à Villard-de-Lans], et que vous avez au contraire passé toute votre énergie d'historien à la défendre. Contre sa disposition à l'autoflagellation notamment...

Peut-être, mais je n'ai jamais vu les choses comme ça. Au fond, je n'ai jamais ressenti ni haine, ni fierté, ni surévaluation à l'égard de la France. C'est très rétrospectivement que je me rends compte que j'ai dû avoir un problème avec ce pays. Le résultat de mon travail a été une somme de hasards, un cumul de résignations. J'ai surtout fait de l'histoire contemporaine, parce que l'histoire du Moyen Age était bien trop ardue [rires]. Pour tout dire, j'ai même été surpris de l'importance donnée par François Dosse [son biographe*] à ma judéité, au point d'y voir la clé de mon personnage. Je me suis demandé : mais qu'est-ce qui a pu lui faire dire ça ? J'ai cru que c'était une séance de séminaire où l'historien François Hartog avait développé devant moi l'idée que l'année 1984 avait été une grande année de la mémoire en France, puisque c'était l'année de Shoah, celle des Mémoires de Vidal-Naquet et celle de mes Lieux de mémoire. Je n'y avais jamais pensé, et, histoire de dire quelque chose, j'ai répondu ce jour-là : il est certain que nous sommes tous les trois juifs et que Lanzmann réglait alors ses comptes avec la Pologne, que Vidal, dont les parents ont été déportés, réglait ses comptes avec l'Occupation, et que moi, qui avais eu la chance de ne pas voir ma famille décimée, avais dû au fond me mettre à faire une sorte de mise à jour. A mes yeux pourtant, les Lieux de mémoire restent totalement empiriques. L'intérêt pour l'histoire du sentiment national m'avait saisi par hasard, en découvrant les petits manuels d'histoire Lavisse à Oran. Ils avaient forgé des millions et des millions de Français. Arrivé aux Hautes Etudes, je me suis intéressé aux noms de rue, aux devises, aux commémorations : quelque chose s'y exprimait de l'articulation identitaire secrète de ce pays. Pendant deux ou trois ans, j'ai eu une espèce d'ivresse, j'avais le sentiment d'avoir mis le doigt sur quelque chose qui me noyait moi-même.

Vous êtes rarement intervenu dans le débat politique. Seule l'affaire des lois «mémorielles» (loi sur le génocide arménien, loi Taubira sur l'esclavage, etc.) vous a sorti de ce silence, au milieu des années 2000. Pourquoi cette réserve ?

Comme historien contemporain, j'ai eu très tôt la certitude qu'il valait mieux être ethnologue que militant. J'ai réellement essayé de dissocier le citoyen du chercheur, ce qui implique parfois une discipline intérieure [rires]. Il y a un réflexe antisartrien fondamental chez moi. Un refus de l'«engagement». Une hostilité viscérale à toute compromission de l'intelligence avec la politique. C'est sans doute cela qui nous a dès le départ unis, Marcel Gauchet [cofondateur du Débat] et moi : un effort violent et concerté pour redonner une autonomie à une activité intellectuelle qui s'était vautrée dans la politique au point d'être devenue complice de meurtres à l'échelle mondiale.

Tous les grands pays ont été amenés au XXe siècle à devoir affronter certains aspects cuisants de leur passé. Pourquoi est-ce en France que le souvenir d'un passé colonial semble le moins à même de s'apaiser ?

Indéniablement, la France a dû réinvestir quelque chose de la culpabilité chrétienne dans cette culpabilité coloniale. Les pays protestants, l'Angleterre par exemple, sont plus calmes sur ce sujet. Mais il y a une autre raison à cela : le fait que la décolonisation se soit faite à travers l'Algérie, et fixée sur cela. C'est-à-dire sur une défaite militaire qui suivait elle-même la défaite indochinoise et celle de 1940. Il y a là toute une nébuleuse complexe dont nous ne sommes jamais sortis. Nous vivons actuellement un intense changement de modèle national. Le modèle démocratique est en train de se substituer au modèle républicain. Ce dernier supposait la guerre, une vigoureuse opposition droite-gauche, il supposait l'Empire aussi. Il faut tout de même se rappeler que la France est le pays européen qui a le plus été en guerre, et ce jusqu'en 1962. Jusqu'à cette année-là, la France était une société «du commandement», une société incroyablement hiérarchique. C'était aussi un pays qui n'était habitué à écouter que lui-même, et qui depuis vingt-cinq ans se voit obligé d'écouter tout le monde. On serait ébranlé à moins... Je n'irai pas vers le déclinisme jérémiant, ce n'est pas ma nature. Il est cependant difficile d'être optimiste. La France sait qu'elle a un futur, mais elle ne se sent pas d'avenir. Il lui incombe désormais de le réinventer.

* Pierre Nora, Homo historicus, Perrin.

Historien public, Gallimard, 537 p., 23,50 €, et Présent, nation, mémoire, Gallimard, 420 p., 25 €.




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Source/Lien : Marianne 2



   
 
   
 
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