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"Istanbul ne pleure pas le génocide arménien"
Publié le :

de Claudio Gallo

samedi 2 décembre 2006, Stéphane/armenews

Article publié par le quotidien italien " La Stampa" le 21 novembre 2006

Traduction benjamin Kasparian

Istanbul ne pleure pas le génocide arménien

Claudio Gallo

Istanbul

Les deux pachas, il faut aller les chercher sur la "colline de la Liberté Eternelle" dans le quartier de Chichli, au-delà de la place Taksim, le coeur moderne d’Istanbul. On entre dans le parc par un portail en fer. Bien que ce soit midi, l’endroit est pratiquement désert. Quelques vagabonds errent entre les arbres, leurs yeux menaçants inspectent. Au sommet de la colline, sur la gauche, il y a deux tombes dépouillées, à l’ombre d’un portail en marbre, sur lesquelles sont gravés les noms "Talaat Pacha (1874-1921) et Enver Pacha (1881-1922)". Malgré le sentiment d’abandon, ce lieu est en réalité un puissant symbole de l’histoire qui ne veut pas s’arrêter et les morts ne souhaitent pas mourir, les innocents comme les coupables. Les deux hommes, qui dirigèrent l’Empire ottoman, sont considérés comme étant les principaux responsables du génocide arménien, terme imprononçable pour 90% des Turcs.

Talaat fut assassiné à Berlin par Soghomon Tehlirian, un Arménien qui avait perdu sa famille dans les massacres. Tehlirian fut acquitté et l’ancien dirigeant du mouvement Jeune-Turc fut enterré dans la capitale allemande. Sa tombe est à Istanbul depuis 1943. Enver, qui dirigeait le pays depuis le ministère de la Guerre, mourut lors d’une charge de cavalerie contre les bolchéviques au Turkménistan alors qu’il poursuivait toujours son rêve d’un Etat panturc. Pour les Arméniens, c’est comme si Hitler et Himmler étaient enterrés ici. Pour les Turcs, il s’agit de deux dirigeants oubliés d’un empire que l’Occident sournois complota de désintégrer.

L’intervention des militaires

La dernière réaction d’Ankara à la loi approuvée en première lecture par le parlement français qui sanctionne pénalement quiconque nierait le génocide arménien a été la suspension des relations militaires avec la France annoncée par le numéro deux de l’armée, le général Ilker Basbug, chef de toutes les forces terrestres. Pas mal pour deux pays qui sont tous deux membres de l’OTAN. Un dentiste arménien, dans le quartier du Grand Bazar, affirme tout en demandant de ne pas mentionner son identité : "Personne ici ne pense que les Français souhaitent vraiment voter cette loi. C’est une rétorsion à l’article 103." Il s’agit de l’article de la constitution (le gouvernement a tout juste promis de le modifier) qui condamne à six mois d’emprisonnement "quiconque dénigrerait l’identité turque, le gouvernement etc". A cause de l’article 103, le Nobel Orhan Pamuk et l’écrivain Elif Safak ont été en procès puis acquittés. Le journaliste arménien Hrant Dink a été condamné avec sursis : il avait blessé l’identité turque en parlant du génocide arménien. Le lieu d’Istanbul où vivent certainement le plus grand nombre d’Arméniens est Kumkapi. Il y a là aussi la cathédrale Sainte-Marie et le siège du Patriarcat. Le quartier donne sur le Bosphore avec ses étalages de pêcheurs et ses ruelles pleines de vieux restaurants de fruits de mer. Le 26 août 1896, ces rues furent envahies par les "softa", l’armée de l’opposition islamiste que le sultan Abdul Hamid employait pour l’ordre public. Dans la nuit, au moins 6 000 Arméniens moururent en différents lieux. Le pogrom fut exécuté suite à l’action de vingt-cinq mille Arméniens du groupe Dashnak qui avaient fait exploser des bombes dans toute la ville et occupé le siège de la Banque ottomane à Galata dans l’espoir d’une intervention des puissances occidentales.

A Kumkapi, un vieil homme, assis devant sa droguerie, lit le "Jamanag" qui est un des deux quotidiens arméniens et le plus ancien journal de Turquie. Les Arméniens sont 70 000 à Istanbul et leurs églises sont les plus riches et les plus nombreuses parmi les églises chrétiennes dans le pays. "Ici on n’est pas mal. Bien sûr, il y a cent ans nous étions 250 000 mais nous y sommes bien. Arméniens, Arméniens, nous, nous sommes turcs comme les autres." affirme le commerçant qui ne souhaite pas faire paraître son identité. La discussion est terminée. Il ferme le journal, crache poliment par terre et retourne dans son obscur magasin.

En arménien, les massacres de 1915-1916 sont nommés "Medz Yeghern", le Grand Malheur. Au cours de ces années, le trio au pouvoir, Enver Pacha, Talaat Pacha et Djemal Pacha, tous dirigeants du mouvement Jeune-Turc, décidèrent que les Arméniens représentaient une menace parce que selon eux ils pratiquaient le terrorisme, prenaient le parti de l’ennemi russe et voulaient l’indépendance. Ils ordonnèrent ainsi la déportation des populations de l’Anatolie orientale. Même un Turc ne pourrait pas le nier.

La grande majorité des chercheurs (excepté Bernard Lewis qui est certainement le plus célèbre parmi les négationnistes) soutient que la déportation fut planifiée comme une extermination de masse. Dans son rapport présenté au Sénat américain en 1920, le général James Harbord écrivit que "les massacres et les déportations furent organisés selon un système préétabli." Les jeunes furent rassemblés au sein des représentations gouvernementales et tués, les vieillards et les enfants furent dirigés vers ce que Talaat Pacha appelait "les colonies agricoles" en direction des plaines malsaines de l’Euphrate, de la Syrie et de l’Arabie. Avec les soldats agissaient des bandes de Kurdes qui tuaient, violaient et dépouillaient les cadavres. Beaucoup moururent de faim, les autres furent tués. Dans son dernier livre intitulé "les Croniques Moyen-orientales" qui vient de paraître aux éditions Saggiatore, Robert Fisk consacre un chapitre entier à ce qu’il appelle "le Premier Holocauste". Fisk authentifie un télégramme de Talaat Pacha qui ordonna les massacres, bien que l’on puisse émettre des doutes sur son exactitude, mais la partie vraiment impressionnante de cet ouvrage réside dans les récits des derniers témoins oculaires que le reporter britannique a rencontrés aux quatre coins du monde.

Les témoins oculaires

Zakar Berbedrian, décédé à présent, se souvint dans un hospice de Beyrouth : "Les soldats vinrent et, devant les mères, prirent les enfants un par un (ils avaient six, sept, huit ans) et les lancèrent en l’air en les faisant retomber sur les pierres. S’ils survivaient, les soldats turcs les attrapaient par les pieds et leur coupaient la tête." Le chapitre est couvert de récits comme celui-ci et parfois de récits de Turcs qui aidèrent les victimes à échapper à la mort. Les Arméniens affirment que 1 500 000 personnes furent assassinées, les Turcs 300 000, les estimations britanniques d’alors 800 000. A ce moment-là, les journaux parlaient unanimement de massacres d’Etat. Le New York Times y consacra 145 articles dans la seule année 1915.

Les massacres eurent lieu dans des régions égarées de l’Anatolie. Dans les grandes villes, où il y avait de nombreux observateurs internationaux, la population arménienne fut en grande partie épargnée. Cependant, les principaux intellectuels arméniens d’Istanbul et d’autres localités furent arrêtés et massacrés en 1915. Curieusement aujourd’hui les Etats-Unis sont parmi les pays, avec notamment la Grande-Bretagne et Israël, qui n’emploient pas la définition de "génocide arménien" qui est adoptée par 21 pays parmi lesquels l’Italie. La république turque que Mustapha Kemal a rassemblée envers et contre tout, en imposant un passage titanesque à la modernité encore en cours, ne veut pas entendre parler du génocide. La thèse turque est qu’il y eut des millions de morts à cause de la guerre et de la faim y compris parmi les musulmans et que les victimes furent le résultat de combats ethniques qui échappaient aux autorités. Il est rare de rencontrer un Turc qui ne soit pas d’accord avec cette thèse, en dépit du fait que dans tout le pays il ne reste qu’un seul village arménien, Vakifli. Cela donne des frissons. Ce village est situé près d’Iskenderun (l’ancienne Alexandrette) sur les pentes du Moussa Dagh, le mont de Moïse, où les Arméniens résistèrent pendant 40 jours avec les armes, d’ailleurs immortalisés par le récit de Franz Werfel "les 40 jours de Moussa Dagh".

Dans le café du gratte-ciel de l’hôtel Marmara, sur la place Taksim, on a l’impression d’être dans n’importe quelle ville européenne. Gul Batus, 48 ans, enseigne le journalisme et les relations publiques à l’université. Elle est élégante, laïque et progressiste mais le génocide est de trop pour elle aussi : "C’est devenu une question politique. Il faudrait laisser ces choses aux historiens mais le débat est impossible. Récemment en France et en Amérique, la parole a été refusée aux chercheurs turcs. Il n’y a jamais eu la volonté d’exterminer un peuple entier. C’est absurde. Dans les zones les plus éloignées de la guerre, comme à Istanbul, les Arméniens sont restés dans leur maison."

L’historien Halil Berktay, ancien maoïste, a expliqué à une équipe de la BBC venue à Istanbul pour l’interviewer : "Avec la disparition de l’Empire ottoman, de nouvelles nations se sont créées des Balkans à l’Arabie. Chacune était prise de rage et de haine envers les autres. Aucun de ces nationalismes n’aime parler de ce qu’il a fait aux autres. Mais ils peuvent parler pendant des heures et des heures de ce que les autres leur ont fait."



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Source/Lien : NAM



   
 
   
 
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