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Shoah et génocide arménien : l’historien peut-il être neutre ?
Publié le :

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Suzanne Khardalian, auteur de films documentaires vivant en Suède, revient dans un article sur deux événements scandaleux qui se sont produits récemment en Scandinavie. « Deux crimes, deux génocides, étaient ciblés. Avec un effort incessant pour les banaliser. » Son essai concerne deux expositions : l’une mettant en lumière des peintures monochromes, faites à partir de cendres que l’artiste Carl Michael von Hausswolff a récupérées à Maïdanek, un camp d’extermination nazi. « Une peinture faite à partir des cendres des victimes de la Shoah, pour que tout le monde puisse en profiter » fulmine Suzanne Khardalian. L’autre événement, prévu à la Bibliothèque Royale du Danemark, est la contre-exposition “Le soi-disant génocide arménien“, organisée par l’Ambassade turque à Copenhague, et qualifiée de manière attrayante, d’exposition « alternative ».

Elle vient en réponse à une petite exposition qui s’est tenue il y a un mois dans le même lieu, organisée par le Musée-Institut du génocide arménien d’Erevan, et intitulée « La Scandinavie et le génocide arménien ». Suzanne Khardalian s’insurge contre le manque de sens moral qui conduit un établissement de renom tel que la Bibliothèque Royale du Danemark, à présenter en parallèle deux versions de l’Histoire. Les spécialistes Torsten Jorgensen et Matthias Bjorlund avaient déjà écrit en 2005 dans une lettre ouverte : “ ...Toute thèse selon laquelle il y a une “ position neutre “ entre une partie “ arménienne “ et une partie “ turque “ sur la “ question “ du génocide arménien est tout simplement fausse. S’agissant de la réalité historique du génocide arménien, il n’y a pas de partie “ arménienne “ ou “ turque “ de “ la question “, pas plus qu’il n’y a de partie “ juive “ ou “ allemande “ de la réalité historique de l’Holocauste. Il y a une partie scientifique, et une partie non scientifique, reconnaissance ou négation “. Le Collectif VAN vous présente une traduction de Gilbert Béguian d'un article en anglais du journal Armenian Weekly mise en ligne sur le site de NAM (Nouvelles d'Arménie Magazine) le 5 janvier 2013.


Légende photo: L’exposition sur le génocide arménien à la Bibliothèque Royale du Danemark


The Armenian Weekly

De Der Zor* à Maïdanek, banalisation du génocide en Scandinavie

par Suzanne Khardalian

Essai sur les cendres de Maïdanek en Suède, et l’exposition “alternative“ de la Bibliothèque Royale du Danemark.

Deux événements scandaleux se sont produits la semaine passée en Scandinavie. Tout a commencé lorsque le Musée-Institut du génocide arménien d’Erevan a entrepris d’organiser une petite exposition sur le thème de la Scandinavie et du génocide arménien, près de deux ans auparavant. L’exposition a amorcé sa tournée des capitales scandinaves cette année, et il y a presqu’un mois, elle est arrivée dans la capitale danoise, Copenhague, où elle fut installée dans une salle appartenant à la Bibliothèque Royale (tout en étant située dans l’Université de Copenhague). La surprise est venue lorsque le directeur de la Bibliothèque Royale, Erland Kolding Nielsen, annonça dans son discours d’ouverture qu’il y aurait une exposition “alternative“ organisée par l’Ambassade turque, et intitulée, “Le soi-disant génocide arménien“. Que faire ? Protester, bien sûr. Évidemment, la Bibliothèque Royale s’est attiré depuis lors une virulente critique de médias et d’historiens, concernant sa décision. Nielsen a cependant nié que l’institution se soit mise à genoux sous la pression de la Turquie.

“ Nous leur avons simplement donné la possibilité de montrer leur contre-exposition“, a-t-il dit. Ainsi, pour l’instant, c’est une affaire normale. L’exposition est toujours prévue.

La seconde histoire est tout aussi scandaleuse. Cette fois, elle se déroule dans la petite ville de Lund, au sud de la Suède, célèbre pour son université prestigieuse. Une galerie d’art y avait décidé l’organisation d’une exposition spéciale, et avait rapidement exposé l’œuvre d’un artiste, Carl Michael von Hausswolff, qui avait eu recours, pour ses peintures monochromes, à l’emploi de cendres qu’il avait récupérées à Maïdanek, un camp d’extermination nazi. Une peinture faite à partir des cendres des victimes de la Shoah, pour que tout le monde puisse en profiter.

L’exposition controversée a été retirée à la suite des protestations du Centre Simon Wiesenthal - qui avait qualifié la peinture de “sacrilège“ et d’ “abomination“ - et de celles de la communauté juive de Malmö. L’exposition “ alternative “ [de l’Ambassade de Turquie] organisée par la Bibliothèque Royale à Copenhague est, elle, toujours prévue, et soulève d’importantes questions relatives au négationnisme et au révisionnisme. Et pourtant, les deux incidents n’ont en quelque sorte que très peu attiré l’attention des médias, en particulier celle des média arméniens.

Deux crimes, deux génocides, étaient ciblés. Avec un effort incessant pour les banaliser.

Le peintre d’aquarelle, qui a utilisé les cendres, garde lui aussi le silence. Ou peut-être, allez savoir, il se réjouit du bruit qu’il a créé par son art. Une chose est sûre, il ne peut pas avoir ignoré l’attention que lui a portée la presse du monde. Un certain nombre de média polonais ont mis en avant le débat, tout comme la plupart des journaux israéliens, le Telegraph, et la presse française et espagnole. Des discussions sur les répercussions ont eu lieu immédiatement. Un procès sera-t-il fait à Von Hauswolff, à Lund ? La police devrait-elle saisir l’ “aquarelle“. La police ouvrira-t-elle une enquête pour “ violation de sépulture “ ? Cela était-il illégal ?

Et pour autant, la Suède a gardé le silence. Le peintre n’est pas le seul à garder le silence. Les organisations politiques et religieuses de Suède, les syndicats, les artistes gardent eux aussi le silence. Apparemment, il n’est pas indécent en Suède de profaner les victimes de génocide.

Si le silence en Suède m’a déçue, l’histoire de Copenhague m’a rendue furieuse. Le silence a même été plus grand dans le cas de l’exposition “ alternative “ turque du Danemark.

Tout ce que j’ai pu trouver, ce sont des protestations en sourdine, et une attitude “ le mieux est de l’ignorer “.

Mais le négationnisme n’est pas chose nouvelle en Scandinavie.

En 2005, Uffe Ostergaard, le directeur d’un département d’études sur l’Holocauste et le génocide de Copenhague , s’était impliqué dans la préparation d’une institution “ neutre “ ou “ lieu de dialogue “ où “ la question “ des “ tragiques événements de 1915 “ pourrait être discutée entre spécialistes arméniens et turcs. L’initiative était soutenue par l’ambassadeur turc à Copenhague, et Fugen Ok. Ostergaard avait fait siennes les vues négationnistes, publiquement et sans équivoque pendant plusieurs années, tout en soutenant avec insistance et en permanence qu’entre le point de vue arménien et celui des Turcs, sa position était “ neutre “.
La présentation avait l’air parfaitement innocente (les mots “ neutre “ et “ dialogue “ sont naturellement attrayants) ; tout comme l’emploi du terme “ alternative “ pour qualifier l’exposition en réponse au génocide arménien.

A cette époque, les spécialistes Torsten Jorgensen et Matthias Bjorlund avaient écrit dans une lettre ouverte : “ ...Toute thèse selon laquelle il y a une “ position neutre “ entre une partie “ arménienne “ et une partie “ turque “ sur la “ question “ du génocide arménien est tout simplement fausse. S’agissant de la réalité historique du génocide arménien, il n’y a pas de partie “ arménienne “ ou “ turque “ de “ la question “, pas plus qu’il n’y a de partie “ juive “ ou “ allemande “ de la réalité historique de l’Holocauste. Il y a une partie scientifique, et une partie non scientifique, reconnaissance ou négation “.

Il y a quelque chose de fondamentalement faux dans les attitudes mentionnées dans ce qui précède. Ce à quoi nous assistons est le manque total de courage et de détermination morale. Au nom de l’objectivité, nous voyons le révisionnisme et la négation. Mais l’objectivité, qu’est-ce que c’est ? En termes simples, une tentative pour montrer ouvertement les bases d’un choix, un point de vue. Mais j’ajouterais la chose suivante : l’objectivité ce n’est pas la même chose que le jugement, libre ou sans conséquence.

J’emprunterai quelques idées à Martin Wiklund, un chercheur de l’Université de Göteborg et auteur du livre History as a Court of Justice [L’Histoire en tant que Cour de Justice], dans lequel il soutient de façon convaincante que les historiens devraient avoir le courage de maintenir une attitude moralement responsable et adopter une position. Il suggère qu’un tribunal comme modèle de justice pourrait servir de ligne de conduite pour une science qui devrait s’interdire toute abstention.

Ce qu’il y a en commun à l’histoire et à un tribunal est que les deux devraient aspirer à administrer la justice, soutient Wiklund, et il a raison. Dans un procès de tribunal ordinaire, toutes les parties sont entendues, tous les faits qui s’y rapportent sont présentés et il en est tenu compte comme il convient. Une décision de justice signifie qu’une autorité reconnue (juges et jurés) évalue objectivement les intérêts de toutes les parties concernées (demandeur, défenseur, procureur, le droit). Nous n’espérons pas seulement que le procès soit équitable, nous voulons aussi qu’il donne lieu à une décision : il ne peut pas se terminer sur une simple compréhension des circonstances. En d’autres termes, dans un tribunal, l’objectivité n’est pas un problème et elle ne nuit en rien à la justice.

Il est vrai qu’un historien n’a pas vocation à prononcer un jugement, mais il ne devrait pas s’interdire de le faire lorsqu’il le faut. Il y a une conception très répandue dans les cercles universitaires selon laquelle les générations actuelles ne devraient pas s’ériger en juges des générations qui précèdent, en particulier parce que nos normes actuelles peuvent être révisées. Cette vision, pour autant, n’est pas raisonnable. Si tel était le cas, les juges ne pourraient rendre la justice parce que le droit, lui aussi, peut être changé au cours du temps.

Les historiens n’ont pas à leur disposition des lois leur permettant de juger par référence à elles, mais s’inspirant du cas de la justice, nous pouvons appliquer les principes actuels aux conditions passées pour en faire une évaluation.

Actuellement, parlant de justice, nous devons poser le problème non seulement en termes de culpabilité mais aussi en responsabilité. Les questions relatives à la culpabilité sont intimement liées à la mémoire vivante. S’agissant de l’occupation de la Finlande par la Russie en 1809 ou de l’occupation par Israël de la Cisjordanie, ou du génocide arménien, ils appartiennent tous au même univers moral.

L’aspect impartialité n’est peut-être pas le seul à prendre en compte, mais il est le plus pertinent.

Je ne dis pas que l’historien devrait toujours relever qui est coupable et qui est innocent, les auteurs et les victimes ; cependant l’historien a la responsabilité de toujours présenter un jugement impartial basé sur les faits pertinents de chaque cas.

Le savoir pour le savoir n’existe pas. Les historiens devraient porter la complexité de l’histoire dans la lumière. Mais ils devraient cependant le faire, pas seulement pour mettre la vérité en lumière, mais aussi pour développer la mémoire collective et le sentiment de l’histoire.

Peut-être Martin Wiklund peut-il nous indiquer la solution - au Danemark et en Suède, et ce qui est encore plus important, en Turquie.


Suzanne Khardalian

Suzanne Khardalian est auteur de films documentaires basée à Stockholm, Suède. Ses films sont “ Back to Ararat “, “ I Hate Dogs “ et “ Grandma’s Tattoos “ [Retour vers l’Ararat, Je hais les chiens, Les tatouages de grand-mère ]. Elle contribue régulièrement aux journaux de langue arménienne.

The Armenian Weekly

Traduction Gilbert BĂ©guian


*Nota CVAN : Der Zor, situé dans les déserts de Syrie, est la destination finale des déportés arméniens, lors du génocide perpétré dans l’Empire ottoman par le gouvernement Jeune-Turc en 1915/1916.






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Source/Lien : NAM



   
 
   
 
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