Aujourd'hui : Vendredi, 21 juin 2019
 Veille Media Contact



 
 
 
 

 
 
 
Dossier du Collectif VAN - #FreeOsmanKavala ! Liberté pour #OsmanKavala !
PHDN
Rejoignez le Collectif VAN sur Facebook
Cliquez pour accéder au site Imprescriptible : base documentaire sur le génocide arménien
Observatoire du Négationnisme
xocali.net : La vérité sur Khojali !
Cliquez ici !

Imprimer dans une nouvelle fenêtre !  Envoyer cette page à votre ami-e !
 
L'assassinat de Hrant Dink, une menace pour la démocratie en Turquie ?
Publié le :

LEMONDE.FR | 24.01.07 | 13h00 • Mis à jour le 24.01.07 | 13h39

Thierry : Pensez-vous que l'assassinat du journaliste turc d'origine arménienne Hrant Dink va permettre de créer un nouveau climat entre la Turquie et l'Arménie ?

Sophie Shihab : C'est en tout cas ce que souhaitent et espèrent la plupart des grands médias turcs et toute la Turquie libérale avec toutes ses minorités, et ceux qui espèrent un changement. Mais ce n'est pas encore gagné, car l'opposition nationaliste reste forte dans beaucoup de structures d'Etat et dans beaucoup d'esprits.

Salim38 : Quelle vision avait l'opinion turque de Hrant Dink avant son assassinat ?

Sophie Shihab : C'est difficile de parler d'une opinion turque, mais il est certain que Dink était plus souvent vilipendé par les grands médias que soutenu. Beaucoup d'éditorialistes qui, après sa mort, ont chanté ses louanges participaient auparavant aux campagnes de dénigrement d'un homme qui était non seulement d'origine arménienne, mais également un Turc qui participait à tous les combats démocratiques du pays. Il s'exposait ainsi aux attaques des nationalistes, de gauche ou de droite.

Djambaz : Quelle piste faut-il privilégier dans la responsabilité de l'assassinat, selon vous ? L'Etat profond, ou les groupuscules extrémistes de Trabzon ?

Sophie Shihab : Chacun en Turquie a sa propre piste privilégiée. Ce qui a été dit par la police, c'est que c'est un jeune groupe d'ultranationalistes de Trabzon qui a commis l'attentat sans en éprouver le moindre remords ensuite, comme s'ils étaient certains que cela allait être compris et honoré chez eux. Il n'est absolument pas exclu que ce soit, en effet, l'acte de ce petit groupe. Mais le fait qu'ils aient pu s'entraîner au tir pendant des mois dans la forêt, dirigés par un ultranationaliste qui avait déjà été condamné auparavant pour un attentat dans la ville contre un McDonald's montre qu'ils bénéficiaient au minimum d'une liberté d'action, si ce n'est d'une protection. Il n'est pas du tout exclu non plus que des éléments de ce que l'on appelle l'Etat profond aient choisi de les pousser.

Grichka : Y a-t-il vraiment une division en Turquie entre les "nationalistes" qui ne céderont jamais sur rien qui puisse toucher à "l'honneur de la Turquie" et une mouvance plus ouverte et plus démocratique ?

Sophie Shihab : Il y a bien sûr une vive division, mais les frontières sont mouvantes, parce que tous les Turcs sont élevés à l'école et par les médias dans un esprit qui rend l'idée de la valeur du Turc et de son grand chef Atatürk sacrée. Dans les écoles, les enfants n'apprennent absolument rien de l'histoire, du monde comme de la leur. Et les télévisions passent des séries où les héros sont des mafieux qui tuent pour la grandeur de l'Etat turc. Dans ces conditions, beaucoup de Turcs élevés ainsi dans le nationalisme comprennent eux-mêmes facilement que ce n'est peut-être pas la meilleure voie, et la société dans son ensemble semble évoluer, lentement mais sûrement, vers plus d'ouverture.

Vish : La participation des Turcs à la manifestation en hommage à Hrant Dink n'est-elle pas une stratégie politique pour montrer au monde qu'en Turquie les Arméniens et les Turcs sont solidaires ?

Sophie Shihab : On peut dire ça comme ça, mais ceux qui ont participé ont vraiment montré qu'ils sont solidaires. Cela dit, il est vrai que pour beaucoup de participants et beaucoup de Turcs en général, c'était la motivation. Ils disaient ouvertement qu'ils voulaient ainsi montrer au monde qu'ils ne sont pas des barbares qui approuvent un tel crime. Personne en Turquie, d'ailleurs, n'a osé l'approuver publiquement, à l'exception des auteurs eux-mêmes, qui, selon la police, ont dit qu'ils ne regrettaient rien.

Le problème est surtout que beaucoup de Turcs refusent de voir la réalité de l'existence de ces groupes élevés dans la haine. Ils cherchent donc à trouver toutes sortes de théories du complot pour ce crime. Même si tous les médias l'ont condamné, il y a eu beaucoup de papiers expliquant qu'un tel crime ne pouvait être commis que par des ennemis de la Turquie. Les autorités, dont le premier ministre Erdogan, ont souligné qu'il s'agissait de balles tirées contre la Turquie, et les plumes nationalistes ont commenté cela en disant qu'il devait s'agir d'un complit ourdi soit par les extrémistes arméniens pour faciliter l'adoption de lois reconnaissant le génocide, notamment aux Etats-Unis ; soit, pour les kurdophobes, par le PKK, pour bien montrer la sauvagerie de l'Etat turc. Certains ont aussi bien sûr parlé du Mossad. Celui-ci aurait voulu empêcher une prétendue opération militaire turque prévue dans le nord de l'Irak. Toutes ces théories du complot extérieur trouvant facilement un écho favorable dans les esprits turcs.

Alane : Dans quel état d'esprit se trouve le gourvernement ? D'un côté, c'est tout de même grâce à lui qu'existe le fameux article 301 du code pénal qui sanctionne toute atteinte à la dignité de la Turquie (comme l'évocation du génocide), de l'autre il semble sincèrement regretter l'assassinat du journaliste...

Sophie Shihab : Le gouvernement est très mal. Le problème, c'est qu'il n'est pas homogène. Au sein de l'AKP au pouvoir, il y a des islamistes libéraux, il y en a même un de gauche, mais il y a aussi quelqu'un comme le ministre de la justice, qui a fabriqué cette loi, et qui a des partisans dans son parti, suffisamment en tout cas pour empêcher que le Parlement dominé par l'AKP ne se décide à abroger, ou au moins modifier cette loi. Etant bien entendu que l'opposition nationaliste du CHP pousse à fond contre son abrogation. Le CHP se dit pourtant kémaliste, laïque et républicain.

Grichka : Dans l'environnement actuel, y a-t-il au sein du gouvernement turc une personnalité qui serait capable de lancer le processus de reconnaissance du génocide ?
Krikor : La Turquie est-elle prête à reconnaître le génocide arménien ?

Sophie Shihab : La Turquie, en tout cas avant le meurtre de Dink, n'était absolument pas prête à le reconnaître, même si beaucoup de choses ont changé dans les milieux intellectuels. Il est en tout cas indéniable que l'idée fait son chemin malgré toutes les censures. Il y a aussi le fait que beaucoup de Kurdes, et notamment des Alevis, qui ensemble peuvent former pas loin d'un cinquième de la population, reconnaissent en général le génocide. L'ancien président Özal avait été sur le point de lancer un processus de reconnaissance. Mais actuellement, la Turquie est en période électorale, et il est très improbable que quiconque se lance dans cette douloureuse introspection cette année. En tout cas quiconque souhaitant le pouvoir.

Volkan : Depuis des années, les ultranationalistes ont déjà perpétré des assassinats contre des journalistes ou d'autres (prêtre italien). Comment peut faire la Turquie, et le gouvernement, pour se débarrasser de ces personnes-là et des commanditaires militaires qui les manipulent de façon à ancrer la démocratie en Turquie ?

Sophie Shihab : En effet, l'assassinat de Dink comme journaliste n'est que l'un parmi des dizaines durant les dix dernières années. Mais la situation a beaucoup changé depuis les années 1970, suivies par le coup d'Etat et la répression. Les assassinats de journalistes sont devenus beaucoup moins nombreux. Ils ont maintenant un caractère épisodique, et aucun n'a eu lieu au cours des dernières années de l'AKP au pouvoir.

Il reste que la tension politique est vive entre les tenants des militaires et ceux qu'on peut appeler les démocrates, soutenant les islamistes modérés à défaut de mieux. Et cette tension s'est traduite par des assassinats-provocations, comme celui cette année d'un prêtre catholique ou d'un juge, avant le meurtre de Dink. La solution – mais elle est à long terme – est de changer les manuels scolaires et la façon d'éduquer les enfants. De faire de l'éducation une éducation à la démocratie et non aux valeurs nationales d'une nation assiégée. Mais le pays et la bureaucratie manquent encore de personnes capables de mener une si vaste entreprise.

Alane : Faut-il être pessimiste quant à une évolution nécessaire de la société turque ? Comment la Turquie va-t-elle se dépêtrer de cette affaire eu égard au processus d'intégration à l'UE ?

Sophie Shihab : Il est certain que le processus d'intégration à l'UE, qui a fortement accéléré les changements démocratiques, depuis 2002 surtout, joue un peu maintenant en sens contraire. Déçus de voir l'UE revenir sur toutes ses promesses d'intégration, les Turcs en viennent à voir d'un autre œil toutes ces valeurs présentées comme exigées par cette même UE en laquelle ils n'ont plus confiance. Même si le gouvernement continue à dire qu'il va poursuivre les réformes, pour le bien de la Turquie et non plus pour plaire à Bruxelles.

Guillaume : Ce meurtre peut-il être mis sur le même plan que celui d'Anna Politkovskaïa il y a quatre mois (au niveau des mouvements impliqués, de la réaction des autorités publiques) ?

Sophie Shihab : Il peut peut-être être mis sur le même plan au niveau des personnes impliquées, mais certainement pas au niveau des réactions publiques. Poutine avait déclaré au bout de deux ou trois jours que le meurtre de Politkovskaïa a fait plus de mal à la Russie que ses articles, qui n'avaient aucun poids, alors qu'Erdogan a immédiatement interrompu un conseil des ministres pour parler à la presse et vivement dénoncer ce meurtre dans les termes les plus durs.

Patrice_64122 : Pensez-vous voir l'arrivée très prochaine de gestes de la Turquie en faveur de l'Arménie ?

Sophie Shihab : Il y a des voix en Turquie qui appellent le pouvoir turc à faire de tels gestes. Mais la majorité n'y est pas favorable tant que l'Arménie ne fait pas elle-même ces gestes en direction d'une solution du problème du Haut-Karabakh. On parle de contacts en vue d'une ouverture de la frontière, mais ceux-ci ont souvent suscité des espoirs et n'ont jusque-là jamais abouti. L'épée de Damoclès qui pèse sur Ankara sous forme de vote probable au Congrès américain d'une reconnaissance du génocide arménien peut cependant pousser la Turquie à des gestes audacieux. Surtout si elle se sent soutenue par l'opinion depuis la vaste manifestation de solidarité après l'assassinat de Dink.

Chat modéré par Gaïdz Minassian



Retour à la rubrique



Source/Lien : Le Monde



   
 
   
 
  Collectif VAN [Vigilance Arménienne contre le Négationnisme]
BP 20083, 92133 Issy-les-Moulineaux - France
Boîte vocale : +33 1 77 62 70 77 - Email: contact@collectifvan.org
http://www.collectifvan.org