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L’identité arménienne et la crise de Gezi
Publié le :

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - « Avant de quitter le journal Taraf, j'avais rédigé un article sous le titre "A propos de l'identité arménienne" où je précisais que l'identité arménienne, au fond, n’était pas une profession, bien qu'on désire souvent nous voir porter cet habit en toute occasion. » « Les Arméniens sont, soit tous des traîtres, soit notre part la plus précieuse et la plus innocente. Ces deux approches exceptionnelles, le racisme positif et le racisme négatif, s’érigent en obstacles devant les Arméniens qui désirent vivre "normalement". Dès que "l'Arménien précieux" décide de devenir un acteur, et refuse de jouer son rôle de bibelot, on l’affuble de l'adjectif le plus péjoratif, et vice versa. » Le Collectif VAN vous propose cet article publié par le journaliste arménien de Turquie, Markar Esayan le 12 juillet 2013. L’auteur y analyse la crise de Gezi et l’implication de certains Arméniens.

Markar Esayan

12 juillet 2013

L’identité arménienne et la crise de Gezi

Je ne suis pas sûr que ce thème mérite un article en entier. Il nous arrive à tous de surestimer un sujet simplement parce qu’il nous touche de trop près. Cependant, me fiant à mes sentiments, j’ai finalement jugé qu’il était nécessaire d’écrire un tel article. Même si l’analyse porte sur les évènements de Gezi, c’est au fond une question perpétuelle, une constante : les Arméniens, l'identité arménienne, et comment ils sont perçus.

Avant de quitter le journal Taraf, j'avais rédigé un article sous le titre "A propos de l'identité arménienne" où je précisais que l'identité arménienne, au fond, n’était pas une profession, bien qu'on désire souvent nous voir porter cet habit en toute occasion. L’appartenance au peuple arménien n'a, à mes yeux, rien qui la différencierait des autres appartenances. Ça n’implique ni une supériorité ni l’inverse. Considérer le peuple arménien comme supérieur ou, dans une haine de soi, se juger inférieur, reviendrait au même, et serait simplement du racisme.

J'ai subi une discrimination pour une grande partie de mes identités juxtaposées, comme beaucoup d'entre vous. Sanctifier cette victimisation et me lamenter n’étaient pas de mon goût. Nous arrivons à transformer notre propre être, non pas le monde. Mais chaque fois qu'un nouvel individu réussit à le faire, c'est également le monde qui se transforme. C’est un peu ça, ce que l'on appelle le changement. Tout autre méthode me fait penser plutôt à un champ lexical négatif qui va de l'ingénierie sociale jusqu’au fascisme.

La discrimination que j'ai subie m'a été très utile, dans le sens où elle m’a fait réaliser que je l’appliquais moi-même également, à d’autres. Parce que blessé, j’en ai très vite pris conscience. Turcs, Musulmans, Kurdes et d'autres ne m'étaient donc plus des inconnus, mais des personnes ayant des problèmes similaires aux miens. J'ai réalisé que c'était notre question commune. Lorsque mon voisin n’était pas en sécurité et ne mangeait pas à sa faim, lorsqu’il subissait une discrimination quand moi-même j’étais à l'aise, cela me concernait. Je me devais d’être concerné. Afin que notre égalité établie puisse devenir la garante du système. Je voulais que d’autres aussi le comprennent. Et c’est pour cette raison-là que j’ai été enclin, non pas à me faire le porte-parole des problèmes des Arméniens, mais à considérer ces problèmes comme une partie d'une problématique commune, et à les partager en tant que tels.

Les Arméniens ont en Turquie une fonction très importante et cette importance est indépendante de leur nombre. Le génocide de 1915 est également la date de naissance des problématiques graves comme la question kurde, les divergences et la haine entre les peuples de Turquie. C’est par conséquent la question qui pose le plus de difficultés à l'inconscient collectif et donc c’est celle qui dans le processus de démocratisation et d'amélioration en Turquie sera résolue le plus tard. Car c'est la question enfouie le plus profondément et la plus difficile à résoudre. L’Arménien, c’est le bras dont le Turc et le Kurde ont accepté de se défaire; et de couper. C’est une question extrêmement difficile.

C’est donc pour cela que le mot, l'adjectif "Arménien", l'identité arménienne ne peuvent jamais retrouver leur sens naturel dans le quotidien, ne peuvent se normaliser. “L’Arménien" est, ou bien très mauvais, ou trop, trop bon. Lorsqu’il n’est pas traité plus bas que terre, on le sanctifie. Les Arméniens sont, soit tous des traîtres, soit notre part la plus précieuse et la plus innocente. Ces deux approches exceptionnelles, le racisme positif et le racisme négatif, s’érigent en obstacles devant les Arméniens qui désirent vivre "normalement". Dès que "l'Arménien précieux" décide de devenir un acteur, et refuse de jouer son rôle de bibelot, on l’affuble de l'adjectif le plus péjoratif, et vice versa.

C'est aussi ce qu’il s'est passé à Gezi. Ne tenant compte que de la position prise par quelques personnages qui ont un pouvoir représentatif, l'Arménien s’est encore mué aux yeux de certains en un être miraculeux, un patriote; et aux yeux d'autres, en un traître ou un provocateur. Mais en réalité, les Arméniens, comme tous les individus vivant en Turquie, sont bien loin de partager toujours les mêmes opinions et les mêmes sentiments. On a oublié que les idées d'un petit nombre d'Arméniens connus ne pouvaient objectivement représenter ni toute la population arménienne de Turquie, qui est de 50 000 personnes, ni les 8 millions d'Arméniens dispersés dans le monde entier, ni tout leur bagage historique.

On pourrait prétendre que les personnes représentant la communauté ont un peu trop joué de leur titre. Mais finalement, même si ce n'est pas glorifiant, c’est tout de même un droit, et c’est à eux tôt ou tard d’en rendre compte. Mais ça ne se passe pas comme ça en Turquie. On fait payer le prix à l'adjectif “arménien” dans sa totalité.

C’est donc en raison de tout cela que l'identité arménienne était en premier plan durant les évènements de Gezi, ce qui dépasse de loin le vraisemblable et le compréhensible. Et là, nous avons été témoins d’une immoralité grave. La romantisation de l'identité arménienne et la sanctification de ses problèmes a nui à la concrétisation même de ces problèmes; et c’est à partir de là qu’on a essayé de bâtir un discours anti-gouvernemental. On arrive toujours à trouver dans ces cas-là quelques Arméniens prêts à jouer le rôle principal, ou celui de figurant. On y est arrivé d’ailleurs. Cette sorte d'identité crée une opportunité de carrière qui ne demande aucun effort de soi et en soi. D’ailleurs les lieux communs à user sont là. Ce qui compte est d'être présent en tant qu'Arménien et non pas d'avoir des idées précieuses. Il existe de toute façon des clichés. Il suffit de les répéter et de montrer au monde par cette identité comment les Arméniens se plaignent du gouvernement.

"L'Arménien" et l'identité arménienne défendue, l'élément minoritaire vient ainsi compléter cette "résistance" apolitique, à l’énergie dÂ’autant plus transmissible, parce quÂ’apolitique. Entretemps, une routine à laquelle on était bien habitué dans le passé, un cimetière arménien rebâti en taverne, un lutteur qui dit une énormité sur les Arméniens, sont bien mis en évidence puisque cÂ’est lÂ’AKP qui en est responsable. C'est de là que vient la légitimité des accusations. "Le dictateur" sÂ’en prend brutalement à une petite minorité et "les défenseurs des libertés", une communauté un peu plus nombreuse que lÂ’autre, défendent ses droits. C'est encore l'AKP qui a fait tuer Hrant Dink. Dans la rhétorique de Gezi, l'identité arménienne comble un vide important, pour faire chuter Erdoğan.

Pourtant, cÂ’est en salles de cinéma pour films porno quÂ’avaient été transformées, dans un passé récent, des églises arméniennes; et ceci, sous le gouvernement du CHP "laïque et moderne". Et cÂ’est le "dictat de l'AKP" qui en 2002 avait abrogé la loi de 1936 qui permettait au gouvernement de confisquer les biens des fondations arméniennes. Ce sera probablement par "Erdoğan, le dictateur" que les portes de l'Institut de théologie orthodoxe de Halki seront bientôt ouvertes.

Et les autres?

Les Arméniens qui ont su analyser que Gezi n'était pas que Gezi, et que tout ça va vers une toute autre direction, sont cette fois applaudis par une partie des militants de l'AKP avec ces mots-là: "Ah, mais c’est un Arménien qui le dit! C’est un Arménien qui vous apprend comment être patriote !" Tout ça a beaucoup plus de valeur lorsque c’est dit par un Arménien. Et pourquoi donc? N’étions-nous pas des citoyens à part entière de ce pays? Est-ce parce que vous attendez le pire de notre part, que “le bien” lorsqu’il arrive vous rend si heureux?

Par ailleurs dans certains journaux, on montre du doigt les activistes arméniens. Les Arméniens font partie du plan ourdi contre la Turquie. Pourquoi seraient-ils plus responsables que d’autres qui ont aussi dit et fait n’importe quoi. Est-ce parce que vous vous attendiez au pire de leur part, que vous leur en voulez autant pour “cela”?

Tout cela nous montre une fois encore à quel point le mot "Arménien" a dans l’imaginaire populaire une résonnance terrible et surréelle. Ma position concernant les évènements de Gezi n'a rien à voir avec mon appartenance ethnique. Mais bien qu’indépendante de mon choix, ça méritait bien un article.

Je vous souhaite un bon Ramadan.

12.07.2013

Relecture et correction Collectif VAN – 19 juillet 2013 - 07:20 – www.collectifvan.org




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Source/Lien : Markar Esayan



   
 
   
 
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