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Le combat d’Orhan Pamuk et des intellectuels turcs
Publié le :

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Le Collectif VAN vous propose la traduction d'un article paru en anglais dans SPIEGEL le 10 février 2007

SPIEGEL ONLINE -10 FÉVRIER 2007, 05:53 PM

NATIONALISME MORTEL

Annette Grossbongardt à Istanbul

La guerre de la culture envers les auteurs et journalistes critiques s’intensifie en Turquie, les nationalistes assassins s’agitant contre les dissidents. De nombreux libéraux sont menacés, y compris le Prix Nobel Orhan Pamuk qui a désormais quitté le pays.

Orhan Pamuk s’est envolé pour la Foire Internationale du livre au Caire le jour des funérailles de son ami Hrant Dink. Il existe "un grand intérêt pour tous les aspects de la littérature et de la culture turque" dans le monde arabe, a déclaré le Prix Nobel de littérature 2006, mais cela ressemblait à une tentative de justification d’un voyage à l’étranger, puisque la situation en Turquie est devenue précaire pour lui et pour d’autres écrivains et journalistes libéraux.

Sur ce point, Pamuk a apparemment agi par peur pour sa vie. Il n’a pas participé à la marche funéraire de Dink il y a deux semaines, le journaliste turco-arménien assassiné par des ultranationalistes. Plus qu’une procession funéraire, l’événement s’est transformé en une marche de manifestants qui scandaient, "Nous sommes tous Arméniens", ce qui fit grande impression sur les Européens. Mais en dépit de son absence à la procession, Pamuk n’a pas hésité à critiquer publiquement le gouvernement turc, le judiciaire et la société, qu’il tient en partie pour responsables de la mort de Dink. "L’assassin de mon ami au coeur d’or a attristé ma vie," a admis Pamuk, "Je suis furieux envers tout et tous, et je me sens honteux."

Pour accentuer ses mots, la Turquie était en effervescence vendredi dernier en raison d’images diffusées : des officiers de police photographiés posant fièrement avec le jeune meurtrier présumé. Les policiers ont été suspendus de leurs fonctions, mais pas avant que le journal Sabah ne condamne l’incident, en écrivant qu’un meurtrier nationaliste était traité comme un héros.

Depuis, Pamuk qui est devenu l’avocat le plus en vue pour une Turquie libérale, moderne et cosmopolite, a déjà quitté Istanbul pour les États-Unis, où il compte rester, pour le moment, pour donner des conférences dans diverses universités. Il a annulé une tournée de lectures en Allemagne la semaine dernière, ainsi que les cérémonies à l’Université Libre de Berlin et à l’Université Catholique de Bruxelles. Les deux institutions avaient prévu de décorer Pamuk du titre de Docteur Honoris Causa, mais l’auteur a simplement décliné l’offre sans vraiment fournir d’explications. Les éditions Carl Hanser Publishing Company, qui ont fait paraître ses livres en allemand, y compris "Le château blanc," "Neige" et plus récemment, "Istanbul," n’ont reçu qu’un fax laconique expliquant l’absence de Pamuk. Le répondeur de son domicile à Istanbul était débranché, et lorsque des journalistes ont réussi à le joindre, il a raccroché.

"D’autres vont mourir"

"Dites à Pamuk de faire attention!" a dit publiquement l’un des principaux suspects du meurtre de Dink, l’extrémiste de droite Yasin Hayal, un homme au casier judiciaire chargé. La menace a dû grandement impressionner l’auteur.

La semaine dernière, le groupe qui s’est auto proclamé "La Brigade de la Vengeance Turque" (TIT) a passé une vidéo sur YouTube montrant le cadavre de Dink à côté de photos de Pamuk. Les textes de la chanson qui accompagnait les images disaient: "On ne peut pas être amis avec eux." La vidéo se termine par une vue du drapeau turc et la tête d’un loup -- le symbole des ultranationalistes turcs, et cette menace: "D’autres vont mourir."

Pamuk, l’écrivain le plus célèbre de Turquie et un homme qui devrait être la fierté de son pays, pays qui demande à rejoindre l’Union Européenne, a été poursuivi en justice par des nationalistes haineux depuis un certain temps, et il n’est pas le seul. Environ une douzaine d’écrivains, de journalistes et d’universitaires turcs sont en ce moment la cible de cette haine sans fond, émanant des fanatiques d’extrême droite.

Le départ précipité de Pamuk éclaire le choc des cultures et le climat d’agitation, d’intimidation et de peur qui règne en Turquie, surtout pour ceux qui osent toucher aux tabous nationaux -- et ils sont nombreux, y compris le génocide arménien de 1915 sous l’Empire ottoman, que le gouvernement turc continue de nier, les minorités chrétiennes, les Kurdes et le PKK (Parti des Travailleurs Kurdes) et, bien sûr, Kemal Atatürk, le fondateur de l’État turc moderne.

Selon les statistiques effectuées par Turkish Human Rights Foundation, près de 100 intellectuels ont déjà été poursuivis en justice pour avoir fait part de leurs opinions critiques. La plupart est inculpée pour crime "d’insulte à la turcité," ou pour atteinte aux institutions nationales.
Les accusateurs réactionnaires utilisent le fameux article 301 turc pour persécuter les penseurs critique.

Elif Shafak, 35 ans, une écrivaine populaire et courageuse, n’a rien fait de plus menaçant que d’écrire un roman ("Le bâtard d’Istanbul") qui raconte les histoires entremêlées d’une famille turque et d’une famille arménienne aux États-Unis et à Istanbul. Son roman a incité un groupe d’avocats nationalistes à faire un procès à Shafak en 2006, simplement car l’un de ses personnages dit: "Je suis le petit-fils des survivants du génocide, qui ont perdu la vie par les mains des bouchers turcs en 1915."

Shafak a été acquittée, mais elle a admis s’être sentie choquée par ce procès. Comme cela se déroule pour tous ces procès, les activistes nationalistes en colère se rassemblent à l’extérieur du tribunal. Ce sont ces mêmes activistes qui ont jeté des oeufs sur Pamuk qui a aussi été accusé "d’insulte à la turcité," et Perihan Magden, une journaliste qui a écrit un article défendant les objecteurs de conscience, a été traitée "de pute du PKK."
Shafak était enceinte lorsque son procès a débuté. Elle reçoit des lettres de menaces depuis un certain temps, mais c’est seulement après le meurtre de Dink que le gouvernement a fini par reconnaître qu’elle courait un danger ainsi que d’autres journalistes. Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a désormais assigné des gardes du corps gouvernementaux aux écrivains et intellectuels considérés comme étant en danger.

Les racines traîtres

Des citoyens obsédés idéologiquement agissent souvent en informateurs, tel le procureur d’Izmir qui a porté plainte contre Muazzez Ilmiye Çig, une archéologue de 92ans. Le procès contre Çig tourne autour d’un foulard religieux, l’un des symboles central du conflit de la Turquie musulmane mais hautement séculaire. Çig, qui est spécialiste de l’histoire sumérienne, a écrit que les foulards étaient, à l’origine, portés par les prêtresses sumériennes pour initier les jeunes hommes au sexe. Çig a été accusé "d’incitation à la haine", mais elle a été acquittée.

Le portrait de Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la nation turque moderne, est accroché au mur de tout bureau officiel turc, dans toute entreprise, toute salle de classe. Il est mort il y a 70 ans, mais critiquer ce personnage historique reste tabou. Lorsque Atilla Yayla, un politologue d’Istanbul a osé décrire les premières années du gouvernement d’Atatürk comme "un pas en arrière, et non une période de progrès" et qu’il a critiqué le culte officiel du travail de héros entourant Atatürk, il a été rapidement suspendu de ses fonctions.

Lorsque la journaliste Ipek Çalislar a écrit sur un fait concernant Atatürk, qui s’était déguisé en femme pour échapper à une tentative d’assassinat, elle a été accusée d’avoir terni la réputation d’Atatürk. "Atatürk était un homme incroyablement courageux et il n’aurait jamais fait une chose pareille," écrit un lecteur furieux qui a porté plainte contre l’auteur. Si Çalislar avait été déclarée coupable, elle aurait pu passer quatre ans et demi en prison.

Même les traducteurs de livres indésirables ne sont pas à l’abri de la persécution, pas plus que des éditeurs, comme Fatih Tas qui a publié une étude d’un professeur américain sur "Le coût humain du commerce américain des armes." La Turquie, alliée des USA, est critiquée dans ce rapport.

"Une vague de nationalisme"

Pour l’Union Européenne, les procès qui cherchent à museler la liberté d’expression, sont le baromètre de l’aptitude de la Turquie à devenir membre de l’UE. Chaque nouveau procès crée de réels doutes quand au succès de la transformation du pays en une société pluraliste.

Les racines du problème sont profondément ancrées dans une société hautement traditionnelle et conservatrice, et de larges segments de celle-ci ont soudainement choisi de faire obstruction aux efforts du pays pour s’intégrer à l’ouest. "La Turquie d’aujourd’hui abrite une petite société moderne et une vaste société pré-moderne, elles vivent cote à cote, mais pas dans la même ère," dit le sociologue Dogu Ergil.

Les nationalistes qui préfèrent conduire leur pays à s’isoler plutôt que de le livrer aux "ennemis impérialistes" de l’ouest dominent largement le segment pré-moderne de la société turque.

Le pays est parcouru par une "vague de nationalisme sans précédent," se plaint le politologue Baskin Oran, qui a également été poursuivi en justice, dans son cas, pour avoir écrit un rapport critique sur la situation des minorités en Turquie. L’administration Erdogan, qui fait campagne sur une plateforme de réformes, mais qui a à cœur de gagner les élections, ne fait pratiquement rien pour freiner la vague réactionnaire dans le pays.

L’autre camp, le segment moderne de la société turque, est composé de 100 000 personnes qui ont défilé dans les rues à la mort du journaliste assassiné, Dink, mais également de l’élite économique du pays, qui sait que la Turquie n’aura de futur qu’en faisant partie de l’ouest. Mais les nationalistes ont contré la démonstration de solidarité du pays avec la minorité arménienne par leurs tentatives répétées visant à convaincre l’opinion publique de se désolidariser des manifestants, et ils ont fait faire des bannières sur lesquelles on peut lire: "Nous sommes tous Turcs, nos noms sont Mehmet, Hasan et Hüseyin, pas Hrant Dink." Une lutte âpre s’est engagée sur la future direction de la Turquie, avec d’un côté une ferveur assassine. Quel côté sortira victorieux, ce n’est pas encore décidé.

Menaces constantes

Le jour où Ismet Berkan, directeur du journal libéral Radical, a dû se faire accompagner de gardes du corps pour quitter son bureau, a été le jour où il a commencé à penser à quitter le pays. "Mais, c’est exactement ce qu’ils veulent" dit-il, "Et c’est pourquoi nous devons rester et faire entendre nos voix contre ceux qui veulent couper la Turquie du reste du monde."

Cela requiert du courage, surtout pour celui qui reçoit jusqu’à 50 lettres anonymes de menaces par jour, lettres qui annoncent: "Nous nous débarrasserons de toi, nous te tuerons." Il y a un an, Berkan et quatre autres sont passés en procès pour avoir critiqué une décision de justice interdisant la conférence sur la question arménienne.

Baskin Oran refuse également de partir sous la menace. Le professeur persévère dans sa petite maison d’Ankara, en s’accrochant à la conviction que la Turquie "s’améliore chaque jour, même si nous passons par des phases infernales sur la route du paradis." Il sollicite de la compréhension pour son pays, qui, dit-il, passe par un processus de développement en quelques décennies, ce qui avait pris des siècles à l’Europe. Oran reçoit régulièrement des emails, des coups de téléphone et des télécopies dans lesquels les fanatiques le traitent de "bâtard" et de "traître", messages accompagnés de menaces telles que : "On baisera ta mère" et "on va te tuer." Dans un rapport qu’il a écrit sur les minorités turques, Oran propose l’utilisation du terme de "citoyens de Turquie" au lieu de définir ethniquement le mot "Turcs."

Les juges accusent Oran "d’incitation à la haine " et, avec ses idées, de promouvoir le "chaos" et de mettre en danger les "éléments fondamentaux de la République turque." Oran se défend avec une "contre-accusation" de 40 pages qu’il doit, dit-il, à ses étudiants, "à qui j’ai enseigné ces dernières 37 années, pour affronter ces positions anti-démocratiques". Ses efforts ont été couronnés de succès -- pour le moment. Mais il a cependant besoin de la protection de la police à chaque fois qu’il quitte son domicile.

"Je vis dans un pays qui célèbre et honore ses généraux, ses officier de police et ses hommes politiques, même ceux qui sont encore en vie, mais qui persécute ses écrivains avec des procès et des peines de prison," a dit Pamuk l’an dernier, alors que son procès était encore en cours.

Une relation difficile avec les intellectuels

L’humeur hostile de la Turquie reflète la relation difficile du pays avec ses intellectuels et son manque de confiance profond envers ses auteurs pro-occidentaux qui critiquent le système de l’intérieur.

"Nous sommes toujours vus comme des fuyards potentiels, à défaut de traîtres potentiels," affirme l’écrivaine Shafak. "Critiquer le pays est considéré comme pratiquement l’équivalent de le détester." Dans une interview télévisée récente, on lui a demandé: "Avez-vous déjà dit que vous ne vous trouviez pas chez vous en Turquie?"

Lorsque Pamuk a reçu le Prix Nobel de Littérature en octobre, une première pour la Turquie, ses compatriotes turcs, adversaires nationalistes, ont été quelque peu restreints s’agissant de leurs propos envers l’auteur. À ce jour, nombre d’entre eux sont convaincus que la seule raison pour laquelle Pamuk a reçu le prix Nobel, est parce q’il a ouvertement critiqué et parlé du génocide arménien.

Pamuk a baissé le ton depuis. "Surtout, maintenant que je suis Prix Nobel," dit-il, "cela ne m’intéresse plus d’aborder des sujets politiques mineurs en tant que tels," admet-il. Cependant, il ajoute être parfois furieux de ne pas être capable de tenir sa langue. Il semblerait y avoir en ce moment de nombreuses raisons pour que Pamuk se remette à parler.

© Traduction C.Gardon pour le Collectif VAN 2007

The Struggle of Orhan Pamuk and Turkey's Intellectuals



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