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Combattre le négationnisme, jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme
Publié le :

Le Temps

Vendredi 14 février 2014

Sévane Garibian

Sévane Garibian et Stefan Kristensen, respectivement juriste et philosophe, regrettent que la CEDH ait désavoué la Suisse dans l’affaire Dogu Perinçek. Ils rappellent l’importance de condamner le négationnisme

Dans toutes les sociétés confrontées à l’héritage d’un génocide ou d’un crime contre l’humanité, la persistance de formes plus ou moins sournoises de négationnisme constitue un défi et une responsabilité fondamentaux. Un génocide ne consiste pas seulement dans l’extermination programmée et consciencieusement exécutée d’un grand nombre de personnes; ces deux aspects, l’intention et l’exécution, sont complétés par un troisième, la négation. Au moment même où le crime est commis, ses traces sont effacées et sa réalité niée. Il ne faut pas voir là un réflexe de défense d’un criminel qui aurait honte de son acte et chercherait à le cacher pour échapper à la condamnation. La négation remplit une fonction au contraire essentielle dans l’entreprise génocidaire: elle adresse aux victimes et aux rescapés le message que, non seulement ils n’ont pas droit à la vie, mais qu’en réalité, ils n’existaient même pas avant, du moins pas en tant qu’humains. C’est seulement de cette manière que le génocide devient le crime parfait: non seulement il vise à éliminer une population sans rémission pour le futur, mais également en amont, dans le passé. Pour que l’entreprise d’extermination soit entière et complète, il est nécessaire que ses exécuteurs puissent affirmer que ceux qu’ils ont exterminés n’existaient en réalité pas même avant.

Voilà la logique folle de la catastrophe, voilà pourquoi tant de survivants ont une souffrance psychique qui dépasse de loin le «choc post-traumatique». Par conséquent, il est essentiel, pour protéger la dignité des victimes et des rescapés, autant que de répondre au devoir de prévention des génocides, de prendre leur négation – cœur invisible du processus génocidaire – au sérieux.

On voit à quel point le jugement du 17 décembre 2013 de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) dans l’affaire Dogu Perinçek concerne un enjeu fondamental et sensible. Les juges des droits de l’homme (cinq juges contre deux) viennent de condamner la Suisse, et désavouer l’appréciation des juridictions nationales, pour avoir violé la liberté d’expression du président général du Parti des travailleurs turc. Celui-ci, condamné en Turquie pour sa ­participation active au réseau Ergenekon (impliqué dans l’assassinat du journaliste Hrant Dink, et qui comprend les acteurs les plus virulents du racisme anti-arménien et du nationalisme turc), est en outre le fondateur du Comité Talaat Pacha, principal instigateur du génocide des Arméniens. L’argument apporté par la CEDH, par ailleurs d’une fermeté bienvenue s’agissant de la négation du génocide du peuple juif (affaire Garaudy, 2003), est pour le moins surprenant et problématique. En bref: contrairement au cas d’espèce dans l’affaire Garaudy, les propos de Dogu Perinçek qualifiant le génocide arménien de «mensonge impérialiste international», ne seraient constitutifs, selon la Cour, ni d’un «abus de droit» (non protégé par la Convention européenne selon son article 17), ni d’un «besoin social impérieux» justifiant une limitation de la liberté d’expression (article 10); ceci parce que Dogu Perinçek nierait la seule qualification juridique de génocide (et non les massacres et déportations des Arméniens), et qu’une telle négation ne serait pas de nature à inciter à la haine. Roger Garaudy lui-même avait également argué devant la CEDH, en vain, du fait qu’il ne niait pas l’existence des crimes nazis.


Lire aussi : Dossier du Collectif VAN : affaire Perinçek




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Source/Lien : Le Temps



   
 
   
 
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