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Hrant Dink : Le pigeon abattu sur le pont
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Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Le Collectif VAN publie la traduction de l'article paru en anglais sur Middle East Report le 16 février 2007.

Le pigeon abattu sur le pont


de Ayse Kadioglu - 16 février 2007
publié sur : Middle East Report Online

(Ayse Kadioglu est professeur de sciences politiques √† l’Universit√© Sabanci-Istanbul.)

“Parfois, ils me demandent comment c’est d’√™tre un Arm√©nien. Je leur dis que c’est une chose merveilleuse et je le recommande √† tout le monde.” Ce sont les mots du discours d’ouverture de Hrant Dink √† la conf√©rence intitul√©e “Les Arm√©niens ottomans lors de la chute de l’Empire ottoman,” qui s’est tenue √† Istanbul les 24 et 25 septembre 2005. Ceux qui parmi nous ont eu la chance d’entendre ces mots espi√®gles d’introduction, les ont accueillis avec des rires joyeux, mais nous savions √©galement que nous √©tions les t√©moins d’une conf√©rence historiquement significative, un pas en avant d√©cisif concernant les efforts des Arm√©niens et des Turcs de parvenir √† accepter les horreurs du pass√©.

√Ä peine un an plus tard, le 19 janvier 2007, Dink, l’√©diteur en chef du journal turco-arm√©nien Agos, √©tait assassin√© devant les locaux de son bureau, dans une rue anim√©e d’Istanbul. Le jour des fun√©railles, plus de 100 000 personnes (en majorit√© des Turcs musulmans) ont d√©fil√© avec des banni√®res proclamant “Nous sommes tous Arm√©niens” et “Nous sommes tous Hrant Dink”. Je ne pouvais pas m’emp√™cher de penser que nous avions pris au mot son conseil. Mais cette fois, la plupart d’entre nous pleuraient.

Hrant Dink √©tait un √©crivain et un orateur m√©ticuleux. Il choisissait soigneusement ses mots, y compris ceux pour lesquels il a √©t√© poursuivi en justice par l’√Čtat turc. Je pense qu’il se r√©f√©rait √† deux points, lorsqu’il a recommand√© au public de la conf√©rence de devenir Arm√©nien. Premi√®rement, il montrait le besoin d’empathie dans les soci√©t√©s modernes -- un th√®me essential qu’il a soulign√© en d’autres occasions.

Il conseillait vivement aux Turcs d’√©couter les dol√©ances des Arm√©niens et d’avoir de l’empathie pour ce peuple dont les anc√™tres avaient √©t√© d√©port√©s et massacr√©s par l’Empire ottoman d√©clinant, en 1915. Il exhortait √©galement la diaspora arm√©nienne √† essayer de comprendre les Turcs qui ne voulaient pas penser √† leurs anc√™tres et √† eux-m√™mes comme √©tant les officiants du g√©nocide. Deuxi√®mement, il voulait clairement faire comprendre que l’on pouvait appartenir √† une communaut√© nationale ou religieuse par une d√©claration volontaire. Dink √©tait contre des crit√®res d√©signant les membres de la communaut√©, qui √† son avis, menaient in√©vitablement au racisme.

√Ä ses yeux, la citoyennet√© √©tait r√©ellement une all√©geance √† un √Čtat constitutionnel multinational, plut√īt qu’une loyaut√© envers une seule nationalit√© ou religion. En tant que pays, la Turquie appartenait √† tous les groupes qui habitaient son territoire, et pas uniquement aux Turcs. Il voyait que la terre d’Anatolie avait √©t√© une mosa√Įque, avant la mise en place de la politique de turquisation par l’√Čtat turc au 20e si√®cle. C’est sur cette terre que Dink a trouv√© son salut.

HRANT DINK ET AGOS
Hrant Dink est n√© dans la ville anatolienne de Malatya, le 15 septembre 1954. La famille s’installe √† Istanbul lorsqu’il a 7 ans. Suite √† des probl√®mes financiers familiaux et au divorce de ses parents, il est plac√©, ainsi que ses deux fr√®res, dans un orphelinat appartenant √† une √©glise arm√©nienne d’Istanbul. Dink a pass√© 10 ans √† l’orphelinat. Apr√®s avoir suivi les cycles primaire et secondaire dans une √©cole arm√©nienne, il √©tudie la zoologie, puis ensuite la philosophie √† l’Universit√© d’Istanbul. Il rencontre Rakel √† l’orphelinat. Elle a 17 ans et il en a 22 lorsqu’ils se marient. Ils ont eu trois beaux enfants et une petite-fille. Sa femme l’appelait “√áutak,” ce qui signifie “violon” en arm√©nien, parce qu’il √©tait grand et mince. Il utilisait ce surnom pour signer ses articles dans le journal Marmara.

Sa petite-fille, qui commen√ßait juste √† parler, avait chang√© ce mot en “Tutak” dans son langage d’enfant. Trois √©t√©s de suite, Dink et sa femme Rakel ont travaill√© ensemble, avec les enfants de l’orphelinat, √† la construction d’un camp d’√©t√© √† Tuzla, Istanbul. Ils ont plant√© des arbres et cr√©√© une terre de r√™ve pour les orphelins. Ce camp de vacances leur a √©t√© enlev√© par l’√Čtat en 1983, suite √† la politique de confiscation appliqu√©e et dirig√©e contre les fondations religieuses non musulmanes.

En 1996, Dink et quelques amis fondent un hebdomadaire, Agos, avec les encouragements du Patriarche arm√©nien. √Ä partir de ce moment-l√†, Agos est devenu la plateforme la plus visible des descriptions des injustices auxquelles √©taient confront√©s les Arm√©niens de la Turquie d’aujourd’hui et du pass√©. Sur les douze pages du journal, neuf sont en turc et trois en arm√©nien. La distribution, selon l’interpr√©tation de Baskın Oran, un politologue de l’Universit√© d’Ankara, et contributeur d’Agos, est le symbole du d√©sir de la communaut√© arm√©nienne de Turquie “de s’int√©grer” dans la soci√©t√© turque “sans √™tre assimil√©e.” Un mois avant l’assassinat de Dink, les employ√©s c√©l√©braient le dixi√®me anniversaire du journal par une f√™te avec des chants turcs et arm√©niens.

En d√©pit du fait que le nom de Dink ait √©t√© de plus en plus associ√© √† la communaut√© arm√©nienne, il √©tait aussi concern√© par les injustices subies par d’autres groupes en Turquie -- les Kurdes, par exemple, et les femmes voil√©e. C’√©tait un d√©mocrate, et il √©tait int√©ress√© par toute r√©union permettant de montrer ces injustices. Lors d’une table ronde sur les organisations de la soci√©t√© civile, qui a eu lieu √† Istanbul, il a parl√© de la discrimination quotidienne subie par les Arm√©niens. Lorsque j’ai murmur√© pendant son discours, “comme pour le sujet des femmes,” il s’est tourn√© vers moi excit√© et il a dit, “Oui, c’est exactement ce dont il faut parler: des manifestations de discrimination qui sont subies par les groupes sous- privil√©gi√©s.”

LES MINORIT√ČS ET L’√ČTAT
√Ä la veille du 20e si√®cle, l’Empire ottoman d√©clinait. Les Ottomans avaient perdu des territoires qui √©taient revenus aux Russes, aux Autrichiens et aux Grecs. Les musulmans de ces territoires ont commenc√© √† migrer vers le centre de l’empire, dans la p√©ninsule anatolienne, ce qui a men√© √† un certain inconfort pour les non musulmans qui y r√©sidaient. √Ä la fin de la guerre des Balkan en 1914, les √©lites ottomanes ont embrass√© l’id√©e d’√©changes formels de population, destin√©s √† cr√©er un √©tat turc moderne et plus homog√®ne. L’ambassade ottomane √† Ath√®nes a soulev√© des objections officielles sur les pressions faites sur les musulmans de Thrace. Les √Čtats Ottoman et Grec ont conclu un accord verbal sur un √©change non contraignant de Grecs anatoliens et de musulmans en Gr√®ce, mais l’application fut stopp√©e par le d√©but de la Premi√®re guerre mondiale. Pendant la guerre, la pression r√©actionnaire s’accentua au sujet du “probl√®me” des non musulmans de l’Empire et, en 1915, l’√©tat imp√©rial en ruine assista aux d√©portations et aux massacres de centaines de milliers d’Arm√©niens.

L’√©change officiel des populations des Grecs anatoliens et des musulmans de Gr√®ce eu lieu suite au Trait√© de Lausanne, sign√© en 1923 entre les puissances occidentales et la R√©publique de Turquie qui avait √©merg√©e de la p√©ninsule anatolienne, suite √† la disparition de l’Empire ottoman. Alors que le nombre des non musulmans dans ces territoires qui constituent la Turquie d’aujourd’hui, √©tait de “un habitant sur cinq” en 1913, ce taux √©tait tomb√© √† “un pour quarante” lorsque la R√©publique fut proclam√©e. Le Trait√© de Lausanne assurait une √©galit√© de traitement en Turquie, par d√©cret l√©gal, pour les “minorit√©s non musulmanes” -- √† savoir les chr√©tiens arm√©niens, les chr√©tiens grecs et les juifs. En pratique, cependant, toutes ces minorit√©s officielles, ainsi que les “minorit√©s” non musulmanes, ont subi des discriminations de la part de l’√©tat et de la soci√©t√©. Les groupes musulmans tels que les Kurdes, les Arabes, les Circassiens, les G√©orgiens et les Lazes sont per√ßus comme √©tant “diff√©rents”, essentiellement car la langue maternelle n’est pas le turc. Les Alevis, qu’ils soient kurdes, arabes ou turkm√®nes sont maltrait√©s, car ils adh√®rent √† une secte non sunnite de l’Islam. L’√Čtat voit tous ces groupes comme des obstacles √† la formation de l’identit√© nationale turque construite sur une religion unique et une langue.

En 1928, l’Etat s’√©tait engag√© dans des efforts destin√©s √† cr√©er une langue unique aux d√©pens des autres langues parl√©es en Turquie. Les campagnes “Citoyens, parlez turc” ont men√© √† des politiques qui ont rendu ill√©gale l’utilisation des langues autre que le turc, dans les lieux publics, les th√©√Ętres, les restaurants, les h√ītels. Une telle politique a conduit √† des √©meutes et des actes de vandalisme envers les chr√©tiens et les juifs, ce qui a d√©clench√© davantage de migrations des populations non musulmanes hors de la Turquie pendant des d√©cennies.

La vie quotidienne des Arm√©niens qui √©taient rest√©s en Turquie est devenue de plus en plus difficile et un net sentiment anti-Arm√©nien a vu le jour dans les ann√©es 1970, lorsque l’organisation nationaliste arm√©nienne, ASALA, a commenc√© √† assassiner des diplomates turcs un peu partout dans le monde. Dans les ann√©es 1980, de fausses all√©gations de liens entre l’ASALA et le Parti des Travailleurs Kurdes (PKK), qui avait lanc√© une insurrection dans le sud-est de la Turquie, firent la une des journaux turcs. Avec de tels d√©veloppements, les Arm√©niens de Turquie ont de plus en plus ressenti le besoin de cacher les aspects arm√©niens de leur identit√©, et ils commenc√© √† se fondre davantage dans la soci√©t√© turque aux d√©pens de leur langue et de leur religion. Dans les ann√©es 1990, la communaut√© arm√©nienne de Turquie a subi encore plus de pressions, car l’Arm√©nie, qui s’est d√©clar√©e ind√©pendante apr√®s la chute de l’Union sovi√©tique, a envahi la partie de l’Azerba√Įdjan peupl√©e par des Arm√©niens (un pays de langue turque consid√©r√© par la Turquie comme appartenant √† sa sph√®re d’influence). Les relations entre la Turquie et l’Arm√©nie ont √©t√© coup√©es.

Un th√®me qui pr√©vaut dans la politique de la Turquie est celui de la pr√©servation de l’√Čtat et de son autonomie face aux pressions politiques et populaires. les officiers de l’√Čtat, qu’ils soient militaires, fonctionnaires bureaucrates ou le pr√©sident de la R√©publique, ont toujours consid√©r√© les √©lus politiques, et le peuple √©galement, comme des gens immatures qu’il faut guider, encourag√©s en cela par la mont√©e des organisations nationalistes et religieuses qui affaiblissent les courants politiques qui optent pour la mobilisation et la souverainet√© du peuple. Les coups militaires r√©currents en Turquie ont √©t√© l√©gitim√©s en terme de pr√©servation de l’√Čtat. La peur de perdre un √©tat unifi√© est la motivation cl√© des diverses organisations nationalistes, incluant celles qui penchent vers une sorte de fascisme.

Tous ces d√©veloppements ont acc√©l√©r√© le couple demos et ethnos en Turquie: l’id√©e que la pleine citoyennet√© √©tait (ou devrait √™tre) √©quivalente √† l’identit√© nationale turque. En d√©pit du fait que les Arm√©niens de Turquie √©taient des citoyens l√©gaux, ils ont pens√© qu’ils devaient de plus en plus cacher leur identit√© non musulmane et non turque. La citoyennet√© √©tait devenue un instrument d’assimilation √† l’identit√© nationale turque, plut√īt qu’une garantie des droits, y compris le droit √† une identit√© “diff√©rente” en Turquie.

NOUVEAUX CLIVAGES POLITIQUES
Suite au sommet d’Helsinki en 1999, lorsque la Turquie est devenue candidat officiel pour devenir membre de l’Union europ√©enne, le Parlement turc a commenc√© √† faire passer des r√©formes l√©gislatives majeures concernant les droits des minorit√©s, y compris la lev√©e de l’interdiction pour les minorit√©s de parler leurs langues et de pratiquer de leurs religions. Ces r√©formes sont devenues le nerf de la guerre des nationalistes.

Les politiques turques contemporaines sont d√©finies, de bien des fa√ßons, par une tension entre deux courants fondamentaux. Le premier courant est compos√© de ceux qui poussent √† la d√©mocratisation, avec, entre autres, l’extension des droits des citoyens non turcs et non musulmans en Turquie. Le second est fait de ceux qui craignent que la base “des Turcs” ne s’amenuise -- au point que “les Turcs” perdraient leur statut privil√©gi√©. Malgr√© toutes les r√©formes l√©gislatives, il existe encore des lois qui maintiennent ce privil√®ge. Le 7 octobre 2005, Hrant Dink a √©t√© inculp√© pour violation de loi, l’Article 301 du code p√©nal turc, qui fait de “l’insulte √† l’identit√© turque” un crime.

Dink a publi√© une s√©rie d’articles concernant l’identit√© arm√©nienne dans Agos, en f√©vrier 2004. Dans un article, il a critiqu√© les vues inflexibles de certains Arm√©niens de la diaspora, en disant que : “le sang propre dont les Arm√©niens ont besoin afin d’√©tablir un courant noble de relations avec l’Arm√©nie [sera trouv√©] si/quand ils pourront nettoyer leur sang du poison des Turcs.” Par “le poison des Turcs,” il voulait dire la haine des Turcs. Il appelait la ligne dure de la diaspora √† se d√©barrasser de cette haine (en utilisant l’expression “sang propre” comme une m√©taphore pour se d√©barrasser d’une vieille habitude) et de se concentrer plut√īt √† construire des relations avec l’Arm√©nie. Mais les nationalistes en Turquie ont pris les mots hors contexte et ont choisi de lire dans les √©crits de Dink qu’il disait que le sang turc √©tait empoisonn√©.

C’est pourquoi cette phrase a √©t√© la cause de l’inculpation de Dink pour “d√©nigrement de la turcit√©.” Les brutes nationalistes ont vandalis√© la salle du tribunal lors de son proc√®s et l’ont mis au d√©fi de“venir voir le sang turc propre.” Un rapport d’experts, pr√©sent√© √† la cour criminelle locale, a soulign√© l’importance de la lecture des lignes de Dink “dans le contexte” afin de comprendre ses intentions, et s’est oppos√© aux chefs d’inculpation. Cependant, la cour l’a jug√© coupable. Ce verdict a √©t√© confirm√© en Cour d’Appel le 6 juin 2006, et Dink a √©t√© condamn√© √† la prison avec sursis. Il avait soumis son dossier √† la Cour europ√©enne des Droits de l’Homme, lorsqu’il a √©t√© tu√©.
Des articles de loi comme l’Article 301 rendent possible la lecture de toute critique de la politique pr√©sente et pass√©e de la Turquie, sans tenir compte du contenu moral, comme une base d’accusation pour “insulte √† l’identit√© turque.” Et de fait, dans sa conclusion logique, avec cette la loi il est impossible d’exprimer des critiques sur les activit√©s men√©es par les Turcs.

La loi est certainement devenue l’arme des groupes nationaliste qui s’opposent au multiculturalisme en Turquie autant qu’ils s’opposent √† l’entr√©e de la Turquie dans l’Europe. Ils soutiennent que la Turquie n’appartient qu’aux Turcs. Ils s’attendent √† ce que les citoyens qui ne sont pas turcs adoptent un masque turc, subliment leurs identit√©s religieuses, linguistiques et culturelles afin de pouvoir jouir des fruits de la citoyennet√©.

Et pourtant, si plusieurs √©crivains et journalistes, y compris le Prix Nobel turc, Orhan Pamuk, ont √©t√© inculp√©s au nom de l’Article 301, Dink est le seul √† ce jour √† avoir √©t√© d√©clar√© “coupable” par le verdict confirm√© en Cour d’Appel. Il en a √©t√© visiblement tr√®s attrist√©, disant que jamais il ne d√©nigrerait l’identit√© turque, parce que toute sa vie, il s’√©tait oppos√© au racisme. De fait, il est possible d’argumenter que c’est l’existence m√™me de tels articles de loi, qui d√©nigre l’identit√© turque. Apr√®s son inculpation, Dink a envisag√© quitter la Turquie. Mais, lorsqu’il est √† l’√©tranger, son pays lui manque.

Il a tellement travaillé à se construire une vie pour lui et sa famille à Istanbul. Finalement, il a décidé de rester.
Hrant Dink a oeuvr√© √† l’ouverture de moyens de communication entre les Arm√©niens de Turquie, les Turcs, la diaspora arm√©nienne (qui est essentiellement aux USA), le gouvernement et le peuple d’Arm√©nie. Il a invit√© toutes les parties √† faire leur autocritique pour faciliter le dialogue. L’utilisation du mot “g√©nocide” par r√©f√©rence aux d√©portations et aux massacres de masse des Arm√©niens en 1915 est, bien s√Ľr, le plus gros point de discorde entre Turcs et Arm√©niens. Dink avait une approche sp√©cifique sur cette controverse.

Dans son discours, lors de la conf√©rence sur les Arm√©niens ottomans, il a prononc√© les mots “g√©nocide arm√©nien” et il a imm√©diatement ajout√©, “d’accord, il est peut-√™tre pr√©f√©rable de ne pas utiliser cette expression.” Dink ne voulait pas ce mot emp√™che certaines personnes dans le public de se fermer au reste de son discours. Il voulait placer le d√©bat sur le pass√© loin du terme “g√©nocide” pour que le dialogue s’√©tablisse. En m√™me temps qu’il conseillait aux Turcs de sortir de leur n√©gation de l’√©normit√© des massacres, il exhortait les Arm√©niens √† faire attention √† ne pas toujours indigner les Turcs en insistant constamment sur les atrocit√©s commises par leurs anc√™tres.

(Ironiquement, en fait, les mots qui ont men√© √† son inculpation pour “d√©nigrement de la turcit√©” √©taient dirig√©s envers l’attitude n√©gative des Arm√©niens vis-√†-vis des Turcs.) En r√©sum√©, Dink a sugg√©r√© que les Arm√©niens et les Turcs “sortent de ce trou profond de 1915 m√®tres” et commencent √† s’√©couter mutuellement. Puisque le peuple anatolien portait sa peine avec dignit√©, il pensait qu’Arm√©niens et Turcs pourraient porter leur peine sans se d√©shonorer l’un l’autre.

Ses fun√©railles, et sa procession compos√©e d’Arm√©niens et de Turcs, furent l’occasion d’une telle dignit√©. Un contributeur d’Agos a dit qu’aux fun√©railles il avait entendu des enfants turcs crier : “Vive les Arm√©niens” un grand changement par rapport aux exp√©riences ant√©rieures o√Ļ des expressions telles que “Chiens d’Arm√©niens ” ou “Arm√©niens fourbes” √©taient courantes.

L’EAU A TROUV√Č SON CHEMIN
Hrant Dink a √©t√© enterr√© dans un cimeti√®re d’Istanbul. Comme sa femme l’a dit aux milliers de personnes rassembl√©es, il avait quitt√© son √©treinte, ses enfants, sa petite-fille et tous ceux qu’il aimait, mais il n’aurait jamais quitt√© son pays.
Les amis de Dink ne pouvaient s’emp√™cher de penser √† une histoire qu’il leur avait racont√©: il avait un jour re√ßu un appel d’un vieil homme qui habitait dans un village de Sivas, et qui lui avait dit qu’une vieille femme arm√©nienne venait de mourir. Les villageois voulaient que Dink les aident √† retrouver sa famille.

Il r√©ussit √† localiser la fille de la femme en France et il lui annon√ßa la mort de sa m√®re. La fille lui dit que la famille de la vieille femme avait √©t√© d√©port√©e de ce village √† Sivas; et que chaque ann√©e elle faisait le voyage de France afin de passer quelques mois sur sa terre natale. Lorsque la fille arriva pour s’occuper de la d√©pouille de sa m√®re, elle appela Dink du village et commen√ßa √† pleurer au t√©l√©phone -- en raison de ce que lui avait dit le vieil homme du village. “Oncle, que lui avez-vous dit?” demanda Dink, pr√™t √† se mettre en col√®re. Mais l’homme lui r√©pondit, “Je n’ai rien dit de mal. Je lui ai juste que pour sa m√®re ce village, c’√©tait chez elle. Et il cita le proverbe turc: “l’eau a trouv√© son chemin.’ Elle devrait faire enterrer sa m√®re ici plut√īt que de ramener son corps en France.” Apr√®s avoir racont√© cette histoire, Dink avait conclu, les larmes aux yeux: “Oui, les Arm√©niens d√©sirent le sol turc -- non pas pour venir s’en emparer, mais pour y √™tre enterr√©s.”

Dans son dernier article d’Agos, Hrant Dink avait parl√© des menaces qu’il avait re√ßues. Les membres d’organisations nationalistes avaient vandalis√© la salle du tribunal √† son proc√®s et avaient manifest√© devant Agos. Il a admis √™tre impressionn√©. “Il est malheureux que je sois maintenant plus connu que je ne l’√©tais avant,” √©crivait-il. “Je ressens davantage le coup d’oeil que me jettent les gens, et qui signifie : ‘Oh regarde, ce ne serait pas le gars arm√©nien?’ Et je commence √† me torturer moi-m√™me. L’un des aspects de cette torture est la curiosit√©, un autre, l’inconfort…. Je suis comme un pigeon, obs√©d√© par ce qui se passe √† ma gauche, puis √† ma droite, devant moi et derri√®re moi.” Sa seule consolation dans cet √©tat d’anxi√©t√© √©tait sa foi, que les pigeons pouvaient vivre librement dans des centres urbains surpeupl√©s, m√™me dans la peur. Il pensait que les pigeons ne seraient pas attaqu√©s.
Dink pensait √©galement que les gens qui lui en voulaient n’√©taient pas aussi ordinaires et visibles qu’ils semblaient l’√™tre.

En d’autres mots, il pointait le doigt en direction de ce que les r√©formateurs en Turquie appellent “l’√©tat profond” -- les relations entre les militaires et les institutions s√©curitaires et clandestines, et les organisations paramilitaires. Le jeune homme de 17 ans qui a abattu Dink a √©t√© arr√™t√© peu de temps apr√®s l’assassinat. Il vient de Trabzon, une ville de la mer Noire, connue pour √™tre un centre d’activistes nationalistes d’extr√™me droite. Rapidement, le chef de la police de Trabzon a √©t√© d√©mis de ses fonctions. Un rapide coup d’oeil au pass√© de celui-ci, fourni le 27 janvier par le journaliste Can D√ľndar dans son article paru dans Milliyet, a r√©v√©l√© son r√©seaux de relations avec d’autres chefs de police, des officiers militaire √† la retraite, des avocats et des jeunes paramilitaires travaillant √† “sauver” la Turquie de sa d√©sint√©gration due aux politiciens et aux groupes pro-europ√©ens de la soci√©t√© civile.

Peu de temps apr√®s le meurtre de Dink, certains groupes nationalistes se mettaient √† porter le m√™me b√©ret blanc que l’assassin au moment du tir fatal. Ces “b√©rets blancs” visaient √† effrayer les d√©mocrates turcs qui, comme Dink, s’int√©ressent √† la construction de ponts de dialogue. Sans nul doute, ils ont des alli√©s dans les organismes d’√Čtat. Le 2 f√©vrier, des policiers de Trabzon posaient avec le tueur de Dink devant un drapeau turc. La vid√©o de la sc√®ne, qui a fait de l’assassin un h√©ros national, a choqu√© de nombreux Turcs, mais c’est certain, en a enthousiasm√© beaucoup d’autres. Les nationalistes grossiers dans les stades de football, hurlant des slogans √† la gloire de l’assassin de Dink, ainsi que les b√©rets blancs dans les rues d’Istanbul, sont des signes indiquant qu’un nombre dangereux de citoyens est pr√™t √† soutenir les crimes commis au nom de la pr√©servation de l’√Čtat.

Aujourd’hui, on peut observer la comp√©tition qui existe entre les divers “nationalismes” sur les cha√ģnes de la t√©l√©vision turque en prime time. Les gens se sentent oblig√©s de dire qu’ils sont nationalistes ; afin de l√©gitimer le reste de leurs exigences. Certains nationalistes sont emplis de peur √† l’id√©e de voir dispara√ģtre le statut privil√©gi√© du Turc en Turquie. Dans leur z√®le √† couper les liens de la Turquie avec tout le monde, sauf avec les Turcs de souche, ils ressemblent √† ceux qui creusent les tranch√©es sur les champs de bataille.

Hrant Dink vivait sa vie comme un pigeon sur un pont, reliant les sentiments et les pens√©es des Arm√©niens de Turquie avec ceux de l’ext√©rieur, ainsi qu’avec les Turcs. C’√©tait un pigeon dont la mission √©tait de construire de tels ponts, plus que symboliques. Il a √©t√© abattu par ceux qui creusent des tranch√©es, et qui √©taient de fervents opposants √† sa mission. Le jour de ses fun√©railles, cependant, le pont de Hrant Dink √©tait submerg√© par des milliers de personnes qui voulaient le garder en son nom. Il aurait ador√© cette vue.

Crédit-photos : Jean-Manoug Yérémian 2007

© Traduction C.Gardon pour le Collectif VAN 2007

The Pigeon on the Bridge Is Shot




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