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Hrant Dink : Le pigeon abattu sur le pont
Publié le : 19-02-2007

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Le Collectif VAN publie la traduction de l'article paru en anglais sur Middle East Report le 16 février 2007.

Le pigeon abattu sur le pont


de Ayse Kadioglu - 16 février 2007
publié sur : Middle East Report Online

(Ayse Kadioglu est professeur de sciences politiques à l’Université Sabanci-Istanbul.)

“Parfois, ils me demandent comment c’est d’être un Arménien. Je leur dis que c’est une chose merveilleuse et je le recommande à tout le monde.” Ce sont les mots du discours d’ouverture de Hrant Dink à la conférence intitulée “Les Arméniens ottomans lors de la chute de l’Empire ottoman,” qui s’est tenue à Istanbul les 24 et 25 septembre 2005. Ceux qui parmi nous ont eu la chance d’entendre ces mots espiègles d’introduction, les ont accueillis avec des rires joyeux, mais nous savions également que nous étions les témoins d’une conférence historiquement significative, un pas en avant décisif concernant les efforts des Arméniens et des Turcs de parvenir à accepter les horreurs du passé.

À peine un an plus tard, le 19 janvier 2007, Dink, l’éditeur en chef du journal turco-arménien Agos, était assassiné devant les locaux de son bureau, dans une rue animée d’Istanbul. Le jour des funérailles, plus de 100 000 personnes (en majorité des Turcs musulmans) ont défilé avec des bannières proclamant “Nous sommes tous Arméniens” et “Nous sommes tous Hrant Dink”. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser que nous avions pris au mot son conseil. Mais cette fois, la plupart d’entre nous pleuraient.

Hrant Dink était un écrivain et un orateur méticuleux. Il choisissait soigneusement ses mots, y compris ceux pour lesquels il a été poursuivi en justice par l’État turc. Je pense qu’il se référait à deux points, lorsqu’il a recommandé au public de la conférence de devenir Arménien. Premièrement, il montrait le besoin d’empathie dans les sociétés modernes -- un thème essential qu’il a souligné en d’autres occasions.

Il conseillait vivement aux Turcs d’écouter les doléances des Arméniens et d’avoir de l’empathie pour ce peuple dont les ancêtres avaient été déportés et massacrés par l’Empire ottoman déclinant, en 1915. Il exhortait également la diaspora arménienne à essayer de comprendre les Turcs qui ne voulaient pas penser à leurs ancêtres et à eux-mêmes comme étant les officiants du génocide. Deuxièmement, il voulait clairement faire comprendre que l’on pouvait appartenir à une communauté nationale ou religieuse par une déclaration volontaire. Dink était contre des critères désignant les membres de la communauté, qui à son avis, menaient inévitablement au racisme.

À ses yeux, la citoyenneté était réellement une allégeance à un État constitutionnel multinational, plutôt qu’une loyauté envers une seule nationalité ou religion. En tant que pays, la Turquie appartenait à tous les groupes qui habitaient son territoire, et pas uniquement aux Turcs. Il voyait que la terre d’Anatolie avait été une mosaïque, avant la mise en place de la politique de turquisation par l’État turc au 20e siècle. C’est sur cette terre que Dink a trouvé son salut.

HRANT DINK ET AGOS
Hrant Dink est né dans la ville anatolienne de Malatya, le 15 septembre 1954. La famille s’installe à Istanbul lorsqu’il a 7 ans. Suite à des problèmes financiers familiaux et au divorce de ses parents, il est placé, ainsi que ses deux frères, dans un orphelinat appartenant à une église arménienne d’Istanbul. Dink a passé 10 ans à l’orphelinat. Après avoir suivi les cycles primaire et secondaire dans une école arménienne, il étudie la zoologie, puis ensuite la philosophie à l’Université d’Istanbul. Il rencontre Rakel à l’orphelinat. Elle a 17 ans et il en a 22 lorsqu’ils se marient. Ils ont eu trois beaux enfants et une petite-fille. Sa femme l’appelait “Çutak,” ce qui signifie “violon” en arménien, parce qu’il était grand et mince. Il utilisait ce surnom pour signer ses articles dans le journal Marmara.

Sa petite-fille, qui commençait juste à parler, avait changé ce mot en “Tutak” dans son langage d’enfant. Trois étés de suite, Dink et sa femme Rakel ont travaillé ensemble, avec les enfants de l’orphelinat, à la construction d’un camp d’été à Tuzla, Istanbul. Ils ont planté des arbres et créé une terre de rêve pour les orphelins. Ce camp de vacances leur a été enlevé par l’État en 1983, suite à la politique de confiscation appliquée et dirigée contre les fondations religieuses non musulmanes.

En 1996, Dink et quelques amis fondent un hebdomadaire, Agos, avec les encouragements du Patriarche arménien. À partir de ce moment-là, Agos est devenu la plateforme la plus visible des descriptions des injustices auxquelles étaient confrontés les Arméniens de la Turquie d’aujourd’hui et du passé. Sur les douze pages du journal, neuf sont en turc et trois en arménien. La distribution, selon l’interprétation de Baskın Oran, un politologue de l’Université d’Ankara, et contributeur d’Agos, est le symbole du désir de la communauté arménienne de Turquie “de s’intégrer” dans la société turque “sans être assimilée.” Un mois avant l’assassinat de Dink, les employés célébraient le dixième anniversaire du journal par une fête avec des chants turcs et arméniens.

En dépit du fait que le nom de Dink ait été de plus en plus associé à la communauté arménienne, il était aussi concerné par les injustices subies par d’autres groupes en Turquie -- les Kurdes, par exemple, et les femmes voilée. C’était un démocrate, et il était intéressé par toute réunion permettant de montrer ces injustices. Lors d’une table ronde sur les organisations de la société civile, qui a eu lieu à Istanbul, il a parlé de la discrimination quotidienne subie par les Arméniens. Lorsque j’ai murmuré pendant son discours, “comme pour le sujet des femmes,” il s’est tourné vers moi excité et il a dit, “Oui, c’est exactement ce dont il faut parler: des manifestations de discrimination qui sont subies par les groupes sous- privilégiés.”

LES MINORITÉS ET L’ÉTAT
À la veille du 20e siècle, l’Empire ottoman déclinait. Les Ottomans avaient perdu des territoires qui étaient revenus aux Russes, aux Autrichiens et aux Grecs. Les musulmans de ces territoires ont commencé à migrer vers le centre de l’empire, dans la péninsule anatolienne, ce qui a mené à un certain inconfort pour les non musulmans qui y résidaient. À la fin de la guerre des Balkan en 1914, les élites ottomanes ont embrassé l’idée d’échanges formels de population, destinés à créer un état turc moderne et plus homogène. L’ambassade ottomane à Athènes a soulevé des objections officielles sur les pressions faites sur les musulmans de Thrace. Les États Ottoman et Grec ont conclu un accord verbal sur un échange non contraignant de Grecs anatoliens et de musulmans en Grèce, mais l’application fut stoppée par le début de la Première guerre mondiale. Pendant la guerre, la pression réactionnaire s’accentua au sujet du “problème” des non musulmans de l’Empire et, en 1915, l’état impérial en ruine assista aux déportations et aux massacres de centaines de milliers d’Arméniens.

L’échange officiel des populations des Grecs anatoliens et des musulmans de Grèce eu lieu suite au Traité de Lausanne, signé en 1923 entre les puissances occidentales et la République de Turquie qui avait émergée de la péninsule anatolienne, suite à la disparition de l’Empire ottoman. Alors que le nombre des non musulmans dans ces territoires qui constituent la Turquie d’aujourd’hui, était de “un habitant sur cinq” en 1913, ce taux était tombé à “un pour quarante” lorsque la République fut proclamée. Le Traité de Lausanne assurait une égalité de traitement en Turquie, par décret légal, pour les “minorités non musulmanes” -- à savoir les chrétiens arméniens, les chrétiens grecs et les juifs. En pratique, cependant, toutes ces minorités officielles, ainsi que les “minorités” non musulmanes, ont subi des discriminations de la part de l’état et de la société. Les groupes musulmans tels que les Kurdes, les Arabes, les Circassiens, les Géorgiens et les Lazes sont perçus comme étant “différents”, essentiellement car la langue maternelle n’est pas le turc. Les Alevis, qu’ils soient kurdes, arabes ou turkmènes sont maltraités, car ils adhèrent à une secte non sunnite de l’Islam. L’État voit tous ces groupes comme des obstacles à la formation de l’identité nationale turque construite sur une religion unique et une langue.

En 1928, l’Etat s’était engagé dans des efforts destinés à créer une langue unique aux dépens des autres langues parlées en Turquie. Les campagnes “Citoyens, parlez turc” ont mené à des politiques qui ont rendu illégale l’utilisation des langues autre que le turc, dans les lieux publics, les théâtres, les restaurants, les hôtels. Une telle politique a conduit à des émeutes et des actes de vandalisme envers les chrétiens et les juifs, ce qui a déclenché davantage de migrations des populations non musulmanes hors de la Turquie pendant des décennies.

La vie quotidienne des Arméniens qui étaient restés en Turquie est devenue de plus en plus difficile et un net sentiment anti-Arménien a vu le jour dans les années 1970, lorsque l’organisation nationaliste arménienne, ASALA, a commencé à assassiner des diplomates turcs un peu partout dans le monde. Dans les années 1980, de fausses allégations de liens entre l’ASALA et le Parti des Travailleurs Kurdes (PKK), qui avait lancé une insurrection dans le sud-est de la Turquie, firent la une des journaux turcs. Avec de tels développements, les Arméniens de Turquie ont de plus en plus ressenti le besoin de cacher les aspects arméniens de leur identité, et ils commencé à se fondre davantage dans la société turque aux dépens de leur langue et de leur religion. Dans les années 1990, la communauté arménienne de Turquie a subi encore plus de pressions, car l’Arménie, qui s’est déclarée indépendante après la chute de l’Union soviétique, a envahi la partie de l’Azerbaïdjan peuplée par des Arméniens (un pays de langue turque considéré par la Turquie comme appartenant à sa sphère d’influence). Les relations entre la Turquie et l’Arménie ont été coupées.

Un thème qui prévaut dans la politique de la Turquie est celui de la préservation de l’État et de son autonomie face aux pressions politiques et populaires. les officiers de l’État, qu’ils soient militaires, fonctionnaires bureaucrates ou le président de la République, ont toujours considéré les élus politiques, et le peuple également, comme des gens immatures qu’il faut guider, encouragés en cela par la montée des organisations nationalistes et religieuses qui affaiblissent les courants politiques qui optent pour la mobilisation et la souveraineté du peuple. Les coups militaires récurrents en Turquie ont été légitimés en terme de préservation de l’État. La peur de perdre un état unifié est la motivation clé des diverses organisations nationalistes, incluant celles qui penchent vers une sorte de fascisme.

Tous ces développements ont accéléré le couple demos et ethnos en Turquie: l’idée que la pleine citoyenneté était (ou devrait être) équivalente à l’identité nationale turque. En dépit du fait que les Arméniens de Turquie étaient des citoyens légaux, ils ont pensé qu’ils devaient de plus en plus cacher leur identité non musulmane et non turque. La citoyenneté était devenue un instrument d’assimilation à l’identité nationale turque, plutôt qu’une garantie des droits, y compris le droit à une identité “différente” en Turquie.

NOUVEAUX CLIVAGES POLITIQUES
Suite au sommet d’Helsinki en 1999, lorsque la Turquie est devenue candidat officiel pour devenir membre de l’Union européenne, le Parlement turc a commencé à faire passer des réformes législatives majeures concernant les droits des minorités, y compris la levée de l’interdiction pour les minorités de parler leurs langues et de pratiquer de leurs religions. Ces réformes sont devenues le nerf de la guerre des nationalistes.

Les politiques turques contemporaines sont définies, de bien des façons, par une tension entre deux courants fondamentaux. Le premier courant est composé de ceux qui poussent à la démocratisation, avec, entre autres, l’extension des droits des citoyens non turcs et non musulmans en Turquie. Le second est fait de ceux qui craignent que la base “des Turcs” ne s’amenuise -- au point que “les Turcs” perdraient leur statut privilégié. Malgré toutes les réformes législatives, il existe encore des lois qui maintiennent ce privilège. Le 7 octobre 2005, Hrant Dink a été inculpé pour violation de loi, l’Article 301 du code pénal turc, qui fait de “l’insulte à l’identité turque” un crime.

Dink a publié une série d’articles concernant l’identité arménienne dans Agos, en février 2004. Dans un article, il a critiqué les vues inflexibles de certains Arméniens de la diaspora, en disant que : “le sang propre dont les Arméniens ont besoin afin d’établir un courant noble de relations avec l’Arménie [sera trouvé] si/quand ils pourront nettoyer leur sang du poison des Turcs.” Par “le poison des Turcs,” il voulait dire la haine des Turcs. Il appelait la ligne dure de la diaspora à se débarrasser de cette haine (en utilisant l’expression “sang propre” comme une métaphore pour se débarrasser d’une vieille habitude) et de se concentrer plutôt à construire des relations avec l’Arménie. Mais les nationalistes en Turquie ont pris les mots hors contexte et ont choisi de lire dans les écrits de Dink qu’il disait que le sang turc était empoisonné.

C’est pourquoi cette phrase a été la cause de l’inculpation de Dink pour “dénigrement de la turcité.” Les brutes nationalistes ont vandalisé la salle du tribunal lors de son procès et l’ont mis au défi de“venir voir le sang turc propre.” Un rapport d’experts, présenté à la cour criminelle locale, a souligné l’importance de la lecture des lignes de Dink “dans le contexte” afin de comprendre ses intentions, et s’est opposé aux chefs d’inculpation. Cependant, la cour l’a jugé coupable. Ce verdict a été confirmé en Cour d’Appel le 6 juin 2006, et Dink a été condamné à la prison avec sursis. Il avait soumis son dossier à la Cour européenne des Droits de l’Homme, lorsqu’il a été tué.
Des articles de loi comme l’Article 301 rendent possible la lecture de toute critique de la politique présente et passée de la Turquie, sans tenir compte du contenu moral, comme une base d’accusation pour “insulte à l’identité turque.” Et de fait, dans sa conclusion logique, avec cette la loi il est impossible d’exprimer des critiques sur les activités menées par les Turcs.

La loi est certainement devenue l’arme des groupes nationaliste qui s’opposent au multiculturalisme en Turquie autant qu’ils s’opposent à l’entrée de la Turquie dans l’Europe. Ils soutiennent que la Turquie n’appartient qu’aux Turcs. Ils s’attendent à ce que les citoyens qui ne sont pas turcs adoptent un masque turc, subliment leurs identités religieuses, linguistiques et culturelles afin de pouvoir jouir des fruits de la citoyenneté.

Et pourtant, si plusieurs écrivains et journalistes, y compris le Prix Nobel turc, Orhan Pamuk, ont été inculpés au nom de l’Article 301, Dink est le seul à ce jour à avoir été déclaré “coupable” par le verdict confirmé en Cour d’Appel. Il en a été visiblement très attristé, disant que jamais il ne dénigrerait l’identité turque, parce que toute sa vie, il s’était opposé au racisme. De fait, il est possible d’argumenter que c’est l’existence même de tels articles de loi, qui dénigre l’identité turque. Après son inculpation, Dink a envisagé quitter la Turquie. Mais, lorsqu’il est à l’étranger, son pays lui manque.

Il a tellement travaillé à se construire une vie pour lui et sa famille à Istanbul. Finalement, il a décidé de rester.
Hrant Dink a oeuvré à l’ouverture de moyens de communication entre les Arméniens de Turquie, les Turcs, la diaspora arménienne (qui est essentiellement aux USA), le gouvernement et le peuple d’Arménie. Il a invité toutes les parties à faire leur autocritique pour faciliter le dialogue. L’utilisation du mot “génocide” par référence aux déportations et aux massacres de masse des Arméniens en 1915 est, bien sûr, le plus gros point de discorde entre Turcs et Arméniens. Dink avait une approche spécifique sur cette controverse.

Dans son discours, lors de la conférence sur les Arméniens ottomans, il a prononcé les mots “génocide arménien” et il a immédiatement ajouté, “d’accord, il est peut-être préférable de ne pas utiliser cette expression.” Dink ne voulait pas ce mot empêche certaines personnes dans le public de se fermer au reste de son discours. Il voulait placer le débat sur le passé loin du terme “génocide” pour que le dialogue s’établisse. En même temps qu’il conseillait aux Turcs de sortir de leur négation de l’énormité des massacres, il exhortait les Arméniens à faire attention à ne pas toujours indigner les Turcs en insistant constamment sur les atrocités commises par leurs ancêtres.

(Ironiquement, en fait, les mots qui ont mené à son inculpation pour “dénigrement de la turcité” étaient dirigés envers l’attitude négative des Arméniens vis-à-vis des Turcs.) En résumé, Dink a suggéré que les Arméniens et les Turcs “sortent de ce trou profond de 1915 mètres” et commencent à s’écouter mutuellement. Puisque le peuple anatolien portait sa peine avec dignité, il pensait qu’Arméniens et Turcs pourraient porter leur peine sans se déshonorer l’un l’autre.

Ses funérailles, et sa procession composée d’Arméniens et de Turcs, furent l’occasion d’une telle dignité. Un contributeur d’Agos a dit qu’aux funérailles il avait entendu des enfants turcs crier : “Vive les Arméniens” un grand changement par rapport aux expériences antérieures où des expressions telles que “Chiens d’Arméniens ” ou “Arméniens fourbes” étaient courantes.

L’EAU A TROUVÉ SON CHEMIN
Hrant Dink a été enterré dans un cimetière d’Istanbul. Comme sa femme l’a dit aux milliers de personnes rassemblées, il avait quitté son étreinte, ses enfants, sa petite-fille et tous ceux qu’il aimait, mais il n’aurait jamais quitté son pays.
Les amis de Dink ne pouvaient s’empêcher de penser à une histoire qu’il leur avait raconté: il avait un jour reçu un appel d’un vieil homme qui habitait dans un village de Sivas, et qui lui avait dit qu’une vieille femme arménienne venait de mourir. Les villageois voulaient que Dink les aident à retrouver sa famille.

Il réussit à localiser la fille de la femme en France et il lui annonça la mort de sa mère. La fille lui dit que la famille de la vieille femme avait été déportée de ce village à Sivas; et que chaque année elle faisait le voyage de France afin de passer quelques mois sur sa terre natale. Lorsque la fille arriva pour s’occuper de la dépouille de sa mère, elle appela Dink du village et commença à pleurer au téléphone -- en raison de ce que lui avait dit le vieil homme du village. “Oncle, que lui avez-vous dit?” demanda Dink, prêt à se mettre en colère. Mais l’homme lui répondit, “Je n’ai rien dit de mal. Je lui ai juste que pour sa mère ce village, c’était chez elle. Et il cita le proverbe turc: “l’eau a trouvé son chemin.’ Elle devrait faire enterrer sa mère ici plutôt que de ramener son corps en France.” Après avoir raconté cette histoire, Dink avait conclu, les larmes aux yeux: “Oui, les Arméniens désirent le sol turc -- non pas pour venir s’en emparer, mais pour y être enterrés.”

Dans son dernier article d’Agos, Hrant Dink avait parlé des menaces qu’il avait reçues. Les membres d’organisations nationalistes avaient vandalisé la salle du tribunal à son procès et avaient manifesté devant Agos. Il a admis être impressionné. “Il est malheureux que je sois maintenant plus connu que je ne l’étais avant,” écrivait-il. “Je ressens davantage le coup d’oeil que me jettent les gens, et qui signifie : ‘Oh regarde, ce ne serait pas le gars arménien?’ Et je commence à me torturer moi-même. L’un des aspects de cette torture est la curiosité, un autre, l’inconfort…. Je suis comme un pigeon, obsédé par ce qui se passe à ma gauche, puis à ma droite, devant moi et derrière moi.” Sa seule consolation dans cet état d’anxiété était sa foi, que les pigeons pouvaient vivre librement dans des centres urbains surpeuplés, même dans la peur. Il pensait que les pigeons ne seraient pas attaqués.
Dink pensait également que les gens qui lui en voulaient n’étaient pas aussi ordinaires et visibles qu’ils semblaient l’être.

En d’autres mots, il pointait le doigt en direction de ce que les réformateurs en Turquie appellent “l’état profond” -- les relations entre les militaires et les institutions sécuritaires et clandestines, et les organisations paramilitaires. Le jeune homme de 17 ans qui a abattu Dink a été arrêté peu de temps après l’assassinat. Il vient de Trabzon, une ville de la mer Noire, connue pour être un centre d’activistes nationalistes d’extrême droite. Rapidement, le chef de la police de Trabzon a été démis de ses fonctions. Un rapide coup d’oeil au passé de celui-ci, fourni le 27 janvier par le journaliste Can Dündar dans son article paru dans Milliyet, a révélé son réseaux de relations avec d’autres chefs de police, des officiers militaire à la retraite, des avocats et des jeunes paramilitaires travaillant à “sauver” la Turquie de sa désintégration due aux politiciens et aux groupes pro-européens de la société civile.

Peu de temps après le meurtre de Dink, certains groupes nationalistes se mettaient à porter le même béret blanc que l’assassin au moment du tir fatal. Ces “bérets blancs” visaient à effrayer les démocrates turcs qui, comme Dink, s’intéressent à la construction de ponts de dialogue. Sans nul doute, ils ont des alliés dans les organismes d’État. Le 2 février, des policiers de Trabzon posaient avec le tueur de Dink devant un drapeau turc. La vidéo de la scène, qui a fait de l’assassin un héros national, a choqué de nombreux Turcs, mais c’est certain, en a enthousiasmé beaucoup d’autres. Les nationalistes grossiers dans les stades de football, hurlant des slogans à la gloire de l’assassin de Dink, ainsi que les bérets blancs dans les rues d’Istanbul, sont des signes indiquant qu’un nombre dangereux de citoyens est prêt à soutenir les crimes commis au nom de la préservation de l’État.

Aujourd’hui, on peut observer la compétition qui existe entre les divers “nationalismes” sur les chaînes de la télévision turque en prime time. Les gens se sentent obligés de dire qu’ils sont nationalistes ; afin de légitimer le reste de leurs exigences. Certains nationalistes sont emplis de peur à l’idée de voir disparaître le statut privilégié du Turc en Turquie. Dans leur zèle à couper les liens de la Turquie avec tout le monde, sauf avec les Turcs de souche, ils ressemblent à ceux qui creusent les tranchées sur les champs de bataille.

Hrant Dink vivait sa vie comme un pigeon sur un pont, reliant les sentiments et les pensées des Arméniens de Turquie avec ceux de l’extérieur, ainsi qu’avec les Turcs. C’était un pigeon dont la mission était de construire de tels ponts, plus que symboliques. Il a été abattu par ceux qui creusent des tranchées, et qui étaient de fervents opposants à sa mission. Le jour de ses funérailles, cependant, le pont de Hrant Dink était submergé par des milliers de personnes qui voulaient le garder en son nom. Il aurait adoré cette vue.

Crédit-photos : Jean-Manoug Yérémian 2007

© Traduction C.Gardon pour le Collectif VAN 2007

The Pigeon on the Bridge Is Shot




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