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Turquie : Le révélateur arménien
Publié le :

« La mort de Hrant Dink nous laisse face aux démons de ce pays... »

« Nous sommes tous des Arméniens », proclamaient les 100 000 personnes en suivant l'enterrement du journaliste assassiné. Mais à côté de cette Turquie de la démocratie et de la tolérance, il existe toujours une Turquie de la haine, du refus de l'autre, qui a contraint le prix Nobel de littérature Orhan Pamuk à s'exiler aux Etats-Unis...

De notre envoyée spéciale, Ursula Gauthier

C'est l'Arménien - le seul - que les Turcs pleurent comme un frère. En tombant le 19 janvier sous les balles d'un jeune chômeur ultranationaliste devant les locaux de l'hebdomadaire qu'il dirigeait, Hrant Dink a secoué la société turque plus encore qu'il ne l'avait fait en rappelant les pages honteuses de son histoire. Des semaines durant, toute la presse, chroniqueurs de sport compris, ne parlera que de cette mort sidérante : trois balles tirées à bout portant, en plein jour, en pleine ville, et l'ami arménien qui perd son sang face contre terre sur un trottoir d'Istanbul, réveillant des souvenirs que l'on croyait abolis. Les journaux s'interrogent sur l'assassin, Ogün Samast, 17 ans, repéré par les vidéos de télésurveillance et arrêté en trois jours grâce à une diligence exceptionnelle du gouvernement islamiste modéré. Samast, tête brûlée, était manipulé par un groupe d'extrême droite dont l'enquête révèle chaque jour davantage les connexions avec ce qu'on appelle ici « l'Etat profond », cette nébuleuse malsaine où se côtoient militaires à la retraite, agents des services, policiers en activité, petite et haute pègre.

Dans la gauche démocrate, on accuse l'article 301 du Code pénal punissant toute atteinte à l'« identité turque » d'avoir désigné Hrant Dink à l'exécration des tueurs : poursuivi comme le prix Nobel Orhan Pamuk et des dizaines d'autres, pourquoi Dink est-il le seul à avoir été condamné en 2005 à six mois de prison ? N'est-ce pas parce qu'un Arménien a encore moins que quiconque le droit de toucher à la « turcité » ? Sur toutes les unes s'étale un éloge vibrant de « notre Hrant », pour son courage, son humanisme, son inflexibilité face à la tentation de l'amnésie, mais aussi pour son amour sincère de la Turquie. « Cet homme était un miracle », écrit un éditorialiste éminent. « Il était devenu la conscience de la nation, reprend un autre en écho, notre professeur en démocratie, [...] une chance pour la Turquie »... « Nous avons perdu une part de nous-mêmes », constatent les commentateurs, sans réussir à définir la nature de cette part.

Quand on interroge, un mois après les faits, les intellectuels, les artistes, les militants qui ont partagé avec Dink les combats pour les droits des opprimés, ils ont encore du mal à retenir leurs larmes. Orhan Pamuk proclame : « Le meurtre de mon ami au coeur d'or m'ôte le goût de vivre, j'en veux à la terre entière et ma honte est immense. » Inconsolable aussi, la grande danseuse Zeynep Tanbay, qui dirige une compagnie de danse contemporaine à Istanbul tout en militant activement pour les droits de l'homme, a vécu cette mort comme un douloureux réveil. « Avec Hrant, dont le coeur était sans haine, nous pouvions espérer sortir ensemble de l'horreur et des mensonges du passé. Nous pouvions pleurer ensemble et vivre ensemble. Sa mort nous laisse seuls avec les démons les plus noirs de la Turquie. »

Les funérailles, le 23 janvier, sont une révélation plus consolatrice. Depuis celles du père de la nation, Atatürk, en 1938, on n'avait pas vu une telle marée humaine, plus de 100 000 personnes de toutes origines, de tous âges, de tous horizons, marchant en silence jusqu'à l'église du Patriarcat arménien. Au-delà du microcosme, le grand public a donc, lui aussi, été touché par son parler-vrai et sa générosité. Les pancartes brandies par milliers - distribuées par des associations de médecins, d'architectes, de femmes, de Kurdes... - portent des inscriptions inouïes : « Nous sommes tous des Hrant Dink », « Nous sommes tous des Arméniens ». Dans quinze villes de Turquie, des manifestants scanderont ces formules d'empathie collective, de réconciliation affective dont Dink a toujours rêvé sans trop y croire. Il y a peu, l'adjectif « arménien » était une injure.

Trop fraternel, trop soudain, trop beau ? La réaction est quasi immédiate : dans les stades des provinces sinistrées, les foules jeunes et survoltées se déchaînent aux cris de « Nous sommes tous des Mustafa Kemal ! », du nom du fondateur de la Turquie. Pis : « Nous sommes tous des Ogün ! », du nom de l'assassin de Dink. « Il existe une Turquie de la haine, du refus de l'autre, du culte de la violence, dont l'identité nationale est de nature ethno-religieuse, explique le politologue Ahmet Insel, professeur à l'université Galatasaray et Paris-I. Elle déteste l'autre Turquie, d'identité citoyenne, attachée à l'égalité quelles que soient l'ethnie ou la religion et qui valorise le multiculturalisme. » Combien sont-ils de part et d'autre de la ligne de haine ? Selon le professeur, des recoupements de sondages donnent une majorité à l'aile chauvine et xénophobe. « Que voulez-vous ! De 50 à 80% des enseignants de ce pays sont des nationalistes, tonne Oral Çalislar, éditorialiste du pourtant très nationaliste «Cumhuriyet», tout comme la majorité de l'administration, de l'armée, de la justice, des services de sécurité et de maintien de l'ordre ! Comment voulez-vous que les jeunes échappent à ce climat ? »

Selon tous les observateurs, en se livrant à une surenchère de thèmes xénophobes (antiaméricain, anti-Union européenne, voire antisémite), les partis politiques et certains médias ont assis l'idée que « la Turquie aux Turcs » est un combat noble, et encouragé des milliers d'agités connectés via internet en réseaux lâches - comme on l'a vu dans le cas d'Ogün Samast - à dresser des listes noires, à discuter ouvertement le coup dans les cafés, à s'exercer au tir dans les bois et à exécuter leur projet sans éprouver l'ombre d'un remords. Publiquement menacé par les complices de Samast pour ses déclarations sur les Arméniens et les Kurdes massacrés, Orhan Pamuk a préféré s'exiler aux Etats-Unis. Des gardes du corps ont été affectés à la protection de dizaines d'intellectuels. Côté extrémistes, la fanatisation est telle qu'ils agissent désormais de leur propre initiative. Le dirigeant du parti d'extrême droite MHP - qui a condamné l'assassinat de Dink - est jugé trop « tiède » par ces bandes de chiens fous qui se réjouissent sur leurs sites de l'exécution d'un « ennemi » de la Turquie.

Ils ne sont pas les seuls. Quelques jours après l'arrestation de Samast, une vidéo « privée » filmée par les enquêteurs - et communiquée à la presse - montrait des policiers traitant tendrement l'assassin de « lion », de « petit frère », et se pressant à ses côtés pour se faire prendre en photo devant le drapeau national. Le scandale est tel qu'il entraîne des sanctions contre huit fonctionnaires (policiers et gendarmes) ainsi que le limogeage d'un haut responsable de la police d'Istanbul. Plus extraordinaire, le Premier ministre Recep Erdogan (islamiste modéré présenté comme un « musulman-démocrate ») sort de sa prudence pour condamner en termes inhabituellement vigoureux le fameux « Etat profond », son racisme, son national-fanatisme et ses compromissions avec l'extrême-droite.

Désormais, la Turquie ne peut ignorer qu'elle est profondément scindée entre ceux qui s'arc-boutent sur une identité fascisante et ceux qui veulent tourner la page de ce dangereux archaïsme. « On peut dire que les Turcs ont, comme les Russes, un fond nationaliste fait d'orgueil blessé et de peur face au changement, analyse Ali Bayramoglu, intellectuel démocrate qui officie dans les colonnes du quotidien gouvernemental (islamiste modéré) «Yeni Safak». C'est un état d'esprit très volatil qui peut mener à voter en masse pour un parti fasciste lors de la présidentielle de mai, ou à se laisser manipuler par «l'Etat profond». » Le seul parti capable d'éviter cette dérive est, selon lui, l'AKP d'Erdogan, dont la victoire permettrait de calmer la crise de chauvinisme aigu que traverse le pays.

Plus critique, le juriste Ibrahim Kaboglu, professeur à l'université de Marmara, rappelle que le gouvernement AKP a fait preuve d'une grande tolérance à l'égard de l'extrême-droite, notamment en refusant d'abolir l'article 301. Des protestations s'élevant de tous côtés contre l'article 301, y compris dans les rangs de la Tüsiad, le Medef turc, le gouvernement s'est décidé à étudier la question. Ce n'est pas la seule réforme à laquelle il devra s'attaquer. « La mort de Hrant met en pleine lumière le caractère ségrégatif de notre système », estime Raffi Hermonn, vice-président de la Ligue turque des Droits de l'Homme. Les non-musulmans, arméniens, grecs ou juifs, ne peuvent devenir juges, diplomates, officiers, ni professeurs de langue, de culture ou d'histoire turques. Une commission spéciale, non prévue par la Constitution, peut seule autoriser une nomination à une fonction subalterne. Sur le plan collectif, des expropriations abusives frappent les organisations minoritaires, comme ce camp de vacances arménien de Tuzla que Hrant Dink construisit avec ses élèves avant qu'il ne soit purement et simplement saisi en 1973.

Comme s'il fallait à tout prix conjurer l'horreur de ce meurtre, sur le terrain des dizaines de groupes militants fourbissent des projets tous azimuts. Pour certains, il faut racheter le camp de Tuzla pour en faire un centre de rencontre au nom de Hrant Dink. D'autres envisagent de planter une forêt de 53 000 arbres (1 000 pour chaque année qu'il a vécue). Pour Betül Tanbay, professeur de mathématiques à l'université du Bosphore, qui fut une des chevilles ouvrières de la première conférence internationale consacrée aux Arméniens ottomans, organisée en 2005 à Istanbul, « il est indispensable de fonder en terre turque un institut d'études arméniennes autour du riche fonds d'archives amassé par Hrant ». Elle songe aussi à introduire un enseignement de langue et d'histoire arméniennes - inexistant dans les études supérieures en Turquie - et à développer les échanges académiques avec l'Arménie. « Si les derniers Arméniens d'Istanbul se mettaient à partir eux aussi, les assassins de Hrant, qui rêvent d'une société monocolore, auraient gagné. »

Ursula Gauthier
Le Nouvel Observateur



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Source/Lien : Nouvel Obs



   
 
   
 
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