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"Ma grand-mère turque était arménienne"
Publié le :

LE MONDE | 26.02.07 | 16h13 • Mis à jour le 26.02.07 | 16h13
ISTANBUL ENVOYÉE SPÉCIALE

Si quelqu'un, chez les Paçalioglu, n'avait eu cette drôle d'idée, il y a trois ans, de dresser un arbre généalogique de la famille, Rahsan Cebe, agent immobilier, ne pourrait dire aujourd'hui à tous ses riches clients internationaux : "Je suis pour trois quarts turque et pour un quart arménienne." Elle n'aurait pas retrouvé son cousin français de Californie, Alain Tascan, dont elle ignorait jusqu'à l'existence. L'histoire de sa grand-mère serait restée là où elle est depuis un siècle, enfermée dans le secret de la famille.

Dans le salon bourgeois du très chic quartier Bebek, sur le détroit du Bosphore, Rahsan Cebe, belle femme rieuse de 40 ans, est aussi prolixe que sa mère reste discrète, écoutant silencieusement ce récit qu'elle ne veut pas entendre, fixant le pied du fauteuil d'en face, comme pour masquer son malaise. "N'est-ce pas, maman, que ça t'énerve que ton boucher t'appelle "Madame" comme pour les chrétiennes, et non "hanim", comme pour les musulmanes ?, la taquine gentiment sa fille. Tu me demandes toujours pourquoi ce traitement, comme si tu n'avais pas deviné. Je sais bien que ça te contrarie..."

Nous sommes en 2003. La famille veut immortaliser sur papier - et sur Internet - les ramifications de sa vaste parentèle, afin que chaque invité de la grande fête qui se prépare, retrouve sa juste place. La grand-mère de Rahsan, morte fin 2006, va alors sur ses 90 ans : elle est l'héroïne de la réunion. Sur le projet d'arbre généalogique, sa petite-fille Rahsan découvre, sous la photo de sa grand-mère, un nom inconnu, "Nevin Tascan". Stupéfaite, elle entre dans une colère folle. "Mais ça n'a jamais été le nom de ma grand-mère, ça !"

De fait, pour tout le monde, la vieille dame s'appelait Nevin Paçalioglu, puisqu'elle avait épousé - "par amour" et entre les deux guerres - un certain monsieur Paçaliogliu. Oubliés son nom et prénom de petite Arménienne ! Comme d'autres à cette époque, le patronyme arménien, Asdgik Tascan, s'était dissous dans l'idéologie ultranationaliste du régime de Mustafa Kemal, le futur Atatürk. "La nommer aujourd'hui Nevin Tascan, avec son prénom turc et son patronyme arménien, c'est insinuer qu'elle a divorcé de grand-père. Ce qui est faux", fulmine sa petite-fille Rahsan. "Zut ! Si elle avait été française ou américaine, on aurait été fiers d'elle. Là, on la cachait ! A l'époque, grand-mère était encore vivante. Si elle avait vu ça, ça l'aurait tuée."

L'histoire de cette femme n'est pas unique. La grand-mère "turque" de Rahsan était en fait une "Arménienne cachée". Depuis quelques années, les révélations de ce type ne font plus exception. En Turquie, aujourd'hui, chacun sait que depuis un siècle, pour épouser un Turc, les chrétiennes devaient, soit se convertir à l'islam, soit donner le change et vivre comme les musulmans. On ignorait en revanche l'incroyable histoire de ces petites Arméniennes soustraites à leurs parents pendant le génocide de 1915, enlevées par les bourreaux dans les provinces reculées de l'Empire, parfois sauvées par des civils turcs compatissants.

Ces filles venaient agrandir les familles, combler des épouses stériles. Parfois même, ces jeunes gavour (" infidèles") devaient remplacer les épouses un peu défraîchies des pachas et des beys, la classe supérieure de l'époque. "Les plus appréciées étaient celles qui fréquentaient les écoles de missionnaires français ou anglais", précise l'historien Raymond Kévorkian, auteur du Génocide des Arméniens (Odile Jacob, 2006).

Souvent, seule la famille la plus proche était au courant. Adultes, les orphelines devaient pratiquer leur religion chrétienne en catimini. "Tout le monde savait que la grand-mère de Rahsan était arménienne, confie Selçuk Erez, écrivain stambouliote et oncle de la jeune femme. Mais on n'en parlait pas, pour ne pas l'offenser." Les 50 000 Arméniens qui vivent aujourd'hui en Turquie - ils étaient deux millions en 1914 et 300 000 après le génocide - le savent : dans ce pays peuplé à 98 % de musulmans, le terme "arménien", qui désignait jadis les citoyens de seconde zone, autrement dit les dhimmis, reste peu flatteur.

Parfois, les "Arméniennes cachées" étaient purement et simplement converties par leur famille d'adoption. En grandissant, celles qui avaient gardé le souvenir de leurs origines restaient seules avec leur secret, l'emportant dans la tombe ou le livrant comme un legs à leur descendance, avec leur dernier soupir.

Ce fut le cas de la grand-mère de Fethiye Çetin, avocate de 56 ans et porte-parole du droit des minorités au barreau d'Istanbul, amie et conseil du journaliste turc d'origine arménienne, Hrant Dink, assassiné le 19 janvier. Avec sept rééditions et près de 20 000 exemplaires vendus en deux ans dans un pays où on lit peu, Le Livre de ma grand-mère, récit de cet accouchement très particulier, représente, en soi, un événement politique. A Kars, ville-garnison qui jouxte la frontière avec l'Arménie, "l'unique exemplaire acheté par la bibliothèque est passé dans les mains de 70 personnes. Pour une petite ville comme ça, c'est énorme", se réjouit l'auteure, première étonnée de son succès (l'ouvrage a été traduit en français par les Editions de l'Aube).

La vérité, Fethiye Çetin l'a apprise à 25 ans. Un jour, sa grand-mère Seher, une vraie paysanne turque avait toujours cru l'avocate, évoque, après mille détours, d'éventuels parents qu'elle pourrait avoir aux Etats-Unis. Fethiye rit sans comprendre. La vieille dame se confesse doucement. Son vrai nom, dit-elle, est Héranousch Gadarian. En 1916, à l'âge de 10 ans, elle a assisté au massacre de sa famille, à Cermik, dans le sud de la Turquie. "Ma grand-mère, poursuit l'avocate, m'a alors raconté comment les femmes de son village étaient parquées dans la cour de l'église. Les gendarmes turcs coupaient la gorge des hommes et ils les jetaient dans le Tigre. Puis ils encadrèrent femmes et enfants pour une longue marche vers la mort."

Attisée par ces horreurs, la mémoire de la vieille dame reste très précise. "Un homme à cheval, le caporal des gendarmes de Cermik, était intéressé par moi, raconte-t-elle. Les femmes les plus âgées tentaient de persuader les jeunes mamans : "Nos enfants meurent un à un. Personne ne sortira vivant de cette folle marche. Donnez les vôtres, vous sauverez leur vie." Ma mère ne voulait pas. Le caporal a alors tenté de m'arracher à elle. En vain. Mon petit frère, que ma mère tenait par l'autre main, se met à pleurer. Ma mère se laisse distraire, le gendarme en profite, me hisse sur son cheval et m'emmène." Héranousch Gadarian deviendra la fille de la maison, sous l'oeil contrarié de l'épouse du gendarme.

Fethiye Çetin décide de raconter cette histoire dans un livre. Il y a trois ans, elle envoie les épreuves de son ouvrage à Hrant Dink, son ami et client. "Publions-le chez nous !", s'enthousiasme le patron d'Agos, seul hebdomadaire arméno-turc. Fethiye Çetin préfère un autre éditeur, Métis, un peu intello, mais 100 % turc. "Je ne voulais pas que mon livre soit marqué "arménien", ou militant, explique-t-elle. Je ne voulais pas entrer dans la querelle du génocide, je voulais raconter les souffrances de ces gens. Apparement, j'ai eu raison. Cela a réveillé des souvenirs devenus très vagues. Avec le livre, c'est redevenu concret. Redevenu de chair et d'os."

Reconnaissance et réminiscence prennent toujours corps sur des détails. Les petits-enfants se souviennent de ces "je-ne-sais-quoi" qui trahissaient l'"arménité" de leur grand-mère. Ils se rappellent ces petits riens parsemés comme des miettes de madeleine sur les tables ou oubliés dans les phrases de leurs chères aïeules anatoliennes.

"Quand j'étais enfant, je vivais à Maden, comme Fethiye", se souvient Hasan, qui vend des ouvrages scolaires. "La ville comptait encore 35 000 habitants et beaucoup de familles arméniennes. Pour celle de Fethiye, bien que ma grand-mère ait été l'amie de la sienne, je ne savais pas. Quand je suis arrivé à Istanbul, j'ai vu qu'on vendait partout du "corek"" - en arménien "tcherek", une brioche dorée au jaune d'oeuf et saupoudrée de cumin noir. "A Maden, c'était spécial, cette brioche. Très peu de personnes en mangeaient, et seulement à Pâques, ajoute-t-il devant un verre de café. Je me souviens qu'il y en avait chez la grand-mère de Fethiye. Maintenant que je sais tout, je déchiffre."

Il y avait aussi ces vides étranges autour des vieilles femmes, "cette absence de frères, de soeurs, de parents, de relations", note Rahsan Cebe. "Je me souviens que j'appelais ma grand-mère "mine", version turque de "yaya", la grand-mère arménienne." Mais la vraie différence est culturelle. "Ma mère a 70 ans, elle a fondé l'entreprise où elle travaille toujours. C'est ma grand-mère qui voulait ça. Souvent, ma mère me dit : "Si ton grand-père n'avait pas disparu si tôt, jamais je n'aurais pu aller étudier dans une université américaine, jamais je n'aurais pu devenir agent immobilier international. Ça n'aurait pas été possible."" La mère l'interrompt à ce point de l'histoire. "A l'école, à Istanbul, tout le monde savait que tu étais arménienne. Les ragots, tu comprends. Il y avait des profs arméniens, tu étais bavarde, dissipée, mais ils te chouchoutaient. Ils étaient gentils avec toi", glisse-t-elle pour la première fois de sa vie.

Fethiye Çetin a aussi des souvenirs d'école. "Quand je rapportais de bonnes notes, ma grand-mère était fière : "Toi, tu viens de chez nous. Tu tiens de mon côté de la famille", se rappelle-t-elle. Je croyais qu'elle me flattait, parce que j'étais moins jolie que ma soeur. Je n'avais pas le recul pour comprendre ce qu'elle voulait me dire." Elle ne comprenait pas non plus pourquoi, quand elle était en colère contre son mari, la vieille dame marmonnait : "Bre, musurman !" - ("Espèce de musulman !"). Ni pourquoi, en passant devant le cimetière de Maden, elle répétait : "Ce n'est pas des morts qu'il faut avoir peur, mais des vivants."

D'autres, comme Sarkis Çerkezyan, 90 ans, beau vieillard à cheveux blancs qui est l'un des derniers survivants du génocide, se rappellent que certains désignaient les jeunes rescapés des massacres comme des kilic artig, autrement dit, "les restes de l'épée". Né au début de 1916 en plein désert de Syrie, sur la route de Der Zor - destination finale des convois de déportés -, le vieil homme continue : "Dans la bouche d'un Turc, ce sobriquet sonnait comme une insulte."

Pour beaucoup, le livre de Fethiye Çetin a constitué une révélation. Des centaines de lettres et de mails sont arrivées chez l'auteure. Des dizaines de personnes se sont rendues, bouleversées, à son cabinet. Des femmes, surtout. "Le génocide arménien est une histoire de femmes", souligne Raymond Kévorkian. "Les hommes sont morts, elles portent tout." Le livre a agi comme un sésame et levé un tabou. On écrit à l'avocate qu'on va tout lui raconter.

Elle répond : ""Ecrivez vous-même". Moi aussi, au départ, j'avais cherché une "plume". C'était une erreur. J'ai pleuré chaque jour en écrivant ce livre. Depuis, je dors mieux." Encore rares, toujours discrets, les "coming out" arméniens doivent évidemment beaucoup au contexte politique. "L'intéressant est que, ces dernières années, la jeune génération s'est mise à lire des livres, à suivre des conférences", se félicite Raffi Hermonn, premier vice-président non musulman de l'Association turque des droits de l'homme (IDH). "Dans les années 1950, pour les Sylvie Vartan, Alain Prost et autres Balladur, il était presque honteux d'être arménien. On changeait son nom, on ne disait rien. Tout cela est en train de changer. La fin des idéologies internationalistes n'est peut-être pas non plus étrangère à cette redécouverte des identités, y compris chez des militants d'extrême gauche...", sourit-il.

Fethiye Çetin renchérit : "Je pense que, si j'avais apporté mon manuscrit à une maison d'édition il y a quelques années elle ne l'aurait pas accepté. Depuis 1999, le processus d'intégration à l'Union européenne facilite les choses."

Pour preuve, le billet publié il y a un an par Bekir Coskun, éditorialiste au quotidien à gros tirage Hürriyet, et intitulé "Ma question arménienne". Dans les limites du politiquement correct imposé par un Etat qui punit toute référence au génocide arménien comme une "insulte à l'identité turque", le journaliste turc racontait lui aussi "l'arménité" cachée de sa grand-mère. "Je n'ai aucune information personnelle sur l'histoire du million d'Arméniens en question. Je connais juste une histoire arménienne, écrit Bekir Coskun. Après la mort de ma mère, mon père, qui était fonctionnaire, nous a emmenés, ma soeur et moi, vivre chez notre grand-mère (...). Je sais qu'elle a pris grand soin de nous. Elle n'était pas comme les tantes et autres femmes de la maison, poursuit-il. Elle avait un long cou, un corps mince et des yeux saisissants. Son nom était Ummuhan. (...) Chacun l'a aimée. Ses points de vue et conseils étaient recherchés. J'ai toujours attaché une attention particulière au fait que mon père, qui était autoritaire et strict, lui faisait confiance et la respectait." Et puis, "le temps a passé, nous avons découvert qu'elle n'était pas notre vraie grand-mère. Elle était venue dans cette maison remplacer la vraie qui était morte. (...) Mon grand-père l'avait épousée, après l'avoir extraite de la masse des familles arméniennes qui avaient été forcées de s'exiler en Syrie. (...) Alors, nous avons commencé à comprendre la tristesse qui se reflétait dans ses yeux quand elle nous étreignait."

Bekir Coskun a une conclusion très personnelle : "Peu importe ce qui a été fait aux Arméniens, ou pourquoi les gens s'affrontent sur ce sujet à présent. Mais je voudrais savoir, ajoute-t-il, quelle force a séparé ma grand-mère, jeune fille, de son nid, de sa maison, de son foyer. Je voudrais savoir qui est responsable de la douleur qu'elle a essayé de nous cacher et de la longue vie d'exil qu'elle a dû mener. Je ne sais rien sur l'histoire de ce million d'Arméniens. Sauf celle-ci. La femme triste que j'ai tant aimée. Mon Arménienne à moi."

Cela n'a jamais été facile, en Turquie, "de se lever et de dire : ma grand-mère est arménienne", relève Rahsan Cebe. "Hrant Dink a beaucoup fait pour que cette parole se libère", estime l'historien Raymond Kévorkian. Le regain nationaliste turc que son assassinat a reflété risque pourtant de brider d'autres confessions malaisées. "Nous ne savons pas beaucoup de choses, parce que ces femmes ne parlent pas beaucoup. Elles ont peur", explique Maÿda Saris, à la direction d'Agos. "Il faut aussi qu'elles se souviennent, c'est-à-dire qu'elles aient eu au moins 3 ans en 1915", note M. Kévorkian. "Beaucoup s'en vont sans jamais parler..."

Avant de s'éteindre, en 2000, à l'âge de 95 ans, Héranousch, la grand-mère de Fethiye, a chanté pour la première fois de sa vie : quand on a retrouvé la trace de son frère aux Etats-Unis et qu'on lui a annoncé que sa nièce américaine s'appelle, elle aussi, Héranousch... Convertie, elle a été enterrée dans un carré musulman. Rahsan Cebe, elle, a pu organiser, en 2004, à Istanbul, la grande fête de famille dont rêvait sa grand-mère. "C'est mon vrai mariage", a soufflé l'aïeule. Et puis, en voyant pour la première fois les enfants de son frère, elle a eu ce soupir : "Voilà pourquoi Dieu voulait que je vive jusqu'à ce jour !" Deux ans plus tard, la vieille dame s'est éteinte. Elle a eu droit à une double cérémonie funèbre : une à l'église, l'autre à la mosquée. C'était sa volonté.

Ariane Chemin
Article paru dans l'édition du 27.02.07.



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Source/Lien : Le Monde



   
 
   
 
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