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La demande de pardon, la confrontation, le deuil - III
Publié le :

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Le Collectif VAN vous propose cet article publié sur le site Repair le 6 septembre 2014.














Repair

Mettons de côté le sujet du génocide : quelle était l’atmosphère qui a mené au meurtre de Hrant Dink qui avait dédié sa vie à la « normalisation » et à la thérapie réciproque. Pourquoi est-il devenu si facilement une cible et à travers quels paradigmes ? Dans quel climat social habitaient les Arméniens ou habitent encore les Arméniens ? Sans chercher véritablement la réponse à ces questions, la formule de « bon et mauvais Arménien » restera encore populaire dans ce pays. Et naturellement, le parti Union et Progrès qui est l’« auteur », continuera à être assimilé à la diaspora qui est formée des familles des victimes.

Pour conclure l’analyse de l’interview d’Ömer Çelik, on peut aborder un dernier point. Il est bien sûr impossible de prévoir le climat politique d’ici 2015, ni de prétendre que l’AKP ou la Turquie assumera la position qu’implique la déclaration de Çelik. Un ton plus doux ou au contraire plus dur pourra être employé. Cependant, ses paroles sont les indices les plus concrets dont nous disposons actuellement, j’ai donc basé mon analyse sur sa déclaration.

À quoi s’attendent la victime et le lésé ?

Néanmoins, nous ne parlons pas d'un endroit où tout est clair et sans ambiguïté. Il y a des questions. Juste à ce moment, peut-être devrions nous pouvons prêter l'oreille à ce que dit Marc Nichanian. Ses conférences sur la catastrophe, les excuses, le pardon et le deuil ont été recueillies dans le volume Littérature et Catastrophe, où il fait la remarque suivante en référence à Derrida:

Afin de pouvoir atteindre le niveau où nous pouvons conjointement questionner ce que faire la paix révèle et cache, la première étape pour faire la paix doit être la confession, une demande afin d’être pardonné, un projet de paix. Dans les dernières années de sa vie, Derrida avait également manifesté son intérêt pour ce sujet. Maintes et maintes fois, il est revenu sur les mêmes questions : la mondialisation de la scène du pardon, la théâtralisation mondiale de la confession et du témoignage. Nous confessons nos péchés et ceux de nos pères. Nous sommes coupables et demandons pardon. Ou dans une autre version: nous faisons des excuses, même si nous ne sommes pas personnellement coupable. Au nom de qui et de quoi ? Au nom de l'État ? De la société civile ? De nos pères ? Avons-nous le droit de parler au nom de nos pères ? En outre, à qui s'adresse la phrase « Nous nous excusons » ? La nation ? Les individus ? L'Etat, qui est censé représenter ces personnes ou incarner la nation ? Un tribunal de la planète ? Sans aucun doute, beaucoup de questions exigent des réponses. Pourtant, chacune de ces questions sont cruciales et doivent trouver très rapidement une réponse. De plus, il existe encore une autre question qui nous attend. Doit-on dire « Nous nous excusons » ou « Je m'excuse » ? Généralement, on traduit la phrase en anglais en « Je m'excuse », mais pas, par exemple, par «je demande pardon ». (...) S'agit-il vraiment de phrases d'excuses ? L'interlocuteur ne peut-il pas se demander si il ou elle a la force de pardonner ? (...) « En questionnant la nature de ce qu'est faire la paix, Derrida a clairement indiqué que tout projet ou processus de rétablissement de la paix présentait une menace. La confiscation du deuil engendre des cicatrices, une grave fragmentation, de la culpabilité: tous ces éléments nous amènent à un risque d'évitement, de négation ou de déni ; le danger de céder la vérité à la volonté de la politique ou de l'État souverain ; en bref, une fois de plus, le deuil est confronté au danger d'être confisqué ou manipulé.

Il s'agit là bien sûr problèmes et de questions critiques. En parallèle à toutes ces questions, la position que je vais proposer sur le plan politique est naturellement de soutenir toutes les demandes de confrontation et toutes mesures visant à «faire la paix» ...

Ainsi, on arrive à la fin de cet article et à une étape critique. Concluons en nous posant cette question : à quoi s’attendent la victime et le lésé ? En dépit des variations d’une période à l’autre, le thème majeur est resté le même : la reconnaissance ; c’est à dire, pour le perpétrateur de reconnaître et décrire ce qu’il s’est passé d’une manière juste. Voici le droit fondamental de la victime. En fait, bien plus qu’un droit, il s’agit d’une modalité d’existence. Car faute d’une telle reconnaissance, elle devient doublement incapable a) de porter le deuil b) de réaliser son sentiment de la justice. Commençons donc par le deuil. Je vous propose un tout un autre exemple sans rapport avec le sujet du génocide et du massacre. Dans les années 1990, des gangs à l'intérieur de l'Etat turc ont fait des ravages dans le sud de l'Anatolie et d'Istanbul, où de nombreuses personnes étaient portées disparues, enlevées par ces gangs. Des agents de l'État appréhendaient les Kurdes et d'autres dissidents à leur domicile et on n’entendait plus jamais parler d’eux. Selon toute probabilité, ils ont été tués et enterrés quelque part, peut-être dans un charnier. La période du coup d’Etat était révolue, mais on faisait face aux actes classiques d’une junte militaire. Malgré les témoignages vagues (« on l’a vu dans tel-ou-tel commissariat » ; « une voiture civile l’a enlevé… ») les recherches et les procès n'ont jamais donné de résultat. Il est extrêmement difficile de comprendre et de décrire le trauma de cette période de « disparition » pour les familles des victimes. Des années plus tard, on a trouvé des ossements à la suite d’aveux de la part de quelques officiels et de recherches. C’est ensuite que les familles ont parlé. Le message le plus important parmi toutes les choses qu’elles ont pu dire était : « Maintenant, nous pouvons faire notre deuil ». Oui, elles pourraient le faire désormais parce que l’Etat, en détenant ces corps, en les cachant, avait privé les familles du processus le plus humain qui soit : le deuil. Des centaines de personnes n’ont pas pu faire le deuil de leurs enfants, de leurs maris, de leurs pères pendant des années. Il est tout à fait impossible pour nous de l’imaginer ou de le comprendre. Pourtant, il nous est toujours possible de voir à quel point l’«autorité» peut être cruelle.

Le déni a privé la société arménienne du deuil

Dans un sens, c'est le même effet créé par la politique de déni, la culture du déni, et l'utilisation de la formule « soi-disant génocide arménien » dans toutes les déclarations officielles et les correspondances. On a refusé le droit de deuil à la société arménienne en la niant, en la décrivant comme « soi-disant », en ayant une attitude méprisante, et en répétant fort l'argument du « Nous sommes les vraies victimes ». Cela revient à dissimuler l'emplacement des os des « disparus ». La différence étant qu'ici, le vide historique n'est pas encore refermé, il est toujours en cours depuis 1915. C'est une période extrêmement longue pour ne pas être en mesure de faire le deuil.

Deuxièmement, nous avons suggéré que la victime ne serait pas en mesure de satisfaire sa/son sens de la justice. Je pense cela ne nécessite pas trop d'explication. Les personnes et les sociétés s'attendent à la justice. La principale condition préalable ici est la reconnaissance de la victime comme une « victime ». C'est la première étape. Cependant, la ligne officielle et largement acceptée (ce qui est une description plus précise depuis que la ligne officielle n'est plus simplement officielle, mais est également partagée dans l'espace public et acceptée par une partie importante de la société), qui est une extension des politique de déni, n'a pas reconnu que la victime est effectivement une « victime ». Et encore une fois, comme une extension de cette politique, ils ont affirmé qu'ils sont les véritables victimes, et de ce fait imposé ce point de vue à la communauté arménienne de Turquie. En résumé, les victimes ont non seulement été privées de leur « deuil », mais la « vérité » a également été confisquée de leurs mains. Aussi, les déclarations officielles étant répétées encore et encore pendant des années, la « victime » a été remplacée.4 Comme si tout cela ne suffisait pas, le mot « arménien » a été utilisé comme une insulte, une opprobre, tout le temps accompagnée de l'argument « il n'y a pas de racisme dans notre culture ». Donc, la vérité de la question est que, s'il arrive un jour qu'une autorité politique arrive avec l'intention d’initier une confrontation, elle devra d'abord briser ce mur de béton qu’elle a elle même construit ou contribué à construire.

C’est seulement après que ce mur aura été démoli que la confrontation et les excuses pourront avoir lieu. Et alors seulement le deuil pourra commencer.

2. Juste à ce moment, il peut être opportun de rappeler un troisième événement : rappelons-nous pourquoi le gouvernement AKP a déclaré qu'il s'attend à des excuses « sans réserve » du gouvernement israélien en raison de l'attaque sur le navire Mavi Marmara, et pourquoi il a déclaré que les relations bilatérales ne pourraient pas revenir à la normale jusqu'à ce que le mot « excuses » ait été prononcé. Et faisons une comparaison entre la déclaration de Ömer Çelik « Le pardon mutuel est plus importante que des excuses », et les mots du Premier ministre Erdogan « Ce que nous avons fait est plus grand que des excuses » dans le contexte du massacre d'Uludere.

3. Marc Nichanian, Edebiyat ve Felaket, Editions İletişim, Trad: Ayşegül Sönmezay, p. 207 et suite. MS Littérature et Catastrophe pp 164-65.

4. Bien sûr, cela ne veut pas dire que je considère que les pertes des Turcs ou des musulmans à l'époque soient sans importance. Eux aussi, ont subi des pertes et c'est une souffrance qui doit être partagée et prise en considération. Néanmoins, il ne peut pas être considéré comme une approche juste d'opposer cette souffrance à ce qu'il s'est passé en 1915, et progressivement minimiser ce dernier en soulignant l'ancien au point de détruire 1915.


Lire aussi :

La demande de pardon, la confrontation, le deuil - I

La demande de pardon, la confrontation, le deuil - II




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Source/Lien : Repair



   
 
   
 
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