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Arsinée Khanjian : Comprendre ce que signifie être un Arménien en Turquie
Publié le :

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - L'actrice canadienne Arsinée Khanjian, invitée récemment à Istanbul, a été interviewée par le journal arménien de Turquie, Agos. Elle revient notamment sur la coupure entre la diaspora et les Arméniens de Turquie, consécutive au génocide arménien de 1915 : « Bien que nous ayons perdu notre héritage, notre peuple, notre langue, notre culture et notre sentiment d'appartenance, nous aurions pu établir et maintenir nos liens avec les personnes qui étaient restées en Turquie, qui avaient continué à y vivre. Nous savions qu'il y avait des Arméniens à Istanbul. Durant ma dernière visite, j’ai commencé à comprendre ce que cela signifiait d’être un Arménien dans une grande ville comme Istanbul, et en Turquie. Je ne peux pas dire que je le comprenne totalement, mais au moins j’ai commencé à le faire. » Le Collectif VAN vous propose la traduction de cet article en anglais publié sur le site d’Agos le 20 février 2015.

Photo: Berge Arabian


J’ai commencé à comprendre ce que cela signifie être un Arménien en Turquie

Agos

Lora Sarı

20 février 2015

Nous avons parlé au sujet des Turcs, des Arméniens, de la Turquie et de la diaspora avec Arsinée Khanjian, l'actrice canadienne qui est l’une des trois membres du jury du concours international 'Love & Change', du 14ème Festival International du Film Indépendant !f Istanbul .

Cette année, le jury du concours international 'Love & Change' du 14ème Festival international du Film !f Istanbul est composé de trois membres: l’actrice canadienne Arsinée Khanjian, la militante Pinar Selek et la productrice Marie Olesen. Nous avons rencontré Khanjian le matin de son arrivée à Istanbul et avons eu très peu de temps pour parler, parce qu'elle doit regarder les films présentés au concours. Quelque part, au loin, Pinar Selek regarde aussi les mêmes films en même temps.

On dit de Khanjian qu’elle se sent toujours tendue au début, quand elle arrive en Turquie. C'est donc la première question que je lui adresse. Elle répond qu'elle se sent passionnée plutôt que tendue et que le fond de sa sensation a changé. Nous discutons de ce changement, des Turcs, des Arméniens, de la Turquie et de la diaspora… Dans le pays où elle pensait qu'elle ne serait jamais en mesure de s'exprimer comme elle le souhaitait, dans un hôtel à Taksim, nous essayons de parler de tout cela dans le peu de temps que nous avons. Elle est maintenant persuadée que tous ses propos peuvent être publiés, et je sens la même chose en la questionnant à propos de tout et en écrivant sur ces sujets... Bien que cela crée un sentiment passager que certaines choses ont changé en Turquie, nous nous souvenons alors que Pinar Selek fait partie du même jury, regarde les mêmes films, mais ne peut être présente ici. Donc pour l'instant, nous parlons avec Arsinée Khanjian des choses qui ont changé.

On dit de vous que vous vous sentez toujours tendue au début quand vous arrivez en Turquie, est-ce aussi le cas cette fois-ci ?

Venir ici fait naître à chaque fois une sensation très forte. L'intensité est restée la même au fil des années, mais le sentiment lui-même a changé. C’est ma cinquième visite en Turquie et ma troisième à Istanbul. Ma première visite n'était pas planifiée et de toute façon je n'avais jamais imaginé venir ici. Je restais à l'écart de la Turquie, parce que je pensais que je m’y sentirais étouffée, que je ne serais pas capable d'être moi-même ou de m'exprimer. Ma troisième visite était la plus particulière, la plus porteuse d’émotions. Nous avons parlé de nos identités arméniennes avec Fethiye Çetin dans le cadre du colloque « En escaladant la montagne », organisé par Anadolu Kültür. Pour moi, c’était très important, parce que c’était la première fois que je rencontrais une « Turque » s’interrogeant d’elle-même sur son identité turque. Les Turcs ne ressentent pas le besoin de questionner leur identité turque chaque matin au réveil. Cependant, l'histoire de ce pays est ainsi faite que tout individu devrait sentir la nécessité de le faire au moins une fois. Je suis bien consciente que remettre en question son identité et aller vers des « terrains » sur lesquels nous n'avons pas beaucoup de renseignements est une épreuve désagréable et difficile. La plupart des gens refuse de le faire ; ils ne veulent pas quitter leur zone de confort. Bien que faire un pas au-delà des frontières de l'identité turque, telles qu’elles sont définies par l'État, soit un acte de ce type, j’ai vu que cela pouvait être réalisé.

« L'histoire officielle a été formée autour de la négation du génocide, les gens sont privés de sa connaissance. C’est pourquoi, quand les Turcs sont confrontés au génocide arménien, ils sont perturbés. »

Qu'est-ce qui a changé depuis votre première visite au sujet de votre perception du « Turc » ?


J'ai eu l'occasion de parler ici avec des Turcs au niveau individuel et j'ai compris pourquoi la société turque agit de cette manière à propos du génocide. J’ai réalisé que les Turcs ne connaissaient pas leur propre histoire. L'histoire officielle est formée autour de la négation du génocide, les gens sont privés de sa connaissance. C’est pourquoi, quand les Turcs sont confrontés au génocide arménien, ils sont perturbés. Je comprends maintenant que c'est très difficile : vous êtes accusé d’un passé qui vous a été raconté d'une manière différente, et en fait, vous n'avez pas la moindre idée de ce passé.

Quelle était l’image que vous aviez des Arméniens de Turquie quand vous les regardiez de la diaspora et y a-t-il une différence dans cette appréciation maintenant que vous êtes ici ?

J'ai grandi en sachant que l'on ne pouvait pas trop espérer des Arméniens de Turquie. La diaspora est consciente du fait que les Arméniens de Turquie vivent dans la peur. C’est une telle peur qu’ils ne peuvent pas faire en Turquie ce que nous faisons en diaspora ; leurs mains sont liées, ils vivent sous l’oppression. Ils doivent être la minorité tranquille.
Cependant, la dernière fois que je suis venue en Turquie, en 2013, pour les commémorations du 24 avril, j'ai compris une chose à laquelle je n’avais même pas pensé. Quand nous faisons le décompte de ce que nous avons perdu depuis 1915, nous oublions d'inclure quelque chose de très important, à savoir le contact avec les Arméniens de Turquie.
Bien que nous ayons perdu notre héritage, notre peuple, notre langue, notre culture et notre sentiment d'appartenance, nous aurions pu établir et maintenir nos liens avec les personnes qui étaient restées en Turquie, qui avaient continué à y vivre. Nous savions qu'il y avait des Arméniens à Istanbul. Durant ma dernière visite, j’ai commencé à comprendre ce que cela signifiait d’être un Arménien dans une grande ville comme Istanbul, et en Turquie. Je ne peux pas dire que je le comprenne totalement, mais au moins j’ai commencé à le faire.

« Bien que nous ayons perdu notre héritage, notre peuple, notre langue, notre culture et notre sentiment d'appartenance, nous aurions pu établir et maintenir nos liens avec les personnes qui étaient restées en Turquie, qui avaient continué à y vivre. »

Selon vous, quelle est la principale différence entre la diaspora et les Arméniens de Turquie ?

Il y a un fossé entre nous. La diaspora ne peut pas comprendre ce silence à Istanbul, tandis que les Arméniens d'Istanbul ne peuvent pas comprendre pourquoi nous faisons tant d'efforts pour cela [Nota CVAN : la reconnaissance du génocide]. Je ne suis pas sûre que tout ce que nous avons fait au sein de la diaspora ait eu un effet sur la vie des Arméniens de Turquie. Mais nous provoquons certainement le facteur de la peur.

La diaspora n'a-t-elle donc pas peur du tout?

La diaspora a été formée à partir des cendres de ceux qui étaient à peine des survivants. Les femmes et les enfants qui ont réussi en quelque sorte à se frayer un chemin jusqu'au Moyen-Orient, ont créé la diaspora sur les cendres de ceux qui sont morts et ont péri.

Ils ont surmonté le facteur de la peur, donc, dès lors, la peur ne signifie rien pour nous. C’était sur la survie que nous devions travailler. Et pour ça, tu dois croire que tu es assez fort pour faire tout ce que tu dois faire, même si tu n’es pas fort. Mon grand-père, qui est arrivé à l'orphelinat au Liban à l'âge de 5 ans, n’était pas un enfant fort. Un enfant qui avait porté la tête coupée de son père dans ses mains, ce n’est pas un enfant fort. Mais son caractère l’était : nous avons survécu à la peur, maintenant il est temps d’être fort. Le courage est une notion transmise de génération en génération dans la diaspora. La peur est inacceptable.

Ce discours intrépide de la diaspora provoque des tensions chez les Arméniens d'Istanbul. Ils ont l’impression qu’ils doivent payer pour ce que la diaspora est en train de faire…

Oui. Lors du colloque auquel j’ai participé avec Fethiye Çetin, un des commentaires du public provenait d'un Arménien : « Dans la diaspora, vous faites toutes ces choses, et chaque fois que vous faites quelque chose, c'est nous qui en payons le prix ». Ma première réaction a été de me sentir vraiment insultée, d'autant plus que le commentaire venait d’un Arménien. Mais au fil du temps, j’ai compris que c’était la réalité pour les Arméniens en Turquie : ils essaient tout le temps de ne pas être trop revendicatifs et de ne pas rompre l'équilibre et l'harmonie de leur vie. En tant que diaspora, nous faisons ce que nous sommes censés faire. Si vous, les Arméniens de Turquie, vous êtes censés être silencieux et discrets afin de garder l’harmonie de votre vie, notre façon de vivre et de survivre est de dire que nous existons. Sinon nous disparaissons. Nous ne voulons pas disparaître dans la diaspora, nous avons pensé que nous n’avions pas le droit de disparaître. Parce que nous sommes les survivants.

N’avez-vous jamais envisagé l’éventualité d’avoir peur ?

Permettez-moi de vous raconter une histoire. C’était à l'époque où nous nous préparions à commencer le tournage d'« Ararat », lorsque nous avons reçu une lettre de l’Association culturelle turque du Canada (TCCA). C’est l’une des nombreuses associations culturelles au Canada. Lorsqu’ils ont entendu parler du projet d’« Ararat », ils nous ont envoyé une lettre demandant à lire le scénario. C’était une chose inouïe ! Personne d’autre que les organismes de financement ou ceux qui travaillent sur le projet, ne demande jamais une telle chose. Atom les a d’abord ignorés, mais ils ont beaucoup insisté, j’ai donc dit à Atom que nous devions les rencontrer et nous l’avons fait. Le président de l'association nous a dit qu’il était très important pour eux de savoir ce qu’il y avait dans le scénario afin de ne pas nuire à l'histoire. Atom leur a dit qu'il était réalisateur, qu'il avait déjà tourné des films et qu’il traitait de la question d’identité.

Il a ajouté : « Je n’ai aucune raison de penser que je peux vous blesser, car je n’ai blessé personne avec mes autres sujets. Je bénéficie de la liberté d'expression dans ce pays et je n’ai besoin de l’approbation de personne ». Le président a compris que nous n’allions pas lui donner le scénario à lire et à valider, il a alors déclaré que nous devions savoir et ne pas oublier qu’il y avait des Arméniens en Turquie, et que s’il ne lisait pas le scénario et ne donnait pas son approbation, il ne pourrait pas garantir que la Turquie protègerait ces Arméniens si le film provoquait du désordre et des tensions auprès du public turc.

Maintenant, essayez d’imaginer, nous sommes là-bas en tant qu’Arméniens de la diaspora, et on nous dit que si nous faisons cette démarche, quelque chose va arriver aux Arméniens de Turquie. Mais nous avons pris la décision de ne pas lui montrer le scénario et nous avons continué ce projet en affrontant cette menace, car je n’accepte pas que quiconque puisse me faire peur. Avons-nous bien ou mal agi? Je crois que ce n’est pas la question. Nous avons fait ce que nous avons cru nécessaire de faire.

Comment voyez-vous la période post-centenaire pour les Arméniens ?

Nous commémorons le centenaire pour faire vivre l’histoire. Nous ferons la même chose lors du 101ème anniversaire, nous continuerons à travailler. Le centenaire est seulement une référence, parce que nous percevons l'histoire par tranches de décennies ou de siècles. Nous sommes finalement arrivés à un point où nous pouvons communiquer avec la société civile en Turquie. Il y a 50 ans, c’était une situation mortelle : personne ne parlait du génocide. Il n’y avait même pas de refus ou de déni, il était carrément absent. Mais ce n’est plus comme ça désormais. C’est pourquoi je trouve que les commémorations sont importantes.

« Nous nous attendons à un film culte sur le génocide arménien. C'est une tâche impossible ».

Une des critiques concernant « The Cut » est qu'il n'a pas réussi à représenter suffisamment le génocide. Quel genre de film pourrait satisfaire le public arménien ?


Il semble impossible de satisfaire les attentes du public arménien avec quelque film que ce soit sur le génocide. Le silence concernant le génocide a duré si longtemps, et la frustration de ne pas être en mesure d'en parler a atteint un tel degré que le public arménien lui-même ne sait pas ce qu'il veut voir au cinéma. Les Arméniens veulent voir un film sur le génocide qui raconte tout, mais eux-mêmes ne savent pas tout. Même si Spielberg réalisait un film sur le génocide arménien, ça ne serait pas « La Liste de Schindler ». Très peu de temps après la fin de l'Holocauste, son histoire a été racontée. Les Juifs n'ont pas besoin d'un film reflétant l'histoire, car l'histoire a été dite de toute façon. Les gens n'ont pas accumulé une attente et une frustration incroyables qui résultent du fait de ne pas avoir été représentés. Les Arméniens ne sont pas passés par un processus naturel où nous aurions pu raconter nos histoires selon différents angles. Et maintenant, nous sommes en attente d'un film culte sur le génocide qui agrégera toutes les histoires. C'est une tâche impossible. Et chaque metteur en scène qui fait un film sur le génocide arménien doit prendre cela en considération.

©Traduction de l'anglais Collectif VAN – 04 mars 2015 – www.collectifvan.org







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Source/Lien : Agos



   
 
   
 
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