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Turquie : L'intellectuel Sevan Nişanyan croupit toujours en prison
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Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Le Collectif VAN, qui a soutenu Sevan Nişanyan dès sa première condamnation (pour blasphème), relaye ici le coup de gueule de Sait Çetinoglu au sujet du silence qui prĂ©vaut autour de l'emprisonnement de Sevan Nişanyan, tant chez les progressistes turcs que dans la diaspora armĂ©nienne. Voir nos liens Ă  la fin de l'article, ainsi que notre article publiĂ© sur Le Nouvel Obs Le +.






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LÂ’insupportable silence face Ă  l'emprisonnement de Sevan Nişanyan

jeudi 7 janvier 2016

Sait Çetinoglu, historien turc

Dans ce texte, Sait Çetinoglu traite de la situation de l'Ă©crivain et intellectuel Sevan Nişanyan, victime de lÂ’acharnement de l'État turc. Tout commence avec la parution d'un ouvrage, La Fausse RĂ©publique, oĂą celui-ci critique les principes fondateurs de la RĂ©publique turque. Puis Nişanyan sera condamnĂ© et emprisonnĂ© pour construction illĂ©gale, cas de figure jusqu'alors inĂ©dit. Pour Çetinoglu, la situation de Sevan Nişanyan n'a rien Ă  envier Ă  celle des intellectuels armĂ©niens dĂ©portĂ©s vers un grand inconnu, il y a un siècle de cela. Cet emprisonnement, aussi bien que le silence assourdissant qui sÂ’en est suivi, tant en Turquie quÂ’en ArmĂ©nie et au sein de la diaspora armĂ©nienne, sÂ’expliquent assurĂ©ment par le caractère hors norme et contestataire de cet intellectuel armĂ©nien de Turquie.

Avec Sevan, nous ne sommes ni des amis d’enfance, ni des camarades d’école, ni des gamins élevés dans le même quartier. Notre amitié remonte à peu, tant et si bien qu’un jour qu’Emrah Dönmez, qui travaille sur un documentaire consacré à Sevan, me posa la question et que je lui répondis que nous nous connaissions seulement depuis une poignée d’années, celui-ci crut bon d’annuler l’entretien prévu pour le lendemain — considérant probablement que cette amitié s’en trouvait dénuée d’intérêt — alors même que nous nous étions au même endroit, à quelques encablures l’un de l’autre. Mon amitié avec Sevan est plutôt récente, mais j’ai quand même la prétention de vous proposer ce texte qui lui est consacré. Il n’a pas été conçu pour faire honneur à Sevan. En songeant aux thèmes que j’allais aborder, je craignais précisément de finir par verser dans l’hommage, ce dont Sevan n’a aucun besoin. Cette crainte m’a accompagné tout au long de la rédaction de ce texte, mais il paraît bien difficile désormais de faire autrement, au vu de la situation et face à une personnalité aussi hors du commun que la sienne. Sevan est quelqu’un qui s’est toujours efforcé de donner le meilleur de soi et, ce faisant, se trouve pris dans des querelles d’une ampleur mémorable. On comprendra d’autant mieux l’affaire que l’on aura réalisé que Sevan se moque de savoir avec qui il ferraille, qu’il s’agisse d’un simple particulier ou de l’État lui-même.

« Dans toute société, on trouve des individus se consacrant à des tâches que d’aucuns considèrent comme démentes mais qui provoquent l’envie et l’admiration. Dans le cas contraire, c’est que cette société a perdu son âme ». Ainsi commence l’une des chroniques qui résume le mieux Sevan, qui souligne à quel point des gens comme Sevan sont nécessaires et irremplaçables. Je regrette que nous n’ayons pas su faire en sorte d’en multiplier le nombre. La suite du texte résume parfaitement le sort réservé à ceux-là : « D’un autre côté, la société s’approprie et se nourrit de la médiocrité, se garantissant par là contre la menace et l’attrait exercés par ceux qui s’opposent à elle. Ceux qui sortent du rang sont pareils à des accidentés de la route dont la personnalité propre s’efface au profit de l’évènement et du sensationnel. Aux yeux de la collectivité, ils n’existent qu’au moment de l’accident, puis les automobilistes poursuivent leur route comme si de rien n’était. » (1)

VoilĂ  pourquoi, Ă  lÂ’intĂ©rieur comme Ă  lÂ’extĂ©rieur du pays, on se contente dÂ’observer le silence sur ce qui se passe actuellement. Ă€ la question « quÂ’est-ce-que lÂ’affaire Nişanyan ? », la rĂ©ponse est multiple.

Un appel au pogrom vis à vis des Arméniens

En premier lieu, on a voulu punir Sevan Nişanyan en instrumentalisant la justice pour ce faire. On sait bien que « le droit est lÂ’esclave du pouvoir » comme lÂ’affirmait laconiquement Bakounine. Les diffĂ©rentes condamnations qui ont commencĂ© Ă  pleuvoir sur Nişanyan sont survenues après que celui-ci ait fait publier un ouvrage intitulĂ© « La fausse RĂ©publique », critique gĂ©nĂ©ralisĂ©e des principes fondateurs de la RĂ©publique turque. Dans une chronique intitulĂ©e « Du devoir de lutter contre les crimes de haine » Ă©crite en rĂ©action aux polĂ©miques sur les caricatures du Prophète [dans Charlie Hebdo en 2012, NdT], Nişanyan avait Ă©tĂ© condamnĂ© pour avoir Ă©crit que « se moquer dÂ’un chef arabe ayant proclamĂ© il y a plusieurs siècles de cela quÂ’il communiquait avec Dieu et en a retirĂ© des avantages politiques, financiers et sexuels ne constitue pas un crime de haine. CÂ’est un simple test de la libertĂ© dÂ’expression, plus ou moins du niveau dÂ’un enfant de maternelle ». La confirmation de sa condamnation tombe Ă  ce moment-lĂ . De mĂŞme pour une autre chronique Ă©crite Ă  lÂ’Ă©poque du mouvement Gezi, intitulĂ©e « Tout Premier ministre goĂ»tera Ă  la dĂ©mission » [rĂ©fĂ©rence Ă  la phrase coranique « Tout mortel goĂ»tera Ă  la mort », NdT]. « Tout mortel goĂ»tera Ă  la prison » se dit-on alors en haut lieu et Nişanyan dÂ’ĂŞtre emprisonnĂ© après avoir vu sa peine confirmĂ©e le 2 janvier 2014. Pour lÂ’affaire du Prophète, il sera condamnĂ© suite aux dĂ©nonciations et plaintes portĂ©es simultanĂ©ment par 14 individus, de Trabzon Ă  Istanbul en passant par Ordu et Antalya, par la 14ème chambre du Tribunal correctionnel dÂ’Istanbul. On constate que les tribunaux correctionnels ont bel et bien Ă©tĂ© transformĂ©s en tribunaux spĂ©ciaux.

Au-delà de la décision du tribunal en tant que telle, les attendus de la décision sont édifiants du fait des passages qui désignent les Arméniens à la vindicte populaire : « Considérant que le prévenu a tourné en dérision le prophète de la religion majoritaire au sein de la population, qu’il a rabaissé, moqué et attenté aux sentiments que cette population nourrit à l’égard de son prophète et s’est exprimé d’une manière grossière outrepassant les limites du respect et de la liberté d’expression, ainsi qu’il a pu être constaté lors du plaidoyer de la défense ; que le prévenu et la communauté à laquelle il appartient, en provoquant et rabaissant les croyances religieuses majoritaires, ont encouragé publiquement la haine et l’inimitié en attirant sur eux la colère de la majorité de la population ; que, ce faisant, le prévenu n’usait pas du droit d’exprimer ses opinions, mais visait à encourager la haine et l’inimitié en heurtant les convictions religieuses des citoyens constituant la majeure partie de la population ; que le prévenu, ayant affirmé avoir exprimé ses opinions dans le cadre de la liberté d’expression, avait bien plutôt pour objectif de provoquer des conflits sociaux en sabotant la paix sociale et forçant les sentiments religieux par l’usage d’un langage habile et non de critiquer l’Islam et son prophète, d’où il suit que... »

Il n’est pas exagéré de dire que cette décision ressemblant à un communiqué de parti ultranationaliste n’a rien à envier aux tribunaux de l’Inquisition du point de vue du style ; elle constitue une attaque en règle, pire encore, un appel au pogrom vis-à-vis des Arméniens. Comme nous l’avons indiqué plus haut, le traitement que l’on fait subir à Sevan s’explique avant tout par la publication de son livre, où celui-ci s’emploie à balayer la philosophie de la fondation de la République en dévoilant la nature profonde du régime. Il n’était pas acceptable de voir les pères fondateurs remis en cause, a fortiori sous la plume d’un écrivain arménien contestataire. La réponse est venue rapidement, à l’initiative du Haut-commandement militaire : on a tout fait pour salir Sevan en faisant fuiter des informations complaisamment reprises par un journaliste star de la télévision et un journaliste malchanceux des informations parfaitement calibrées et présentées comme si elles dataient de la veille. Ainsi empêche-t-on du même coup les gens de lire l’ouvrage de Sevan, ainsi s’efforce-t-on de les tenir éloignés de la vérité.

La liberté d’expression et de pensée bafouées

Deuxième Ă©lĂ©ment, lÂ’affaire Sevan Nişanyan nÂ’est pas une affaire de construction sans permis. La Turquie est le paradis des constructions illĂ©gales et cela nÂ’a jamais valu de peine de prison ferme Ă  quiconque, exceptĂ© Sevan. Des parlementaires du HDP et du CHP ont interrogĂ© le garde des Sceaux Ă  ce sujet, si bien que lÂ’affaire est passĂ©e devant lÂ’AssemblĂ©e. Lors dÂ’une sĂ©ance de questions en juillet 2015, la dĂ©putĂ©e CHP dÂ’Istanbul Selina Doğan a adressĂ© la sĂ©rie de questions suivantes :

1. Combien de personnes sont passées devant la justice et ont été condamnées ces dix dernières années en application de l’article 65 alinéa B de la Loi n°2863 sur le patrimoine culturel et naturel ?

2. Combien de personnes ont vu leur peine de prison commuée en amende ?

3. Combien de personnes ont été emprisonnées en vertu de cet article ? Combien d’entre elles ont bénéficié d’aménagements de peine ?

4. Y-a-t-il actuellement des dĂ©tenus autres que Sevan Nişanyan condamnĂ©s en vertu de cet article ?

Aucune de ces questions n’a obtenu de réponse.

La dĂ©putĂ©e HDP dÂ’Iğdır, Pervin Buldan, a Ă©galement portĂ© la question devant lÂ’AssemblĂ©e en dĂ©cembre 2014 en interrogeant Bekir Bozdağ, le Garde des sceaux de lÂ’Ă©poque, sur le caractère illĂ©gal de la condamnation prononcĂ©e contre Nişanyan : « Sevan Nişanyan est connu pour son engagement en faveur de la protection et de la rĂ©novation du patrimoine architectural traditionnel du village de Şirince, dans la circonscription de Selçuk, Ă  Izmir. Il a nĂ©anmoins fait lÂ’objet dÂ’une enquĂŞte pour construction illĂ©gale dans une zone classĂ©e, Ă  lÂ’entrĂ©e du village de Şirince, laquelle a abouti Ă  une condamnation Ă  une peine dÂ’emprisonnement de deux ans accompagnĂ©e dÂ’une peine de 5000 jours-amende. Or il se trouve que lÂ’article 65/b de la loi n°2863 invoquĂ© pour condamner Sevan Nişanyan a Ă©tĂ© dĂ©clarĂ© contraire Ă  la Constitution par la Cour Constitutionnelle le 11 avril 2012 (saisine 2011/18 – ArrĂŞt 2012/53) ; le 11 octobre 2013, le lĂ©gislateur a entĂ©rinĂ© la dĂ©cision de la Cour Constitutionnelle en adoptant la loi n°6498 abrogeant lÂ’article 65/b de la loi n°2863 en cause. La Cour dÂ’Appel [saisie de la dĂ©cision du Tribunal correctionnel portant condamnation de Nişanyan, NdT] nÂ’a pas tenu compte de la rĂ©vision et confirmĂ© la sentence par un arrĂŞt datĂ© du 19 mars 2014 (Saisine 2013/8183 – ArrĂŞt 2014/6870) qui sÂ’appuie sur la loi n°2862, laquelle avait alors Ă©tĂ© rĂ©visĂ©e. Cette confirmation est contraire Ă  lÂ’article 2 de la Constitution et aux articles 6 et 7 de la Convention europĂ©enne des droits de lÂ’Homme, dans la mesure oĂą Sevan Nişanyan a Ă©tĂ© condamnĂ© sur la base dÂ’un article caduc.

Question n°1 : combien de personnes ont été condamnées et emprisonnées au titre de l’article 65/b de la loi n°2863 ?

Question n°2 : combien de personnes ont été condamnées et purgent actuellement une peine de prison au titre de l’article 65/b de la loi n°2863, désormais abrogé ?

Question n°3 : combien de personnes ont été jugées, condamnées et ont vu leur peine exécutée dans le cadre de la loi n°6498 ?

Question n°4 : que pensez-vous du fait que la Cour d’Appel confirme une décision en invoquant une infraction caduque ? Comment se fait-il que le principe de légalité des délits et des peines ait été ainsi bafoué ? Le fait qu’une juridiction excipe de sa marge d’appréciation pour refuser d’appliquer une disposition légale n’est-il pas contraire au principe de la primauté du droit ?

Question n°5 : combien de citoyens turcs ont-ils été condamnés au nom d’un article inexistant dans le Code pénal ?

Buldan n’a obtenu aucune réponse à ses questions. Et pour cause, car il n’y a pas de réponse satisfaisante à cela.

Le fond de lÂ’affaire Sevan Nişanyan concerne tout simplement la libertĂ© dÂ’expression et de pensĂ©e. La vie entière de Sevan est basĂ©e sur la critique. Il sÂ’en est pris aux lois et directives concernant les sites protĂ©gĂ©s et Ă  lÂ’Ă©tat de droit en matière de construction au mĂŞme titre que dans ses diffĂ©rents Ă©crits, il sÂ’attaque au rĂ©gime, aux lois sur la presse ou Ă  la loi pĂ©nale. Il ne sÂ’agissait de rien dÂ’autre quÂ’une critique en acte de lÂ’Ă©tat de la lĂ©gislation sur la construction des logements. CÂ’est lÂ’une des raisons de son goĂ»t pour lÂ’expĂ©rimentation architecturale. Mais le fait que ces rĂ©alisations soient visibles par le premier imbĂ©cile venu – mes excuses aux imbĂ©ciles – a provoquĂ© une rĂ©action dÂ’incomprĂ©hension et Sevan a Ă©tĂ© envoyĂ© en prison sans que personne ne se sente impliquĂ©. On peut certes considĂ©rer quÂ’il est allĂ© trop loin dans la critique, mais cÂ’est lĂ  sa nature profonde.

Les Arméniens de Turquie bâillonnés

Soulignons quÂ’avec ces bâtiments, Nişanyan visait non seulement Ă  faire exemple en matière architecturale, mais Ă©galement Ă  proposer une autre conception de lÂ’esthĂ©tique. En remettant le traditionnel au goĂ»t du jour, on peut dire quÂ’il lui a donnĂ© une portĂ©e universelle. Il sÂ’agissait Ă©galement dÂ’une action de rĂ©sistance, aussi bien contre un pouvoir incapable depuis des annĂ©es de faire Ă©voluer la loi sur la protection du patrimoine que contre la mentalitĂ© consistant Ă  interdire en pratique toute nouvelle construction. Sevan qui sÂ’Ă©lève contre le pouvoir dans ses Ă©crits, a fait de mĂŞme par lÂ’architecture en faisant construire plus de quarante maisons dans le village de Şirince et en proposant des espaces de vie en commun exemplaires comme le Village des mathĂ©matiques [fondĂ© pour vulgariser lÂ’enseignement des mathĂ©matiques, NdT] ou l’École du Théâtre [centre public dÂ’enseignement des arts visuels, NdT].

Il ne faut pas oublier que Sevan nÂ’Ă©tait pas propriĂ©taire des constructions incriminĂ©es. Rien ne lui appartient, Ă  lÂ’exception du panneau « Bibliothèque Sevan Nişanyan » Ă  lÂ’entrĂ©e de la bibliothèque du Village des mathĂ©matiques, dĂ©sormais menacĂ© de destruction. Sevan avait fait don depuis longtemps de lÂ’ensemble de ces propriĂ©tĂ©s Ă  la fondation Nesin [fondĂ©e en 1973 par lÂ’Ă©crivain Aziz Nesin pour sÂ’occuper dÂ’enfants pauvres, NdT]. Sevan a Ă©tĂ© mis en prison volontairement au nom dÂ’un dĂ©lit de construction illĂ©gale inventĂ© pour lÂ’occasion. Ce qui est Ă  lÂ’Âśuvre, cÂ’est la volontĂ© de salir Sevan tout en prĂ©venant les rĂ©actions quÂ’aurait entraĂ®nĂ©es son arrestation pour dĂ©lit dÂ’opinion. Et de fait, ce faisant, toute rĂ©action a Ă©tĂ© Ă©touffĂ©e. Car Sevan est une voix forte et une plume audacieuse de la communautĂ© armĂ©nienne. Il y a un lien profond entre la mise en Âśuvre du programme nĂ©gationniste Ă  lÂ’occasion du centenaire du gĂ©nocide armĂ©nien et les quatre ans de prison dont Sevan Nişanyan a Ă©copĂ©. Sevan en prison, ce sont les ArmĂ©niens de Turquie qui se retrouvent bâillonnĂ©s. De ce point de vue, la situation est comparable Ă  celle des intellectuels armĂ©niens envoyĂ©s en dĂ©portation il y a un siècle de cela (Ă  ce jour, le total des peines dÂ’emprisonnement prononcĂ©es pour Sevan sÂ’Ă©lève Ă  17 ans alors que les condamnations pour dĂ©faut de paiement des amendes sont encore Ă  venir).

La communauté arménienne peine désormais à se faire entendre, comme on a pu le constater lors des commémorations du centenaire du génocide, qui sont une réédition du film de Russell Crowe sur la bataille des Dardanelles [La promesse d’une vie, 2014, NdT]. Les rassemblements organisés pour l’occasion sont l’occasion de voir les Shéhérazade de tous poils ressasser leurs contes des milles et nuit. L’histoire ne doit jamais se terminer, où c’est la mort qui guette !

Un silence qui dérange

Le silence assourdissant qui règne depuis près de deux ans, à l’intérieur comme à l’extérieur de Turquie, mérite qu’on s’y attarde. L’absence quasi totale de réaction à l’intérieur du pays s’explique par les mêmes raisons que celles qui ont mené Sevan en prison : Sevan est un intellectuel arménien atypique et contestataire. C’est à cause de ses origines ethniques qu’on s’obstine à détruire son travail, qui était voué à subir le même sort que le patrimoine arménien historique considéré comme « bien vacant », emval-i metruke [C’est ainsi que le droit turc a qualifié les biens et propriétés abandonnés ou saisis au moment du génocide, NdT].

Que les membres du Club Pen de Turquie [association internationale d’écrivains, fondée en 1921 par Catherine Amy Dawson Scott, NdT], capables d’écrire un roman avec une centaine de mots de vocabulaire observent un silence religieux face à un écrivain aussi prolifique que Sevan n’est pas pour étonner, ni même le fait que le président du club turc se soit opposé à la campagne de mobilisation initiée par d’autres branches du club à l’extérieur du pays. Le fait qu’un intellectuel arménien contestataire ait plus fait pour la langue turque à lui seul que l’Association de la langue turque en 80 ans [institution en charge de la réforme et de normalisation du Turc, NdT], sans même parler des écrivains susmentionnés, est légitimement ressenti comme une humiliation (2).

QuÂ’on permette Ă  quelquÂ’un comme moi, qui ai appris le turc Ă  lÂ’Ă©cole primaire, de le dire : il ne fallait pas sÂ’attendre Ă  ce quÂ’une clique dÂ’Ă©crivaillons incapable de parler et dÂ’Ă©crire correctement sa propre langue rĂ©agisse diffĂ©remment. Comme nous lÂ’avons dit plus haut, les mĂ©diocres se protègent contre la menace et lÂ’attrait exercĂ©s par ceux qui sÂ’opposent Ă  euxÂ… En dĂ©pit des rĂ©sistances turques, le Club Pen international a attirĂ© lÂ’attention sur lÂ’affaire Nişanyan. Le Club Pen turc sÂ’est alors murĂ© dans le silence et nous ne nous attendons pas Ă  ce quÂ’il en sorte prochainement.

Quant au silence de la communautĂ© armĂ©nienne de Turquie, il peut sÂ’expliquer de la manière suivante : celle-ci est tombĂ©e sous le charme des fabulateurs dont nous parlions plus haut. Par ailleurs, on sÂ’imagine mal comment une communautĂ© ayant subi le gĂ©nocide, assimilĂ©e dans la violence et qui fait encore lÂ’objet dÂ’appels au pogrom — dans le genre de lÂ’arrĂŞt rendu sur lÂ’affaire du Prophète — pourrait agir de manière diffĂ©rente. Il faudrait considĂ©rer comme naturel le fait que Sevan ne puisse mĂŞme plus sortir dans la rue acheter du pain pour avoir osĂ© consacrer trois lignes Ă  Mahomet. Sevan a prĂ©sidĂ© Ă  la rĂ©surrection de KirkindjĂ©/Çirkince, lieu de naissance de la femme de lettres DidĂł SotirĂ­ou, Ă  lÂ’origine de lÂ’un des chefs-dÂ’Âśuvre de la littĂ©rature grecque, Terres de sang, et permis sa transformation en Şirince [le nom turquisĂ© du village, Çirkince, signifiait « laid ». Le village avait Ă©tĂ© rebaptisĂ© par les autoritĂ©s Şirince, qui a le sens inverse de « mignon », « charmant », NdT]. Les habitants grecs du village, originaires dÂ’Epire, ont Ă©tĂ© renvoyĂ©s [lors de lÂ’Ă©change de populations de 1923, NdT] et vivent dĂ©sormais dans le village de Nea Ephesus près de KaterĂ­ni, en MacĂ©doine grecque. Je me suis rendu sur place durant lÂ’Ă©tĂ© 2015 pour y rencontrer le muhtar [responsable] du village, dans lÂ’espoir que ceux-ci pourraient faire quelque chose en faveur de Sevan qui avait sauvĂ© le village de leurs ancĂŞtres de la destruction. Mais je mÂ’Ă©tais leurrĂ©. On mÂ’a rĂ©pondu que Sevan Ă©tait allĂ© trop loin. Prendre parti pour Sevan aurait pu avoir des consĂ©quences sur les allĂ©es et venues des habitants de Nea Ephesus Ă  Şirince. Une simple prière pour Sevan en lÂ’honneur de leurs ancĂŞtres dans lÂ’une des Ă©glises rĂ©novĂ©es du village leur paraissait apparemment de trop. Sans doute celui-ci craignait-il dÂ’empoisonner ses relations [avec le pouvoir turc, NdT], mais je ne veux pas me montrer injuste. La semaine prochaine, le muhtar est censĂ© se rendre Ă  Şirince pour glisser un mot sur Sevan au maire de la ville voisine de Selçuk. Je lÂ’en ai remerciĂ©.

Parmi les ONG, Human Right Watch et Amnesty International ont tirĂ© la sonnette dÂ’alarme sur lÂ’affaire Nişanyan et mentionnĂ© celle-ci dans leurs rapports respectifs. Il est Ă©trange que, dans ce contexte, les ONG turques persistent Ă  garder le silence, y compris la Ligue turque des droits de lÂ’Homme qui a pourtant une commission consacrĂ©e au racisme et Ă  la discrimination. Nous nous attendions Ă©galement Ă  ce que lÂ’universitĂ© stambouliote de Bilgi, oĂą Sevan Ă©tait chargĂ© de cours, rĂ©agisse Ă  cette incarcĂ©ration. Celle-ci nous a fait savoir quÂ’elle avait certes bĂ©nĂ©ficiĂ© des compĂ©tences dÂ’intellectuel de Sevan Nişanyan, mais ne souhaitait pas prendre parti en sa faveur. Autrement dit : « nous avons tirĂ© profit de Sevan un temps mais nous nÂ’avons plus besoin de lui ». Nous avons Ă©galement demandĂ© lÂ’autorisation dÂ’organiser une exposition Ă  lÂ’universitĂ© du Bosphore, oĂą Sevan a Ă©tudiĂ©, afin de montrer des photos du travail architectural rĂ©alisĂ© Ă  Şirince. Ceux-ci nous ont non seulement accordĂ© lÂ’espace demandĂ© mais Ă©galement proposĂ© dÂ’organiser une confĂ©rence sur le sujet, et pour cela nous sommes redevables au personnel et aux Ă©tudiants de lÂ’UniversitĂ© du Bosphore.

DÂ’autres institutions et personnes nous ont apportĂ© leur concours. Ainsi lÂ’Association des anciens Ă©lèves de lÂ’Ă©cole armĂ©nienne de Getronagan nous a permis dÂ’organiser une confĂ©rence sur « lÂ’affaire Nişanyan et le droit Ă  la rĂ©sistance » dans la salle de confĂ©rences oĂą celui-ci, alors Ă©colier au sein de lÂ’Ă©cole Ă©lĂ©mentaire, avait obtenu son premier prix dÂ’excellence. Osman Kavala [mĂ©cène turc fondateur dÂ’Anadolu KĂĽltĂĽr, NdT] nous a Ă©galement permis dÂ’utiliser le Cezayir Meeting Hall de Beyoğlu, ce dont nous lui sommes reconnaissants, tout comme nous sommes reconnaissants Ă  Doğan Ă–zgĂĽden, İnci Tuğsavul, Anjel Dikme, Saro Mardiryan, İbrahim Seven, Jozef Haddodo, Hovsep Hayreni, Nail Beth- KinneĂ  lÂ’Ă©tranger, Ercan Kanar, Ayşe HĂĽr, Korhan GĂĽmĂĽş, BĂĽlent Bilmez et Zakarya Mildanoğluen Turquie qui nous ont apportĂ© leur soutien en participant aux diffĂ©rentes confĂ©rences organisĂ©es. Kenan Yenice nous a Ă©galement Ă©tĂ© dÂ’un soutien prĂ©cieux en imprimant lÂ’ensemble des affiches, posters, brochures et autres, utilisĂ© lors des rassemblements.

Ce silence qui entoure l’affaire Sevan se fait également sentir à l’extérieur du pays, en Arménie ou au sein de la diaspora. Sevan passe pour n’être pas assez Arménien. Pourtant des ouvrages comme Le pays qui avait oublié son nom ou La Turquie à l’Est d’Ankara visent à dresser l’inventaire du patrimoine arménien historique, alors qu’un site comme l’Index Anatolicus permet aux internautes de connaître et de faire partager l’histoire de la moindre bourgade d’Anatolie [voir nisanyanmap.com qui recense un très grand nombre de localités de Turquie en mentionnant l’ensemble de leurs toponymes antérieurs à la turquisation, NdT]. Ce type de travail constitue une véritable avancée historique dans la lutte pour conserver les traces du passé arménien. Mais cela n’a pas suffi à assurer à Sevan le soutien de la diaspora arménienne.

Durant les premiers mois de sa détention, des rencontres ont été organisées à Paris, Bruxelles, Vienne, Francfort et Hambourg, mais par la suite, il a été peu à peu oublié. Nous avons également rencontré l’ANCA (Armenian National Committee of America) qui a paru intéressé, mais qui, non content de ne rien faire, a omis de mentionner quoi que ce soit sur l’affaire dans ses rapports périodiques, tout en prenant soin de récompenser l’un des fabulateurs des Mille et une nuits dont nous parlions plus haut. Nous n’avons ressenti aucun intérêt de la part de la diaspora à l’exception de l’Armenian council of Europe et de l’Association des Arméniens démocrates de Belgique.Les rassemblements en l’honneur de Sevan organisés par ces associations, aux moyens par ailleurs limités, étaient à la fois chaleureux et conviviaux. En Turquie, les débats en direct avec le président de l’Institut d’Histoire turque (Türk Dil Kurumu) sur le génocide arménien, mot que si peu de gens osent prononcer, ont battu des records d’audience. Durant l’émission, les présentateurs et le président de l’Institut étaient à deux doigts d’oublier leur nom tant ils étaient ébahis.

En Arménie, l’Union des écrivains arméniensa souhaité organiser un évènement de soutien en faveur de Sevan. Nous avons partagé les informations en notre possession, envoyé les documents afférents, mais aucune nouvelle ne nous est parvenue depuis. Les ouvrages de Sevan étaient en train d’être traduits en arménien et devaient passer sous presse en octobre 2014. Aucune nouvelle non plus. Enfin le Ministère en charge de la diaspora arménienne avait décidé de décerner à Sevan le prix William Saroyan de littérature, ce qui m’avait profondément réjoui. Un an et demi plus tard, Sevan n’a toujours pas reçu le prix en question.

« Une autruche butée »

Comme tout être humain, Sevan a sans doute ses torts. Mais je doute qu’il ait mérité de se voir infliger un tel traitement. Ce silence de la société [vis-à-vis de son emprisonnement NdT] n’est pas normal, et il n’est pas plus acceptable de prendre aussi volontiers parti en faveur du pouvoir, en faveur des puissants.

Ces mots écrits et transmis par Sevan à son retour de Berlin, où vivent ses enfants, juste avant de partir en prison, méritent d’être cités :

« Tout un tas de gens croient en toi, te font confiance et cela reprĂ©sente une grande responsabilitĂ©. Ce nÂ’est pas bien de les dĂ©cevoir, tu nÂ’as pas le droit. Tu as luttĂ© et acceptĂ© les consĂ©quences de la lutte. Prendre peur et partir dès que le vent tourne, voilĂ  qui serait une infamie. Tu nÂ’as pas le droit de te ridiculiser. Tu tÂ’es battu pour rĂ©aliser tes rĂŞves dans ton village, tu tÂ’es liĂ© Ă  cet endroit. MĂŞme si une poignĂ©e de fonctionnaires se met Ă  ronger cela comme des souris, ça ne te donne pas le droit dÂ’abandonner cette existence. Il y a encore bien trop de choses Ă  faire. Tu as intimĂ© aux gens de cesser dÂ’avoir peur, tu as dit que ce dont ce pays manquait le plus Ă©tait le courage. Tu as Ă©rigĂ© la Tour du dĂ©fi [Hodri Meydan Kulesi, une tour en pierre dÂ’une douzaine de mètres de haut qui domine les environs Ă  Şirince, NdT]. Maintenant que lÂ’ennemi pointe Ă  lÂ’horizon, cela ne te ressemblerait pas de fuir pour sauver ton petit confort personnel. Tu ne dois pas te contredire. Il y en a tant qui ont pris la poudre dÂ’escampette. Beaucoup Ă©taient des amis, des ĂŞtres chers. Mais tu as vu, de tes yeux la marque indĂ©lĂ©bile de la dĂ©faite qui sÂ’Ă©tait gravĂ©e sur leur front. Tu refuses de porter cette marque Ă  ton tour. »

Nous nous sommes quittĂ©s sur ces mots, sans savoir quand nous nous reverrons de nouveau. BallotĂ© entre plusieurs prisons, de Torbalı Ă  Buca, de Şakran Ă  Yenipazar, Sevan compte dĂ©sormais les jours dans la prison de Söke [au sud dÂ’Izmir, NdT] et ignore combien de temps durera sa dĂ©tention. Mais nul besoin de chercher la colombe craintive en lui. Comme il le dit lui-mĂŞme, il reste butĂ© comme une autruche [« Je ressemble Ă  une colombe qui craint pour sa vie. Mon seul rĂ©confort dĂ©sormais, ma seule garantie, c'est de songer qu'au moins, dans ce pays, les hommes ne touchent pas aux colombes » a Ă©crit Hrant Dink peu avant son assassinat. Ă€ quoi Nişanyan rĂ©plique pour sa part : « Ne cherchez pas chez moi la colombe craintive. Ă€ tout prendre, je suis plutĂ´t de la race des autruches butĂ©es », NdT]

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(1) Chronique dÂ’Etyen Mahçupyan dans Zaman, 26 janvier 2014, « Un homme qui sÂ’appelle Sevan Nişanyan ».

(2) Sevan Nişanyan est lÂ’un des linguistes de Turquie ayant le plus contribuĂ© aux recherches Ă©tymologiques sur la langue turque. LÂ’ouvrage publiĂ© en 2002, La racine des mots, dictionnaire Ă©tymologique du turc contemporain est une bible en la matière. [On peut Ă©galement consulter gratuitement ce dictionnaire en ligne Ă  lÂ’adresse http://www.Nişanyan sozluk.com/ , NdT]


Lire aussi :

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Lancement du ComitĂ© de Soutien Ă  Sevan Nichanian [Nişanyan]

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