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Comment le génocide arménien a façonné la Shoah
Publié le : 27-01-2016

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Le Collectif VAN vous propose un article de Stefan Ihrig, publié en anglais sur le site The Daily Best le 24 janvier 2016, et traduit en français par Gilbert Béguian pour le site des Nouvelles d'Arménie Magazine le 27 janvier 2016.










NAM

Comment le Génocide des Arméniens a modelé l’Holocauste

Nulle part le débat sur ce qui se passait en Turquie concernant les Arméniens n’aura été aussi vif qu’il l’a été en Allemagne - et ce qui en est issu aura changé l’histoire

Stefan Ihrig- The Daily Best

Leçon d’Histoire

24 janvier 2016

Un jour de l’hiver 1941, tandis qu’il marchait dans les rues du Ghetto de Varsovie, “Hermann Wygoda, un trafiquant du Ghetto “, s’efforçait de trouver le sens de ce qui arrivait aux gens autour de lui et arrivait à lui-même : “ Je me demandais si Dieu savait ce qui se passait à Ses pieds dans ce monde troublé. La seule analogie que je pouvais trouver dans l’histoire, c’était peut-être les pogroms sur les Juifs d’Alexandrie au temps du gouverneur romain Flaccus... ou le massacre des Arméniens par les Turcs pendant la Première Guerre Mondiale “.

Wygoda n’était pas le seul à faire ce parallèle. Les démocrates sociaux en exil en rendaient constamment compte en Allemagne dans les “ Rapports Allemagne “. En février 1939, ils donnèrent l’alarme, “ à cet instant, en Allemagne, l’extermination d’une minorité, impossible à arrêter, est en marche par le recours brutal au meurtre, à la torture inimaginable, au pillage, aux agressions et à la famine. Ce qui est arrivé aux Arméniens au cours de la guerre mondiale en Turquie est à présent commis contre les Juifs, de façon plus lente et plus systématique “.

Nous pourrions également mentionner le célèbre écrivain Juif allemand Franz Werfel qui écrivit en 1932/1933 sa nouvelle la plus connue au sujet du Génocide des Arméniens, les Quarante Jours du Mousa Dagh, principalement pour alerter l’Allemagne sur Hitler. Le livre fut par la suite extrêmement populaire dans les ghettos organisés par les Nazis en Europe de l’Est.

Il apparaît qu’un lien évident existe entre les deux grands génocides du 20ème siècle. Malgré cela, dans sa centième année, le Génocide des Arméniens est encore un fait périphérique dans l’histoire violente du 20ème siècle. La plupart des grands ouvrages de la Première Guerre Mondiale, lorsqu’ils en font mention, marginalisent cet événement. C’est comme si cet événement n’était l’affaire que de la seule diaspora arménienne et de quelques autres qui comme moi ne savent pas trop quoi faire. Mais le Génocide des Arméniens est une partie intégrante du siècle le plus sombre de l’histoire de l’humanité. Il ne peut y avoir aucun doute ; il figure parmi les prémisses de l’Holocauste, même si des livres d’histoire incitent à penser que les deux génocides sont très distants dans le temps et dans l’espace.

Les principaux historiens n’ont pas seulement été peu enclins, dans leur ensemble, à traiter le Génocide des Arméniens ; ils ont été encore plus nombreux à ne pas penser que des liens éventuels existent entre eux. La controverse organisée et imaginaire mettant en doute le caractère factuel du Génocide des Arméniens - ou plus précisément, la campagne négationniste financée par la Turquie - a contribué à cette idée qu’une grande distance séparait ce génocide de l’Holocauste.

Il y a autour de ce fait beaucoup de problèmes et le négationnisme turc n’en est qu’un parmi d’autres. L’affirmation de l’unicité de l’Holocauste et la rareté des sources nazies faisant référence aux Arméniens y ont contribué.

En fait la déclaration attribuée à Hitler, la référence nazie la plus célèbre à cet égard : “ qui, après tout, parle aujourd’hui de l’annihilation des arméniens ? “, n’est que le fond d’une impasse : celle où se sont trouvés, voire dirigés, les liens les plus profonds entre les deux génocides. Pour commencer, il n’est pas tout à fait clair qu’il l’ait dit ou non. Certaines sources présentes à la réunion l’affirment, d’autres n’en parlent pas (ce qui ne veut pas dire du tout qu’il ne l’a pas dit). En outre, sa signification diffère selon certains. Cela pourrait rappeler les atrocités les plus horribles que les nations peuvent commettre en temps de guerre et s’en défendre par la suite.

Le lien entre le Génocide des Arméniens et l’Holocauste porte sur deux périodes de l’histoire. Le premier est le débat animé qui eut lieu au début des années 1920 en Allemagne sur le massacre des Arméniens par son allié, l’Empire ottoman. La conclusion de ce débat fut qu’il s’agissait d’un génocide, mais tandis que les nazis se rapprochaient du pouvoir, la violence contre les Arméniens fut admise avant qu’elle soit purement et simplement justifiée, pour les décennies suivantes. La seconde période est celle au cours de laquelle les nazis étaient au pouvoir et virent dans la Turquie d’après le nettoyage ethnique un rôle exemplaire.

De façon assez étrange, l’Allemagne ne se contente pas seulement d’intégrer étroitement les deux génocides dans sa propre histoire, l’Allemagne apporte aussi quelques clarifications dans le débat sur la possibilité de qualifier ou non de génocide des massacres.

On a prétendu que l’Allemagne d’entre les deux guerres ne s’était pas assumée sur ses liens avec le Génocide des Arméniens et que cela, en quelque sorte, avait rendu l’Holocauste possible. Mais le contraire, cependant, est vrai : non seulement l’Allemagne l’a assumé, mais elle a probablement eu sur le génocide, le plus grand débat de toute l’histoire de l’humanité. C’est que les suites de ce débat sur le génocide aura été particulièrement problématique : il s’est terminé sur la justification du génocide et même avec des appels à l’expulsion des Juifs de l’Allemagne. Et malgré l’étendue de ce débat, il s’est achevé sans qu’aucune analyse, aucune évaluation ou condamnation sur la signification de l’acte de génocide n’ait été faite par aucune autorité religieuse, humaniste ou philosophique. Tandis que pour la plupart, les responsables politiques se réfugiaient derrière le fait qu’il s’agissait d’une “ chose asiatique “, les seuls extrêmes du champ politique, radicaux socialistes et nazis, admettaient qu’il pourrait aussi s’agir d’une “ chose européenne “.

Pour comprendre cela, on doit se plonger dans l’histoire arménienne particulière à l’Allemagne. L’Allemagne n’était pas seulement une alliée de l’empire ottoman pendant la Première Guerre Mondiale - tandis que le génocide était commis- mais elle était sa quasi-alliée dès les années 1890. Et déjà au temps de Bismarck, elle faisait écran en Europe lorsqu’il était question des Arméniens. Dans les années 1890, tandis que des dizaines de milliers d’Arméniens étaient mis à mort dans les massacres hamidiens (1894-1896), il s’agissait également d’un “ problème “ pour l’Allemagne, mais aussi une opportunité pour entrer encore plus dans les grâces des ottomans (avec pour résultats, des avantages économiques immédiats). Mais cela créait un problème intérieur vis-à-vis de sa propre population. Des militants pro-arméniens et des journaux alertaient sur ce qui se passait dans l’Empire ottoman et les élites pro-ottomanes s’en inquiétaient ; il en résulta une guerre de propagande dans la presse allemande des deux camps. Le camp des pro-Ottomans (et anti-Arméniens) semblait l’emporter, mais les massacres continuaient. Au cours des derniers massacres (en 1896), une série d’essais rapportant les atrocités des années précédentes furent publiés en Allemagne et pendant un certain temps, le sentiment pro-arménien parut l’emporter.

Mais ensuite, deux ans plus tard, l’empereur allemand Guillaume II se rendit à Constantinople. Cette effusion d’amitié envers le sultan “ sanglant “ imposait de revisiter en Allemagne les massacres d’Arméniens et favorisa les discours qui non seulement justifiaient la violence envers les Arméniens mais aussi le silence du gouvernement allemand et son soutient continuel envers les Ottomans. Le célèbre penseur libéral allemand, impérialiste, et pasteur protestant Friedrich Naumann alla même plus loin, plaidant pour une politique étrangère allemande sans aucune éthique, uniquement dédiée à son propre intérêt national. Telle est la dynamique qui donnerait ce rôle à l’Allemagne par deux fois encore dans son histoire, au moment du génocide et après la Première Guerre Mondiale dans un grand débat allemand sur le génocide (1919-1923). L’Allemagne, au cours de la Première Guerre Mondiale, à présent alliée des ottomans, faisait écran une fois encore aux politiques de violence ottomanes envers les Arméniens. Mais, à présent, cette violence atteignait des niveaux sans précédent, ceux d’un génocide. Tandis que les officiels de l’Allemagne continuaient à soutenir leur allié ottoman, où même continuaient à vomir leur propagande anti-arménienne et leurs justifications de tout ce qui pourrait arriver aux Arméniens, derrière les portes closes, l’Allemagne commença à beaucoup s’inquiéter. L’Allemagne officielle se mit à craindre que ce qui se passait en Anatolie et en Mésopotamie soit utilisé contre l’Allemagne après la guerre. C’est ainsi que dès l’été 1919, le ministère allemand des affaires étrangères publia une collection de documents issus de ses correspondances internes sur le Génocide des Arméniens. Le but était de montrer au monde que l’Allemagne était innocente de l’accusation de co-conspiration au meurtre des Arméniens, mais cela eut pour effet de déclencher un débat sur le génocide en Allemagne qui se continua pendant presque quatre ans.

La publication de ce compte-rendu documentaire sur le Génocide des Arméniens, avec tous ses détails sanglants, provoqua un tollé et une condamnation dans la presse libérale et de gauche d’Allemagne, y compris des attaques contre les chefs de guerre allemands. À ce stade, des larges fractions de la presse reconnaissaient ce que nous appellerions aujourd’hui “génocide“ et ce qu’elles appelaient alors “annihilation d’une nation“ ou “assassinat du peuple arménien“. Mais une longue année de retour en arrière suivit, au cours de laquelle les journaux nationalistes et ex pro-ottomans minimisèrent ce qui s’était passé, se concentrant sur la thèse du coup de poignard arménien dans le dos en temps de guerre, et justifiant ce que les dirigeants Jeunes Turcs avaient fait comme étant “ des exigences de temps de guerre “.

Le débat aurait pu se terminer là, mais par la suite, en mars 1921, Talaat Pacha, ex grand vizir ottoman et ministre de l’intérieur, fut assassiné dans une rue commerçante de Berlin noire de monde. Trois mois plus tard, son meurtrier fut jugé à Berlin et acquitté par un jury - le sens du procès ayant été complètement renversé et dirigé vers le Génocide des arméniens et le rôle que Talaat y avait tenu, plutôt que sur l’assassinat proprement dit. Pas seulement choquée par l’issue du procès mais aussi par toutes les preuves et les témoignages produits devant le Tribunal de Berlin, la presse allemande se concentra à nouveau, en profondeur, sur le Génocide des Arméniens. Discutant le procès, les journaux allemands reproduisirent l’horrifiante liturgie des souffrances du génocide. Le paysage de la presse allemande dans son ensemble, y compris les journaux précédemment négationnistes, en vint à accepter l’accusation de “ génocide “ des dirigeants Jeunes turcs. Une fois de plus, le débat n’en fut pas clos pour autant. Un autre retour en arrière s’ensuivit. Les journaux nationalistes en vinrent une fois encore à des justifications, mais pour ce qu’ils considéraient tout de même comme ayant constitué un génocide. Et cela, après que le débat allemand sur le Génocide se soit poursuivi après 1919 et après prise en compte de tous les concepts nécessaires pour débattre authentiquement du génocide : élaboration détaillée de l’objectif, intention et développement de cet “ assassinat d’un peuple “. Et c’est avec cette tonalité que le débat se poursuivit pendant deux autres années jusqu’à la signature du Traité de Lausanne (l’acte de baptême de la Turquie moderne).

Tout cela ne devrait pas être à ce point important, si l’Allemagne n’était alors qu’à une dizaine d’années de l’arrivée au pouvoir de Hitler : un débat sur le génocide n’avait pas seulement eu lieu, il s’était achevé sur la justification de ce génocide. Même à cette époque, ce qu’il en est ressorti est la vision raciste et nationale envers les Arméniens, partagée par beaucoup de commentateurs allemands : ils étaient vus comme des (vrais) “ Juifs de l’Orient “, les mêmes que les Juifs d’Europe ou même encore “ pire “. Cet anti-arménianisme allemand est aussi ancien que la tradition allemande tendant à excuser les violences contre les Arméniens (en particulier depuis les années 1890), c’est une copie-carbone de l’antisémitisme moderne et raciste.

Dans cette logique, il n’est pas surprenant qu’en 1922, lorsque deux autres Jeunes turcs furent assassinés à Berlin, la presse nationaliste fit un lien entre les meurtriers arméniens et la question juive allemande. Créant sciemment une unité entre les deux catégories, la presse (hyper)nationaliste appelait de ses vœux un acte de “ chirurgie ethnique “ pour éradiquer ce qui se nourrissait de la chair de l’Allemagne.

Ainsi, qui parlait encore des Arméniens au sein du Troisième Reich ? De façon surprenante, presque personne. Les Nazis étaient remarquablement silencieux sur la question, mais étaient très prolixes sur les suites du Génocide des Arméniens. L’avènement d’une Turquie nouvelle et toutes les réussites de Mustapha Kemal Ataturk étaient les ingrédients de l’imagination politique nazie. Dans l’entre-deux guerres allemand et les discours nazis sur la Turquie nouvelle, on trouve la propagation froide de ce qu’un pays, au lendemain d’un génocide, une fois débarrassé de ses minorités, peut réussir : pour les Nazis, la Turquie nouvelle passait pour un pays des merveilles post-génocidaire, une chose que les Nazis devraient imiter. Les Nazis discutaient du modèle turc dès le début des années 1920. Un lecteur d’un journal juif-allemand critiquant l’antisémitisme, Siegfried Lichtenstaedter, comprit que les “ leçons turques “ formulées dans les articles nazis (en 1923 et 1924) signifiaient que les Juifs d’Allemagne et d’Autriche pourraient être et devraient être tués et leurs biens donnés aux “ Ariens “. Il écrivit cela dans son livre de 1926 Anti Semitica.

Il est à peu près inutile finalement de chercher à savoir dans quelle mesure le Génocide des Arméniens a influé sur les Nazis - ils n’avaient sûrement pas de leçons à recevoir pour mettre en pratique leur projet meurtrier. Ce qu’ils ont appris, c’est qu’il y avait beaucoup de gens, même au sein d’une société ouverte pluraliste, qui pourraient ignorer, rationaliser, ou même justifier, purement et simplement, une violence génocidaire. Les Églises elles-mêmes ne sont pas intervenues de façon significative pour leurs frères de religion. Pour paraphraser l’impression qu’un lecteur juif du livre de Werfel exprimait dans les ghettos de la Seconde Guerre Mondiale : si personne ne voulait sauver les Chrétiens, qui pourrait intervenir pour les Juifs ? Et si les nationalistes allemands pouvaient trouver en eux-mêmes les raisons de justifier le génocide de Chrétiens sans rencontrer d’opposition dans la société allemande, qui voudrait s’exprimer pour les Juifs ?

Il n’y a pas de liens automatiques et de causalité entre un génocide et un autre, mais le Génocide des Arméniens et sa proximité avec l’Holocauste illustre l’importance et les pièges de la façon dont le passé est assumé. Ils montrent également que nous sommes loin d’avoir terminé le combat pour la compréhension de ce tragique 20ème siècle, pas seulement l’histoire du monde en général, mais spécifiquement dans l’histoire européenne et allemande.

Stefan Ihrig est l’auteur de Justifying Genocide : Germany and the Armenians from Bismarck to Hitler publié par Harvard University Press.

Traduction Gilbert Béguian pour Armenews
mercredi 27 janvier 2016,

Jean Eckian ©armenews.com


Lire l'article en anglais:

How the Armenian Genocide Shaped the Holocaust




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Source/Lien : NAM



   
 
   
 
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