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Turquie/Génocide arménien : Pardonner l’innommable
Publié le :

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Le Collectif VAN vous soumet ce témoignage d'une jeune journaliste arménienne du Canada, Line Abrahamian, éditrice associée du Sélection Rider's Digest, et sa réflexion sur la transmission du souvenir du génocide arménien perpétré il y a 92 ans par le gouvernement Jeune-Turc dans l'Empire ottoman.


Arménienne élevée dans la haine des Turcs, je ne veux pas transmettre ce poison à mes enfants

PAR LINE ABRAHAMIAN

En avril 2006, quand Stephen Harper a reconnu publiquement le génocide arménien, le gouvernement turc a rappelé son ambassadeur et menacé le Canada de sanctions économiques. En apprenant cela, toute ma colère est remontée à la surface: Comment osent-ils continuer à nier? Vingt et un pays ont déjà admis le premier génocide du XXe siècle, et l’Union européenne n’acceptera la Turquie en son sein qu’à la condition qu’elle reconnaisse sa responsabilité dans ce massacre. Que ressentir, si-non de la haine, envers un pays qui a tenté d’éliminer les miens et qui ne veut toujours pas l’admettre?

Depuis l’enfance, je baigne dans le récit du génocide. J’ai cinq ans quand je vois ma première photo du massacre – un jeune garçon en larmes, si maigre qu’on ne voit que ses côtes. Dès ce jour-là, j’ai décidé de détester tous les Turcs.

Il y a trois ans, un collègue m’a présenté sa femme. C’était la première fois, à 28 ans, que je rencontrais un de mes ennemis héréditaires en chair et en os. J’ai souri en lui tendant la main. Elle a été charmante, mais n’a fait aucune allusion au passé tout au long de notre conversation. J’espérais des excuses sincères pour les crimes commis par ses ancêtres envers les miens ou l’attitude négationniste du gouvernement turc. Elle n’a rien dit et, du coup, je l’ai détestée, elle aussi.

Cela peut sembler irrationnel, mais je ne suis pas la seule à réagir ainsi. Une Juive m’a déjà avoué éprouver le même genre de sentiment:

«Chaque fois que je rencontre un Allemand, je ne peux m’empêcher de me demander si c’est un de ses parents ou grands-parents qui a poussé ma tante dans la chambre à gaz. Je sais que ce n’est pas bien de ressentir encore cette colère, mais mon cœur ne me laisse pas pardonner.»

Pourtant, les Allemands ont reconnu leur crime, offert de multiples réparations. Et, partout dans le monde, ceux qui nient l’Holocauste sont mis au ban de la société, voire poursuivis en justice. La Turquie, elle, a échappé pendant 91 ans au jugement de l’humanité. Pourquoi? Parce que la plupart des gens ignorent qu’avant les crimes commis dans l’Allemagne nazie, au Cambodge, au Soudan ou au Rwanda, les Ottomans ont exterminé 1,5 million d’Arméniens entre 1915 et 1923, au cours de massacres sanglants et de marches forcées dans le désert de la Mésopotamie. En fait, beaucoup de gens ne savent même pas qui sont les Arméniens. Presque personne ne pleure nos morts. La Turquie a même traîné en justice un de ses écrivains les plus fameux, Orhan Pamuk, Prix Nobel de littérature 2006, pour «outrage à la nation turque»: il avait osé dire que son pays avait tué plus d’un million d’Arméniens.

Quand j’arrive chez Manoug Khatchadourian, je n’hésite pas à le serrer dans mes bras, bien que nous nous rencontrions pour la première fois: à 105 ans, Manoug est un rescapé du génocide.

Il me demande de lui préparer un café arménien, pensant sans doute que je sais comment m’y prendre. A la première gorgée, il grimace… Mais il a survécu à pire.

«Comment pourrais-je ne pas détester les Turcs? me dit-il en tremblant. Ils ont tué nos mères, nos pères, nos enfants. Non, je ne peux pas leur pardonner. C’est encore bien vivace dans ma tête, comme si c’était hier.»

Il se souvient d’une journée de juillet 1915, durant la déportation en Mésopotamie. Il avait 13 ans.

«Avez-vous vu mama?» demande Manoug d’une voix suppliante. Mais la foule hagarde se rue vers le point d’eau. Ils n’ont rien bu pendant deux jours, et c’est en allant chercher de l’eau dans cette mare boueuse que le jeune garçon a perdu de vue ce qui reste de sa famille. «Avez-vous vu mama?» répète-t-il à qui veut l’entendre. Mais la réponse est invariablement non.

La caravane repart. Cela fait maintenant quatre semaines qu’on les a tirés de leurs maisons. Chaque jour de marche forcée, la faim, la soif, la chaleur ou le poignard d’un garde éclaircit leurs rangs. Manoug est désormais seul.

Tout à coup arrive à cheval une bande de pillards turcs et kurdes. L’un d’entre eux se lance à la poursuite de Manoug. Le garçon essaie de se sauver, mais il est trop faible. Brutalisé, battu, il se retrouve bientôt à terre, dépouillé de ses vêtements.

Nu et ensanglanté, il se relève péniblement et va se réfugier derrière un gros rocher. Des garçons de son âge se précipitent pour l’aider. «Laissez-moi, leur dit-il. J’ai perdu ma famille. C’est ici que je veux mourir.»

Le téléphone sonne. Manoug va répondre, et je me dis: Comment pourrait-il, en effet, ne pas être habité par la haine?

J’entre dans le magasin Ararat, à Montréal, et je me revois aussitôt, à l’âge de six ans, escalader en riant les montagnes de tapis avec le propriétaire des lieux, Kerop Bedoukian, tandis que mon père est occupé avec des clients.

«L’endroit n’a guère changé depuis ta dernière visite», me dit Harold Bedoukian, qui a hérité du magasin à la mort de son père en 1981.

Il se trompe. Aujourd’hui, les tapis sont soigneusement empilés les uns sur les autres et ne sont plus roulés en ces tunnels où, enfant, je rampais avec délices.

Le bureau aussi a changé, mais on y trouve toujours sur une étagère The Urchin, le livre que Kerop Bedoukian a écrit sur la déportation. Petite fille, je ne savais pas que l’homme qui s’amusait avec moi à grimper sur des amas de tapis avait escaladé des montagnes bien différentes durant l’été 1915, quand il n’avait que neuf ans.

Kerop ne se souvient pas de la dernière fois où ils ont eu le droit de se reposer. L’une après l’autre, les montagnes aux flancs escarpés se succèdent. La nuit est presque tombée, mais ils continuent de grimper. Le jeune garçon remarque un garde qui observe la caravane, puis tout à coup se jette sur une jeune fille. Elle a beau crier et se débattre, il la traîne derrière un rocher, pour bientôt réapparaître en rajustant son pantalon. Kerop attend que la jeune fille revienne à son tour. En vain. Elle devait avoir 15 ans.

«Je les ai détestés d’avoir détruit une enfant aussi belle qu’innocente», écrira-t-il plus tard dans The Urchin .

«C’était la première fois que mon père exprimait de la haine pour les Turcs, me dit Harold. Mais il ne les détestait pas tous.» Et il m’explique que sa famille avait des amis turcs qui les ont accompagnés le plus loin qu’ils ont pu sur la route de la déportation.

«Je suis moins généreux que lui, poursuit-il. Mais c’est votre génération qui semble la plus en colère. Quand mon fils avait 10 ans, il est revenu un jour de l’école avec «Mort à tous les Turcs» écrit sur le bras. Nous sommes restés stupéfaits. Nous lui avions parlé du génocide, mais pas enseigné la haine.»

Le 24 avril, jour de commémoration, des milliers d’Arméniens se rassemblent chaque année devant l’ambassade de la Turquie à Ottawa pour crier: «Reconnaissez le génocide!»

Ma mère m’y a amenée dès l’âge de cinq ans. A la prématernelle arménienne où elle a enseigné pendant 27 ans, elle a systématiquement parlé du génocide aux enfants qui se sont succédé devant elle. Je lui demande si, en abordant si tôt ce sujet avec eux, on ne leur inculquait pas aussi la haine.

«Il faut imprimer très tôt cette histoire en eux, dit-elle. Sinon les enfants ne grandissent pas avec ce feu dans le sang qui les poussera à se battre pour notre cause. C’est ce qu’on a fait avec toi.

— Je serais moins loyale à mon héritage si je ne haïssais pas les Turcs?

— Oui, réplique-t-elle, implacable.

— Donc, c’est acceptable de haïr son prochain?

— Non, pas en général. Mais, après ce qu’ils nous ont fait, comment ne pas haïr les Turcs?

— Ce n’est pas injuste de considérer de la même façon les Turcs d’hier et ceux d’aujourd’hui?

— Injuste? s’indigne-t-elle. Ont-ils fait la différence, eux, durant leurs massacres, entre les hommes et les femmes, entre les enfants et les vieillards? Les Turcs d’aujourd’hui, qui continuent à nier le génocide, ne valent pas mieux que ceux d’hier.»

Dans Le génocide en moi, Araz Artinian, une jeune cinéaste canadienne d’origine arménienne, tente de comprendre la marque indélébile que le génocide a laissée sur son père. Son documentaire relate, entre autres, l’histoire de Vartan Hartunian.

Vartan, cinq ans, serre la main de son père tandis que les soldats turcs poussent des centaines d’Arméniens à l’intérieur d’une église de Marash, dans le sud de l’Empire ottoman. Tout à coup, des cris horribles d’hommes, de femmes et d’enfants s’élèvent d’une autre église à proximité, où les soldats ont mis le feu. Le visage couvert de larmes, le père de Vartan serre sa famille dans ses bras. «Mes chéris, n’ayez pas peur, dit-il. Nous nous retrouverons bientôt au ciel tous ensemble.»

«Je n’oublierai jamais», dit Vartan Hartunian. Puis la cinéaste demande au survivant de 86 ans: «Eprouvez-vous de la haine pour les Turcs?» Je m’attends à ce qu’il réponde: «Bien sûr. Ils ont essayé de nous brûler vifs!»

«Non, dit-il. Je ne déteste pas les Turcs. La haine est un poison qui ne fait de mal qu’à celui qui la conçoit. J’en veux plutôt à leur gouvernement qui refuse officiellement de reconnaître le génocide arménien. Ce déni nuit aux Turcs. Il les empêche d’admettre leurs erreurs passées comme toute nation civilisée. Je ne suis pas en colère. Je suis plutôt désolé pour eux. De leur côté, les Arméniens doivent comprendre que les Turcs n’étaient pas tous mauvais. De nombreuses victimes vous diront qu’elles ont survécu grâce à des Turcs. Il faut abattre les murs de la haine, sinon la question du génocide ne sera jamais résolue.»

Je n’en reviens pas. Comment ce survivant a-t-il échappé à cette haine qui m’habite?

Mon collègue veut me faire rencontrer une autre Turque, immigrée au Canada depuis trois ans. «Tu vas l’adorer, me dit-il.» J’en doute. Je passe un coup de fil, et elle m’invite aussitôt chez elle, en «territoire ennemi». J’hésite, mais je finis par accepter.

Une petite femme mince et brune, au sourire chaleureux, m’ouvre la porte. «Entrez», dit-elle en me tendant la main. L’appartement est un peu bohème, avec un mannequin dans le salon. Elle me dit, en riant, qu’elle s’amuse souvent à l’habiller et qu’il fait partie de la famille.

Je n’avais jamais imaginé que les Turcs pouvaient avoir le sens de l’humour. Mon anxiété se dissipe. Je lui parle de mon hésitation à répondre à son invitation et je lui demande si elle éprouve elle-même quelque animosité envers les Arméniens.

Ses parents ne lui ont jamais inculqué la haine, me dit-elle, et il n’était pas fait mention du génocide dans son école. Les manuels d’histoire enseignaient que les Arméniens, en révolte contre un Empire ottoman en désintégration, étaient passés du côté des Russes durant la Première Guerre mondiale pour obtenir leur indépendance. En réaction, pour se défendre, les Ottomans avaient «relocalisé» les Arméniens dans le sud.

J’en ai le souffle coupé, mais je finis par dire:

«Comment justifiaient-ils ce qui s’était passé durant la déportation et les marches forcées?

— Ils disaient que c’était la guerre, avec ses tragédies inévitables. Mais j’ai fini par me poser des questions. Pourquoi étions-nous censés détester les Arméniens? Et si toutes ces morts n’étaient que la terrible conséquence d’une terrible guerre, pourquoi tenter de les dissimuler?»

Elle a trouvé la réponse à l’université, dans les cours d’un historien turc influent, Halil Berktay.

«C’est là, dit-elle, que j’ai commencé à comprendre qu’il s’agissait d’un génocide, que l’interprétation officielle n’était pas la seule, que les Ottomans étaient responsables de ce qui s’était passé. Mais le gouvernement n’accepte pas l’idée que nos ancêtres puissent être qualifiés de meurtriers.

— Un Arménien vous a-t-il déjà dit «Vos ancêtres ont tué les miens»?

— Non. Et je ne sais pas comment je réagirais si cela arrivait. Un rejet aussi brutal empêche tout dialogue.»

Selon elle, le problème vient de la confusion entre les Ottomans d’alors et les Turcs d’aujourd’hui:

«Maintenant, quand je rencontre des Arméniens, j’ai besoin de préciser que je ne me sens solidaire ni des Ottomans ni des Turcs qui continuent à nier le génocide.»

La surprise doit se lire sur mon visage, car elle me demande:

«Vous ne vous étiez jamais dit que les Turcs n’étaient pas tous mauvais, que certains reconnaissaient l’existence du génocide?

— Honnêtement, non.»

Elle ajoute qu’ils sont plus nombreux que je ne le pense. Je ne peux m’empêcher de répliquer:

«Pourquoi, alors, n’entend-on jamais parler d’eux?

— Parce que ceux qui l’admettent ouvertement risquent la prison ou des persécutions. De plus, beaucoup de jeunes ne savent rien du génocide parce qu’ils ne connaissent que la version officielle des livres d’histoire.»

Quand j’ai quitté l’appartement de la jeune femme, je n’éprouvais plus aucune haine à son égard. Lorsqu’elle m’a dit qu’elle ne voulait pas que son nom apparaisse dans le reportage, je me suis dit un instant qu’elle était «comme les autres», puis j’ai appris qu’une autre historienne turque allait comparaître devant les tribunaux pour avoir fait mention du génocide dans son livre. Comment rejeter un peuple tout entier quand certains de ses représentants risquent leur liberté pour nous? Comment détester une Turque qui dit vouloir que le génocide soit reconnu – même si cela ne franchit pas les murs de son salon?

Je ne suis pas prête à dire que la haine m’a totalement quittée, mais je ne veux pas la transmettre à mes enfants. Dans le monde violent où nous vivons, je crois que la haine aveugle ne peut pas être la solution. J’espère ne pas être moins arménienne pour cela – simplement plus humaine.

Le 19 janvier dernier, le journaliste turco-arménien Hrant Dink a été abattu à la sortie de son bureau d’Istanbul. Ce directeur d’un hebdomadaire bilingue ne se battait pas seulement pour briser le tabou du génocide: passerelle entre les communautés turque et arménienne, il prônait la démocratisation de la société turque, la seule chance selon lui pour que le gouvernement d’Ankara fasse son travail de mémoire et cesse de nier une vérité historique (voir le site www.imprescriptible.fr ).




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Source/Lien : SĂ©lection Rider's Digest



   
 
   
 
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