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Des Arméniens "cachés" et "islamisés" de Turquie
Publié le :

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Le Collectif VAN vous invite à lire cet article de Laurence Ritter, docteur en sociologie, publié sur le site Repair le mercredi 8 juin 2016.
















Repair

Du silence au silence ? Identité arménienne et Arméniens islamisés

Laurence Ritter
, docteur en sociologie

mercredi 8 juin 2016

Récemment, la question des Arméniens "cachés" et "islamisés" de Turquie a fait surface. Profitant de la libéralisation de certains tabous en Turquie, le réveil identitaire de certain de ces Arméniens a permis de prendre conscience du phénomène. Laurence Ritter, sociologue et auteur d'un livre sur le sujet, coécrit avec Max Sivaslian, "Les restes de l'épée" nous livre dans cet article les difficultés que rencontrent ces Arméniens à se définir au sein de la société turque, tant les situations, plus ou moins complexes, diffèrent d’un individu à l’autre. Elle dresse également un parallèle entre ces Arméniens et ceux de la diaspora qui ont, eux aussi, vécu l’acculturation dans leurs différents pays d’accueil. Le débat identitaire des Arméniens "islamisés" renvoie aux problématiques d'assimilation et de l'identité arménienne en Diaspora. Laurence Ritter conclut son article en décrivant les menaces qui pèsent sur le récent mouvement de réappropriation d’une identité chez les Arméniens de Turquie à l’heure de la dérive autoritaire du pays.

La question de ces « Arméniens cachés » et « Arméniens islamisés » de Turquie a émergé au début des années 2000. Les deux livres de Fethiye Çetin1, le journal de référence Agos, des articles dans la presse turque, ont levé progressivement le silence qui entourait le phénomène de ces rescapés arméniens restés dans les anciennes provinces arméniennes2. Après le génocide de 1915, les survivants se sont retrouvés soit dans des pays du Moyen-Orient, puis, pour beaucoup, en Europe (France notamment) et aux États-Unis, soit dans la petite république caucasienne soviétisée. Le sort de ceux restés dans les territoires de l’est de l’Anatolie - soit les territoires majoritairement peuplés d’Arméniens avant 1915 - a longtemps été ignoré. En majorité – et les données du Patriarcat d’Istanbul l’attestent au lendemain du génocide – il s’agit de femmes et d’enfants, dont le nombre est estimé à 100 000 en 1919-1920, tandis que le patriarcat lui-même estime à 100.000 les orphelins dont il a la charge3. Certains de ces « rescapés de l’intérieur » ne doivent leur survie qu’à la protection très ambigüe de certaines tribus kurdes, les femmes et les jeunes filles ont le plus souvent été enlevées et mariées de force, et les orphelins, retrouvés errants, intégrés dans les familles turques ou kurdes des régions des massacres. Durant des décennies, ces Arméniens, ces « sans nom » que Hrant Dink nommait « les âmes errantes », ont survécu et certains, dès la première génération de l’après-massacre, ont pu se marier entre survivants.

Outre la timide ouverture de la Turquie dans les années 2005-2012, un autre facteur explique également que cette question soit aujourd’hui plus connue, au-delà de la petite communauté arménienne d’Istanbul. Ces Arméniens qui avaient réussi à survivre mais aussi à se maintenir dans leurs villages ont été contraints, comme les Kurdes, à fuir vers les grands centres urbains turcs, notamment Istanbul, au fur et à mesure que la répression contre les rebelles kurdes du PKK, créé en 1978, s’intensifiait. Ceux qui se sont retrouvés à Istanbul se sont alors rapprochés de la communauté arménienne et ont été frapper aux portes du patriarcat arménien. Kurdophones ou turcophones, beaucoup sont toujours dans l’impossibilité de démontrer leur appartenance arménienne.

Hrant Dink, lui-mĂŞme nĂ© Ă  Malatya, a fortement contribuĂ© dans son journal Agos au fait que cette question ― dĂ©rangeante pour lÂ’Etat turc nĂ©gationniste comme dans une certaine mesure pour les ArmĂ©niens de la diaspora comme dÂ’ArmĂ©nie ou de la communautĂ© dÂ’Istanbul ― soit posĂ©e et ce, dans tout ce quÂ’elle implique, Ă  commencer par la qualification Ă  utiliser pour ces « restes de lÂ’Ă©pĂ©e »4.

Sa propre épouse, Rakel Dink, appartient à l’un de ces vastes clans d’Arméniens cachés, expression qui signifie que ses membres ne se sont jamais convertis. Ils ont été identifiés par l’envoi de « missionnaires » partis à la recherche des Arméniens perdus d’Anatolie dans les années 60 et 70. Ces « missions », connues de certains Arméniens d’Istanbul, ont été organisées par le Patriarche Shnork Galoustian, lui-même originaire de Yozgat, et qui savait, dès le début des années 60, que nombre d’Arméniens « perdus » avaient survécu. D’autres Arméniens d’Istanbul s’y sont par ailleurs associés, mais, en tout cas pour le Patriarcat, la consigne était de ne recenser que les Arméniens qui, effectivement, n’avaient jamais été convertis – ceci afin d’éviter toute accusation potentielle de prosélytisme de la part des autorités turques. Nombre de familles ainsi identifiées, dont celle de Rakel Dink, se sont vues proposer que les enfants soient envoyés à Istanbul pour être éduqués dans les écoles arméniennes. L’idée était ensuite de les renvoyer dans leurs provinces – mais la répression contre le PKK, comme souligné plus haut, comme le sous-développement de l’Anatolie orientale a en fait plus poussé les familles à se regrouper sur Istanbul qu’à se maintenir dans des villages à l’insécurité croissante, tandis que nombre d’autres, à partir des années 80, sont arrivées seules, les missions ayant été interrompus par le coup d’État militaire de 1980, ses principaux responsables arrêtés et torturés.

Une terminologie et une classification difficile face à la multiplicité des cas

Ă€ Istanbul, certains de ces ArmĂ©niens, restĂ©s chrĂ©tiens, ont pu obtenir du Patriarcat un baptĂŞme officiel, condition sine qua non pour ĂŞtre de fait selon la loi turque reconnu comme ArmĂ©nien, membre de l’Église apostolique armĂ©nienne ― la minoritĂ© armĂ©nienne nÂ’ayant aucune existence lĂ©gale autre que celle de communautĂ© religieuse dans la Turquie moderne ― comme cÂ’Ă©tait dÂ’ailleurs le cas dans lÂ’Empire ottoman. La position du Patriarcat dÂ’Istanbul reste Ă  ce jour inchangĂ©e : toute personne dĂ©sireuse de se faire reconnaĂ®tre comme ArmĂ©nien doit dÂ’abord suivre des cours de catĂ©chisme, puis, entreprendre auprès de lÂ’Ă©tat civil turc le changement de patronyme pour prendre un nom et un prĂ©nom armĂ©niens, et enfin, l’Église peut alors les baptiser ― ils seront donc considĂ©rĂ©s comme faisant partie de la communautĂ©. Un parcours qui en a rebutĂ© beaucoup, Ă  tel point que certains ont prĂ©fĂ©rĂ© se faire baptiser Ă  Etchmiadzine en ArmĂ©nie, la position du Saint-Siège armĂ©nien restant parfois ambigĂĽe quant Ă  ces ArmĂ©niens « convertis » ― mais le baptĂŞme nÂ’Ă©tant gĂ©nĂ©ralement pas refusĂ©. En cela, l’Église armĂ©nienne en ArmĂ©nie comme en diaspora nÂ’a pas les mĂŞmes contraintes que le Patriarcat dÂ’Istanbul. Mais dans les deux cas, la question du baptĂŞme pose celle de liaison entre appartenance armĂ©nienne et appartenance chrĂ©tienne – plus encore, Ă  lÂ’Eglise armĂ©nienne apostolique. Surtout, le cas des ArmĂ©niens du silence, de ces descendants de survivants dissimulĂ©s dans les territoires de lÂ’est comme dans les grandes villes turques actuelles implique de devoir distinguer plusieurs cas de figure, qui ne peuvent cependant prĂ©tendre dĂ©crire de manière exhaustive la rĂ©alitĂ© de lÂ’identitĂ© ― ou plutĂ´t, des identitĂ©s ― de ces populations.

À partir des cas documentés, il est possible de distinguer plusieurs configurations :

- les Arméniens qui sont toujours restés endogames et ont conservé certaines pratiques chrétiennes, et n’ont jamais été convertis au sens propre du terme à l’Islam.

- ceux qui, tout en restant endogames, ont, au contraire, été convertis soit au cours des générations, soit dès le génocide, mais qui ont préservé la conscience de leur appartenance arménienne. C’est dans ce sous-groupe que l’on trouve en fait le plus de revendication de l’identité arménienne à l’heure actuelle, de la part des membres de la troisième ou quatrième génération.

- ceux qui ne sont pas restĂ©s endogames, le plus souvent, les descendants de ces femmes et jeunes filles converties et enlevĂ©es dès le moment du gĂ©nocide. Il sÂ’agit lĂ  des cas documentĂ©s par Fethye Cetin, les « petits enfants », mais lÂ’on rencontre aussi, dans ces familles au sort compliquĂ©, des individus qui entreprennent une vĂ©ritable recherche sur la rĂ©alitĂ© de leurs origines. Rien nÂ’a survĂ©cu de lÂ’identitĂ© armĂ©nienne ― pourtant, rien nÂ’indique que la dĂ©couverte, souvent brutale, parce que gardĂ©e dans le silence de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration jusquÂ’Ă  une pĂ©riode rĂ©cente, ne conduira pas les descendants Ă  prendre la parole et Ă  entamer justement des formes de rĂ©appropriation de leur identitĂ©. Des dĂ©marches qui sont alors souvent très mal perçues dans les familles turques ou kurdes – ainsi dÂ’ailleurs que dans la communautĂ© constituĂ©e dÂ’Istanbul.

Cet effort de catĂ©gorisation ne doit donc pas occulter le fait majeur que les ArmĂ©niens cachĂ©s ― soit les deux premières catĂ©gories ― comme ceux qui ne sont en fait que des descendants sont donc tous gĂ©nĂ©ralement qualifiĂ©s de crypto-armĂ©nien, et que lÂ’expression « restes de lÂ’Ă©pĂ©e » continue dÂ’ĂŞtre utilisĂ©e, de manière par ailleurs très stigmatisante. La manière mĂŞme dont les populations turques et celles des Kurdes des villages de lÂ’est anatolien perçoivent ces populations reste marquĂ©e par une stricte sĂ©paration entre un espace musulman et des populations toujours envisagĂ©es comme allogènes Les expressions utilisĂ©es ne recoupent donc pas la rĂ©alitĂ© des destinĂ©es familiales, et, Ă  leur tour, ces groupes Ă©tablissent Ă©galement des distinctions. Ainsi, dans le Sassoun, un homme, restĂ© chrĂ©tien, nous prĂ©sente une cousine, dans un village anciennement armĂ©nien, village dans lequel demeure une Ă©glise. Il Ă©change avec elle, dans le dialecte armĂ©nien des lieux, puis, nous dit : « elle a Ă©pousĂ© un musulman, pour nous, elle nÂ’est plus des nĂ´tres ». Il reste difficile dans ce cas prĂ©cis de savoir sÂ’il sÂ’agit dÂ’un Kurde – ou dÂ’un ArmĂ©nien islamisĂ©. Mais pour cet homme, en tout cas, lÂ’appartenance au groupe a Ă©tĂ© rompue – alors que dans les villages reculĂ©s, les ArmĂ©niens islamisĂ©s, sont de toute manière souvent encore considĂ©rĂ©s comme des « giaour », insulte qui signifie infidèle et que nombre dÂ’entre eux ont eu Ă  entendre.

Plus rĂ©vĂ©lateur encore, dans une famille dÂ’Adıyaman, la gĂ©nĂ©ration de Bedros, la cinquantaine, frĂ©quente depuis sa rĂ©ouverture lÂ’Ă©glise syriaque et, Ă  70% voire 80%, tous les dimanches, celles et ceux qui sÂ’y rĂ©unissent pour lÂ’office sont ArmĂ©niens. La femme de BĂ©dros tĂ©moigne : « moi, je suis originaire de Malatya, mon père a toujours gardĂ© sa Bible, mais en mĂŞme temps, il a toujours frĂ©quentĂ© la mosquĂ©e, alors que moi, je ne frĂ©quente que lÂ’Ă©gliseÂ… ». Les plus jeunes de cette micro-communautĂ© expliquent pour leur part quÂ’ils ne connaissent en fait rien de ce que signifie ĂŞtre armĂ©nien : frĂ©quenter cette Ă©glise syriaque est en quelque sorte la manifestation dÂ’une appartenance chrĂ©tienne – mais pour eux, manquent les rĂ©fĂ©rents mĂŞmes de cette appartenance, Ă  commencer par la langue, mais aussi, lÂ’histoire, les coutumes, les traditions. Si, le plus souvent, la mĂ©moire des massacres sÂ’est transmise dans ces familles restĂ©es endogames – en revanche, lÂ’identitĂ©, elle, ne sÂ’est transmise que par bribes.

Des populations miroirs de la diaspora ?

Cette acculturation, bien plus que le « degré » d’islamisation, est le fait le plus marquant de ces populations, ce qui conduit à une interrogation centrale : certaines de ces familles sont-elles en cela très différentes de celle de la diaspora constituée ? Cent ans après le génocide, comment évaluer seulement le nombre réel d’Arméniens dans le monde ? Qu’est-ce qui s’est transmis dans la diaspora ? Celle-ci a pu recréer ses espaces, l’Église, les partis politiques, les associations compatriotiques reconstituées dès les années 20 dans les lieux d’exil ont joué un rôle majeur pour touts ceux qui se sont regroupés dans des quartiers où cette identité marquait ainsi les premières générations. Par la suite, les mouvements des années 70 et 80 ont aussi contribué à un « réveil » de ces communautés, notamment en France. En même temps, les parcours au sein d’une même famille arménienne de Marseille, de Lyon ou de Fresno sont souvent très différents : un frère est un militant et se définit comme tel, l’autre n’a plus d’arménien que le nom…

On voit donc que la question des « islamisés » pose en fait un problème assez similaire à celui de la définition de l’appartenance arménienne en diaspora. Pour nous, en dehors de ce qui cimente toute identité, les Arméniens à l’heure d’une Arménie indépendante, ne peuvent plus continuer à se définir uniquement par ce qui a forgé les diasporas à travers le monde depuis les lendemains du génocide. L’Arménie n’est pas forcément non plus le centre de gravité de cette diaspora. Laquelle, pour continuer à exister, doit se réinventer – et de fait, se redéfinit en permanence, et plus seulement dans les cadres hérités de la manière dont cette diaspora s’est construite au cours des trois dernières générations.

On voit bien que le phénomène d’islamisation est en fait sans aucun doute central dans ces populations – mais que c’est donc surtout celui d’acculturation qui est le plus marquant, et sur ce point, le parallèle avec la diaspora peut s’imposer.

L’existence entre deux rives : « nous sommes au milieu d’un pont »

À l’heure actuelle, beaucoup de ces Arméniens restent en Turquie dans un « entre-deux » ambigüe : dans plusieurs quartiers d’Istanbul, certains ont gardé pour voisins les Kurdes venus des mêmes provinces, voire des mêmes villages qu’eux. Ils n’ont conservé d’autre appartenance à l’arménité que les mariages entre convertis, certains étant des musulmans pratiquants. Dans une famille du Sassoun, l’aîné de la fratrie, aujourd’hui âgé de plus de 70 ans, est ainsi chrétien, baptisé dans sa jeunesse dans une église syriaque, reconnu comme Arménien dès son arrivée à Istanbul dans les années 80, tandis que son cadet, qui l’a rejoint bien plus tard, dans les années 90, est lui un musulman pieux, dont la femme, également arménienne, porte le voile et prie tous les jours à la mosquée du quartier.

Catégoriser ces Arméniens, ou seulement les appeler Arméniens, pose donc problème : certains, même endogames, sont convertis, voire croyants et pratiquants ; d’autres, endogames également, sont au contraire restés chrétiens au sens où ils n’ont jamais été autrement convertis que sur leurs papiers d’identité, portant la mention « islam », et se sont transmis une identité arménienne particulière, faites de l’attachement à la terre ancestrale, de la mémoire de 1915, nourrie par « l’entre soi » - la pratique de mariages endogames dont on voit cependant qu’elle ne garantit pas à elle seule cette transmission – la conscience d’être différents, même si les modes de vie dans les villages majoritairement kurdes ont été très largement homogénéisés. Comme nous l’explique une femme d’une quarantaine d’années née dans le Sassoun, de nombreux membres de sa famille, tous arméniens, restent ainsi « au milieu du pont » : entre les deux rives d’une appartenance, chrétienne d’un côté, musulmane de l’autre, entre les deux pans d’une identité, l’une fracturée, niée, cachée – l’autre imposée.

La vaste majoritĂ© de ces ArmĂ©niens du silence ont Ă©tĂ© dĂ©possĂ©dĂ©s de leur nom lors de la loi imposant, dans la jeune RĂ©publique turque de Mustafa Kemal, Ă  tout citoyen turc de prendre un patronyme. La plupart ont dès la première gĂ©nĂ©ration abandonnĂ© les prĂ©noms armĂ©niens ― par souci de dissimulation ou par acculturation très rapide des orphelins rescapĂ©s ― ils ont Ă©galement oubliĂ© la langue ― Ă  lÂ’exception de quelques rĂ©gions (Sassoun notamment) et ne possèdent plus de leur religion que quelques Ă©lĂ©ments Ă©pars ― souvenir dÂ’une prière, du signe de croix, des fĂŞtes traditionnelles. Une femme du Sassoun, âgĂ©e de 60 ans, a Ă©tĂ© mariĂ©e toute jeune Ă  S., dÂ’un village voisin : sa famille, armĂ©nienne, avait Ă©tĂ© convertie, ce qui signifie gĂ©nĂ©ralement que par conformisme ou peur, dès la première gĂ©nĂ©ration, les rescapĂ©s, tout en se mariant entre eux dans le village, frĂ©quentent la mosquĂ©e. Lors de ce mariage, son mari Ă©tant restĂ© lui un ArmĂ©nien chrĂ©tien – elle est donc « redevenue » chrĂ©tienne – cÂ’est lÂ’expression quÂ’elle emploie elle-mĂŞmeÂ…

Qualifier ces Arméniens d’islamisés ou de convertis ne tient ainsi pas compte du principal : la violence de 1915 a été pour ces improbables survivants poursuivie par le génocide culturel qui a touché les lieux de vie millénaires des Arméniens, aujourd’hui pour la plupart en ruines. Le génocide n’a pas été seulement une élimination physique, mais bien une destruction de l’ensemble de ce qui forme une nation et marque son territoire matériel autant que son univers psychique : édifices religieux, monuments, cimetières, villages, et bien sûr, écoles, clubs, petits commerces dans les villes… On est moins en présence de processus linéaires d’islamisation, soit pendant le génocide, pour se voir épargner la vie, soit juste après, pour des survivants apeurés, qu’à un processus massif d’acculturation qui prolonge et complète le génocide. Le Patriarcat d’Istanbul et la Turquie moderne appliquent strictement aux Arméniens un « statut » qui n’est finalement qu’une version à peine revisitée du millet ottoman – les Arméniens appartiennent à une communauté religieuse. Ceci alors même que les Arméniens sont avant tout une nation, dont l’acte de naissance reste à bien des égards le fait qu’ils aient été le premier peuple à avoir adopté le christianisme comme religion d’État (entre 301 et 307) – mais dont l’histoire ne commence pas avec le christianisme. L’adoption du christianisme avait d’ailleurs avant tout un but politique – se démarquer tant des Byzantins que des autres peuples de la région – et s’est accomplie, phénomène souvent tu et mal documenté, en éradiquant violemment tout forme de foi et de croyance antérieures, généralement apparentées au zoroastrisme.

Un mouvement de réappropriation de l’identité aujourd’hui menacé

Les dérives autoritaires de la Turquie depuis plus de deux ans, la répression meurtrière contre les populations kurdes de l’est soupçonnés d’appartenir systématiquement au PKK semblent sonner le glas de toutes les avancées réelles enregistrées depuis les années 2010.

A Diyarbakir, la re-consécration de la cathédrale Sourp Giragos a permis à nombre de ces Arméniens de redécouvrir leur identité en miettes, non pas par la seule voie religieuse (aucun prête à demeure), mais par la réinscription d’un lieu arménien au sein de cette immense ville de l’est, fief des Kurdes de Turquie. Un espace de rencontre, où ont été organisés des cours de langue arménienne, où quelques messes ont aussi été célébrées. Dans le Dersim, peuplé majoritairement d’Alévis, autre minorité fortement persécutée de Turquie, les Arméniens ont repris la parole en créant une association des Arméniens du Dersim à Tunceli. On a assisté à la même chose à Mouch très récemment, alors que lors de notre enquête en 2007, les familles rencontrées excluaient à l’époque toute idée d’une pareille constitution en association en raison de l’hostilité tant de la population kurde que de la peur de la répression de l’État.

Ces phĂ©nomènes de prise de paroles se sont traduits dans des actes : recrĂ©er des espaces marquĂ©s de prĂ©sence armĂ©nienne dans ces villes et ces provinces, mĂŞme si le phĂ©nomène reste limitĂ©, Ă©tait un signe fort – une peur avait cĂ©dĂ©. Après lÂ’assassinat de Hrant Dink, la voix de ces « sans voix » de lÂ’est sÂ’Ă©tait tue, mais son hĂ©ritage repris, par le mouvement Nor Zartonk notamment, et par la poursuite dÂ’Agos, tant comme journal que comme fondation, qui brisent les tabous de cette sociĂ©tĂ© turque. Le fait de disposer aujourdÂ’hui au Parlement turc de trois dĂ©putĂ©s ― dont lÂ’un dÂ’entre eux, Garo Palyan, sur la liste du parti kurde, est très menacĂ© ― est aussi un changement majeur, mais en partie Ă©clipsĂ© par le climat de rĂ©pression du pouvoir dÂ’Ankara. Lequel met un terme aux rĂ©formes espĂ©rĂ©es en Turquie et continue une spirale meurtrière rappelant Ă  bien des Ă©gards tant les annĂ©es de plomb des rĂ©gimes militaires des annĂ©es 80 que lÂ’autoritarisme dÂ’AtatĂĽrk ou celui en vigueur dans la fin de lÂ’Empire ottoman. Le masque dÂ’un parti islamiste modĂ©rĂ©, expression par ailleurs contradictoire dans les termes ― ou Ă©quivalant Ă  lÂ’oxymore dÂ’extrĂ©mistes modĂ©rĂ©sÂ… ― est tombĂ©, le PrĂ©sident Erdogan, manipulant les Ă©lections quand elles ne sont pas en faveur de sa majoritĂ© absolue sur le pays, rĂ©prime non seulement les populations kurdes de lÂ’est, mais aussi, tous ceux qui avaient pu commencer Ă  former une sociĂ©tĂ© civile plus libre et Ă©taient les espoirs dÂ’un dĂ©but de dĂ©mocratie – journalistes, universitaires, jeunesse mobilisĂ©e lors de Gezi, etc.

Dans un tel contexte, ce que l’on a vu apparaître très récemment comme réel début de renaissance des Arméniens issus de familles au sort complexe mais revendiquant bel et bien leur appartenance, semble menacée. Elle peut également l’être par la manière dont les Arméniens ont défini leur propre identité : la mémoire arménienne des rescapés parvenus en France s’est transmise à partir du traumatisme de 1915 et s’est souvent arrêtée sur le massacre – pas sur la vie d’avant, encore moins sur ce que fut celle de la tout première génération…Jusqu’aux années 40, certaines femmes des quartiers arméniens de Marseille portaient encore des tenues quasi traditionnelles, et la langue turque était largement parlée par les survivants, les écoles du dimanche où s’enseignait l’arménien étant en fait une réponse à la peur de l’acculturation. Dans ces mêmes quartiers, les modes de vie des rescapés se déclinent dans des photos en noir et blanc des années 20 ou 30 qui ne disent rien de la réalité de leur existence quotidienne. Les Arméniens rescapés qui se sont ainsi retrouvés dans les pays les plus divers après 1915 ont, dans la partie occidentale de ce qui a constitué la diaspora, étaient des Anatoliens aux coutumes qui devaient être finalement assez similaires à celles des Arméniens de l’est qui se sont retrouvés à partir des années 80 dans les rues d’Istanbul.

Pour la communauté de Turquie, pour la loi turque, pour le Patriarcat, les bornes de cette identité sont figées. Dans la diaspora, multiple par ailleurs, l’identité a évolué en l’espace de quatre générations, mais continue à se définir bien évidemment par rapport à des paradigmes qui habitent consciemment ou inconsciemment tout peuple et toute nation. Se retrouver aujourd’hui, en Arménie, dans un quartier de Marseille ou dans une église d’Istanbul, face à ces Arméniens descendants directs des rescapés de l’intérieur forcent donc à opérer un double mouvement : s’interroger sur ce qui fonde, aujourd’hui comme hier, l’identité arménienne d’une part, et, d’autre part, sur la place que peuvent ménager les communautés constituées à des familles entières très largement acculturées et parfois effectivement islamisées. Sachant que le problème est donc à notre sens moins un problème religieux qu’un problème de choc culturel, et, en Turquie – un problème largement politique en raison du statut même réservé à ce qui reste d’Arméniens « reconnus » comme tels.

1 Fethiye Çetin, Le livre de ma Grand-Mère, éditions de l’Aube, 2006. Première publication (en turc) Anneannem, Metis, 2004. Fethiye Çetin, Ayse Gül Altinay, Torunlar, (les Petis enfants) Metis, 2010 (en turc)

2 Notre recherche, Les restes de l’épée, éditions Thaddée, 2012, s’est concentrée sur les provinces orientales, non sur l’ensemble de la Turquie actuelle.

3 Raymond Kévorkian, Le génocide des Arméniens, Odile Jacob, 2006, p. 929


4 Il s’agit, et Fethiye Cetin nous l’a confirmé en entretien, d’une expression péjorative utilisée en turc pour désigner effectivement les descendants des survivants du génocide en Turquie.





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