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Kedistan/Turquie : La grande tricherie référendaire
Publié le :

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Le Collectif VAN vous invite à lire cet article de Daniel Fleury publié sur Kedistan le 25 avril 2017.









Kedistan

Chroniques de Daniel Fleury

25 avril 2017

Turquie • Sans tuer le père en politique impossible d’avancer

Les manifestations de refus des résultats, spontanées ou organisées se sont multipliées en Turquie depuis le soir de l’annonce politique des fruits de la grande triche référendaire.

Revenons tout d’abord sur la réalité de cette tricherie, qui a amené les observateurs internationaux à réagir, et les observateurs de l’OSCE à publier un rapport, dans lequel ils consignent entre autres deux “entorses” majeures : l’empêchement de faire campagne pour le NON par diverses interdictions, tout comme la forme contraignante de la question, obligeant à un vote bloqué sur tous les points différents de la “réforme” constitutionnelle.

Mais la triche avait commencé par une annonce, dans la journée même, de la Commission électorale (YSK), disant qu’elle accepterait dans le comptage les bulletins qui, “sans doute par inadvertance”, ne porteraient pas son sceau.
Comment s’étonner de cette annonce, sous état d’urgence, alors que bien avant ces résultats, pouvoir et régime se confondent déjà avec un seul chef de parti. Mais, les formes seront respectées, et la triche fut officialisée de fait.

Des témoignages et enquêtes précises ont fait état de manipulations des votes dans de nombreux lieux importants au Bakur, là où la soldatesque est omniprésente, et où les municipalités sont confisquées par des représentants du pouvoir central. Ces manipulations vont de l’introduction de ces fameux bulletins “acceptés comme valables”, à des votes “changés” en groupes organisés. Des vidéos circulent qui montrent le sentiment d’impunité de leurs auteurs, au moment de ces triches.

DÂ’autres dĂ©couvertes dÂ’enveloppes entières pour le NON, jetĂ©es et dĂ©truites ont fait lÂ’objet de photographies dans le peu de presse dÂ’opposition encore en vie. Dans dÂ’autres endroits, les Ă©lectrices et Ă©lecteurs se sont vus contraintEs de cĂ©der leur vote Ă  des mandataires, voire ont Ă©tĂ© achetĂ©s parfoisÂ… Des morts ont du voter par endroit, dÂ’autres pas encore nĂ©sÂ… Et lÂ’annonce dÂ’une embellie Ă©lectorale pour lÂ’AKP dans les rĂ©gions Ă  majoritĂ© kurde par Erdoğan, le soir mĂŞme du rĂ©sultat, rĂ©sonne comme une plaisanterie mĂ©prisante et cynique, quand on constate que le pouvoir AKP a usĂ© de son pouvoir discrĂ©tionnaire dans les zones quÂ’il a dĂ©truites et rĂ©duites Ă  sa merci depuis deux ans de guerre.

Les empêchements multiples faits à des membres étrangers observateurs d’assister, ou de contrôler, voire d’être dans les locaux pour certains, lors des opérations de vote et de dépouillement auguraient aussi des fraudes en tous genres, dans les bureaux “sensibles”… y compris des métropoles…

Mais doit-on vraiment faire les étonnés et laisser croire un instant que cela pouvait se passer différemment ?
A Kedistan, on serait tenté déjà de dire tout simplement que ce type de vote est organisé toujours par le pouvoir pour conforter son pouvoir, dans le sens où il l’a décidé, et que les institutions électorales sont faites pour ça… Mais laissons cet argument radical de côté… Il n’est même pas utile ici.

La campagne du référendum elle-même s’était déroulée sous état d’urgence, dans le climat hystérique qui perdure depuis juillet 2015, et sous encadrement militaro-policier, dans des régions en guerre depuis deux ans.

Et si cette “campagne”, tapageuse et à taille gigantesque pour le OUI, sous haute surveillance, tracasseries et interdictions pour le NON, a quand même eu lieu, elle s’est déroulée avec une polarisation extrême.

Si on pouvait voir quÂ’une opposition en apparence unie se levait pour le NON, elle fut cependant en rĂ©alitĂ© Ă  gĂ©omĂ©trie très variable. Entre les dĂ©fenseurs du kĂ©malisme et de lÂ’unitĂ© nationale, lÂ’extrĂŞme gauche souverainiste, et les partisans dÂ’une Turquie confĂ©dĂ©rale, pour situer les trois pĂ´les clairement opposĂ©s derrière le NON, une palette Ă©tendue de refus du pouvoir absolu dÂ’Erdoğan se dessinait.

S’il y avait accord sur le NON, la question des prisonniers politiques par exemple, liée directement à l’état d’urgence, à l’accord tacite sur “l’anti-terrorisme” accepté par le parti CHP, était loin d’unir le camp du refus. Et, durant la campagne électorale, on a vu que des députés du CHP ne cachaient pas leur volonté d’aller plus loin au Parlement dans leur désir d’éliminer définitivement le HDP “en silence”… Cette campagne du NON n’a pas créé un front entre les partis d’opposition, même si les quelques comités pour le NON réunissaient des militants très éloignés ici ou là.

Et les choses sont plus complexes encore.

Il n’y a pas eu par “miracle” de dépassement de ce qui constitue depuis quasi un siècle la matrice politique “républicaine” de la Turquie.

Et si Erdoğan officialise de façon institutionnelle sa dĂ©mocrature, sÂ’il termine en quelque sorte son coup dÂ’Ă©tat civil, il nÂ’y a pas pour autant de basculement dans un autre univers que celui de la turcitĂ©.

Erdoğan endosse lÂ’habit de celui qui “terminerait” la guerre dÂ’indĂ©pendance inaugurĂ©e par Mustafa Kemal, le “père” de la Turquie, tout en affirmant le dĂ©sir de renouer avec le “lustre” dÂ’antan, le rayonnement ottoman dÂ’empire, Ă©conomiquement et diplomatiquement, avec lÂ’affirmation renforcĂ©e dÂ’une identitĂ© sunnite.

On constate très vite que sur le plan économique, les “grands travaux” vont devoir marquer pourtant le pas, la “croissance” n’étant plus au rendez-vous dans ce contexte de guerre, et que le rayonnement diplomatique s’exerce lui davantage par le double jeu de la guerre en Syrie et en Irak, et par le chantage aux réfugiés… Il ne reste plus de ce “rayonnement rêvé” que l’exacerbation des tensions à l’extérieur, l’ultra-nationalisme bigot et populiste à l’intérieur, sur fond militaro-policier du régime.

Le grand projet de 2023, date anniversaire de la rĂ©volution nationale se fera sans doute avec un Erdoğan encore au pouvoir, puisquÂ’il vient de sÂ’en donner les moyens, mais pas sans crises Ă  venir.

Et face Ă  ces crises en germes, on peut dire que lÂ’analyse de ce que fut le NON au rĂ©fĂ©rendum, et des protestations contre les rĂ©sultats truquĂ©s, ne donnent pas non plus de raisons dÂ’ĂŞtre optimistes pour une issue positive, lÂ’opposition possible Ă  Erdoğan sÂ’avĂ©rant confuse et traversĂ©e toujours par les vieilles lunes de la turcitĂ©.

Alors que le “rĂ©fĂ©rendum” occupait tout lÂ’espace politique, il faut se souvenir que des grèves de la faim avaient dĂ©butĂ© dans les prisons turques, rappelant quÂ’Erdoğan nÂ’avait pas attendu les pleins pouvoirs pour avoir une justice aux ordres, et exercer son injustice Ă  lÂ’Ă©gard de toute opposition. Et tandis que certainEs parvenaient Ă  faire campagne pour la “dĂ©fense de la rĂ©publique”, tout en soutenant “lÂ’unitĂ© nationale contre le terrorisme”, et donc contradictoirement les emprisonnements dÂ’opposants, dÂ’autres organisaient, de lÂ’intĂ©rieur mĂŞme des geĂ´les, un NON Ă  la dĂ©mocrature, ou, sur des places, des NON aux purgesÂ…

L’annonce de la victoire du OUI, arrachée par la terreur et la triche, a précipité les partisans du NON dans les rues des métropoles, mais aussi relégué au second plan ces luttes et ces grèves, faute de se situer sur le même plan. Lorsque que les organisations majoritairement kurdes donneront la consigne de mettre fin aux grèves, sans avoir obtenu une quelconque amélioration des conditions de détention, ce fut la mise à jour d’une division criante de l’opposition.

Et ici, lorsqu’une certaine presse libérale et “objective”, choisit pour illustrer un article sur les “opposants dans la rue” des photographies de jeunes brandissant des drapeaux turcs et un portrait d’Atatürk, elle ne peut mieux poser le problème, sans le savoir.
Bien sĂ»r, pour les mĂ©dias europĂ©ens, il ne peut y avoir dÂ’opposition Ă  Erdoğan, que celle de la “rĂ©publique laĂŻque fantasmĂ©e” de Mustafa KemalÂ… Celle-lĂ  mĂŞme nĂ©amoins, qui en 1980, puis 1990, massacrait dĂ©jĂ  les Kurdes, pour lÂ’unitĂ© de la NationÂ… On oublie aussi que cÂ’est avec Erdoğan que se renĂ©gocia pourtant les accords dÂ’entrĂ©e possible dans lÂ’UEÂ… jusquÂ’Ă  ceux sur les “rĂ©fugiĂ©s”. Bref, si nos mĂ©dias sont toujours dans la confusion et le fantasme de la “Belle RĂ©publique de Turquie laĂŻque et dĂ©mocratique qui fout le camp”, les populations qui ne sont pas majoritairement sous emprise AKP en Turquie le sont tout autantÂ…

Et Ă  Kedistan, on se prendrait Ă  rĂŞver que soient brĂ»lĂ©s dans les manifestations, conjointement les portraits dÂ’Erdoğan et dÂ’AtatĂĽrk, pour que des cendres naisse une opposition politique, capable dÂ’Ă©clairer les crises Ă  venir.

Mais dans cette confusion actuelle, le populisme bigot dÂ’Erdoğan, et sa maĂ®trise des codes “nationaux”, sÂ’appuyant Ă  la fois sur lÂ’ignorance quÂ’il entretient et la corruption dÂ’une classe dirigeante quÂ’il a fait Ă©merger, a de beaux jours encore devant lui, de crise en crise, de guerre en guerre.

Déjà, lors des soulèvements de Gezi, le régime avait joué de ces divisions en même temps que de la force brute. Et si ces événements avaient fait naître ensuite un front commun qui se retrouva en partie au sein et aux côtés de ce qui est devenu le HDP (ici, toujours qualifié de “pro-kurde”), il n’en demeure pas moins que le ventre mou kémaliste avait déjà opéré des divisions nationalistes face au régime AKP, à son profit. Que ce mouvement ait ensuite été largement transporté sur un terrain électoraliste, tout autant par le CHP kémaliste que par le parti HDP, n’a pas non plus aidé au maintien des mobilisations populaires, ni aux réflexions de fond.

On connaît la suite, l’irruption politique du HDP dans les élections de 2015, enrayant le projet AKP d’hégémonie, puis la spirale de guerre, à la fois en résonance avec les conflits régionaux et à dimension de guerre intérieure… Et là dedans l’omniprésence du nationalisme turc, entre ses variantes loup gris, bigotes AKP et kémalistes libérales… ne laissant aucune place à un projet politique de transformation pour la Turquie, qui rassemblerait la mosaïque de peuples qu’elle compose, hors d’un état-nation oppresseur et centralisateur.

Si le génocide refoulé dans la mémoire officielle, la chanson de geste de la turcité, est un quasi dénominateur collectif pour les Turcs, le meurtre politique des pères de la nation pourrait, lui, constituer l’élément indispensable à une révolution des esprits pour avancer.

Et si le mouvement kurde a su, de son côté, entamer une réflexion approfondie sur ses décennies de pratiques politiques et de guérilla, son “idéologie” marxiste léniniste fondatrice, pour parvenir à un rejet du nationalisme kurde, de l’état-nation, et à des propositions confédéralistes et communalistes, on peut penser que ce serait injurier l’avenir, que de dire que jamais la Turquie ne se débarrassera enfin du père pour y parvenir.

RĂ©daction par Kedistan.





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Source/Lien : Kedistan



   
 
   
 
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