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NĂ©gationnisme : combien de fois les morts doivent-ils encore mourir ?
Publié le :
























Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Nota CVAN : Le journaliste Robert Fisk a signé le 15 février dernier dans The Independent un article consacré à un double négationnisme, celui de la Shoah par la Pologne, et celui du génocide arménien par Israël. Mais il s'agit en fait d'un appel à peine voilé à la reconnaissance du génocide arménien par Israël. Espérons que ce cri puisse toucher du monde au sein des soutiens de l'État hébreu, malgré le fait que Fisk ait jugé bon de commencer son article par une inutile phrase assassine contre le gouvernement Netanyaou... Robert Fisk est un journaliste britannique, grand reporter et correspondant du journal The Independant au Proche-Orient (et durant plus de trente ans à Beyrouth). Ses articles militants lui ont valu autant de prix que d'inimitiés. Il a écrit à maintes reprises sur le négationnisme turc et a couvert les commémorations du Centenaire du génocide arménien, organisées en 2015 à Istanbul par une partie de la société civile de Turquie, aujourd'hui largement muselée dans les prisons d'Erdogan. Précisons aussi que notre ami le professeur Israel Charny, n'est pas le seul historien israélien à reconnaître le génocide arménien : Yair Auron est également très actif sur ce sujet. Le Collectif VAN reprend ici la traduction de Gilbert Béguian mise en ligne sur le site des Nouvelles d'Arménie Magazine le 5 mars 2018, traduction que nous nous sommes permis de remanier quelque peu.

Légende photo : À gauche, les déportés juifs lors de la libération du camp d'Auschwitz-Birkenau, le 27 janvier 1945. À droite, un enfant arménien, rescapé du génocide de 1915.

Le bandeau #FreeOsmanKavala
, situé sous chaque visuel de notre site, est un appel du Collectif VAN à libérer Osman Kavala, injustement incarcéré en Turquie depuis le 1er novembre 2017


Nouvelles d'Arménie Magazine - Armenews.com

lundi 5 mars 2018

Traduction Gilbert BĂ©guian

Relecture Collectif VAN pour le site www.collectifvan.org


Revue de presse

Dans le cas de deux génocides distincts, Israël et la Pologne ont du mal à reconnaître les faits historiques

Par Robert Fisk

The Independent

15 février 2018

Alors que la Pologne vient de décider d’interdire toute déclaration tendant à accuser les citoyens de ce pays d’avoir participé à l‘extermination des Juifs, Israël continue à ignorer le génocide des Arméniens.

Les Israéliens se sont fâchés tout rouge, contre le gouvernement polonais, ces jours derniers. Je ne les en blâme nullement. En fait - je passe sur l’occupation raciste, extrémiste du gouvernement Netanyaou - le peuple israélien et les Juifs du monde entier ont tout à fait raison de s'indigner du nouveau négationnisme de la Shoah en Pologne.

La décision polonaise de pénaliser toute accusation de complicité des Polonais dans la Shoah, par le vote d’une loi qui interdit à tout Polonais de reconnaître que les Polonais ont eux-mêmes aidé au génocide de six millions de Juifs européens, est inique. Son but n’est pas de promouvoir la vérité mais de l’enterrer. Elle constitue sans aucun doute un aspect du négationnisme de la Shoah.

Mais - pour donner un avant-goût d'un sujet également traité dans cet article - je dirais un seul mot : Arménie. Et je révèle désormais l'une des coïncidences les plus remarquables de l'histoire récente de l'édition. Elle implique des télégrammes vieux d'un siècle - jusqu'alors considérés comme des contrefaçons, mais en réalité bien réels - ordonnant l'extermination massive de plus d'un million de chrétiens, [elle implique aussi] un historien turc vraiment courageux, et un déni total du génocide arménien par une nation qui devrait reconnaître son existence. Mais tout d'abord, la Pologne.

Voyons donc les faits - « seulement les faits, Madame, seulement les faits, » comme le sergent Joe Friday ne l’avait jamais vraiment dit dans Dragnet* - soit dit en passant. En 1939, les Juifs représentaient 10% de la population. Les gouvernements polonais d’avant-guerre avaient pris des mesures antisémites tendant à chasser les Juifs des postes importants de l’administration. Lorsque les Allemands envahirent la Pologne, ils considéraient les Polonais comme des « sous-hommes » slaves mais ils réalisèrent à quel point un antisémitisme latent souillait l’État nationaliste chrétien de Pologne.

La Pologne a perdu deux millions de citoyens non-juifs tués par les Nazis. Les Juifs polonais, eux, ont été pratiquement anéantis. Beaucoup de Polonais cachèrent les Juifs aux Nazis et luttèrent aux côtés des Juifs contre la Wehrmacht et les SS.

Mais les Allemands usèrent de la police polonaise pour garder les ghettos, ces derniers centres de transit avant l’envoi des Juifs par dizaines de milliers dans les camps d’extermination situés sur le sol de Pologne. Non, il ne s’agissait pas de « camps de la mort polonais » - les Polonais et les Israéliens sont d’accord sur ce point - mais la collaboration polonaise (la « Police bleue ») veillait à l’application du couvre-feu imposé aux Juifs et a aidé à la liquidation des ghettos.

La preuve en est claire et incontestable : certains Polonais (peut-être plus nombreux que ne le suggère le mot ‘certains’) ont fait chanter des Juifs en les menaçant de révéler l’endroit où ils se cachaient. Dans les villes de Pologne orientale, dans quelques cas, les Polonais ont pris part à l’assassinat de leurs voisins juifs. On se rappelle le massacre de Jedwabne. Mais les Polonais ont été les premiers à révéler les faits de l’Holocauste des Juifs aux Alliés, et au moins un groupe de résistance polonais sauva la vie de milliers de Juifs en leur fabricant des faux-papiers et leur indiquant des itinéraires pour s’enfuir. Comme dans la plupart des pays européens occupés par les Allemands, la moralité - ou l’immoralité - était de couleur grise. Rappelons-nous Vichy, et le ‘‘maquis’’ en France. Rappelons-nous du fascisme italien et de la résistance communiste en Italie. En 2015, l’Ukraine a voté des lois forçant ses citoyens à honorer les nationalistes qui collaborèrent un temps avec les Nazis et qui participèrent à la tuerie des Juifs en masse. Naturellement, aucune objection de l’Occident, parce que nous soutenons la brave petite Ukraine contre la bête russe qui s’est jetée sur Sébastopol, en Crimée. Mais venons-en à l’incroyable épisode de la loi en Pologne. Au moment même où cette loi infâme était votée au parlement de Varsovie il y a quelques jours, cet historien turc des plus courageux, Taner Akçam, publiait un livre, petit mais révélateur (‘’Killing Orders’’ "Ordres de massacrer", publié par Palgrave Macmillan) portant la preuve, finalement et définitivement, que les ordres d’extermination de Talaat Pacha - l’un des chefs des Jeunes Turcs et l’un des trois Pachas qui détenaient le pouvoir dans l’Empire ottoman durant la Première guerre mondiale lors de la destruction de l’entière population chrétienne arménienne en 1915 - étaient bien réels.

Il ne s'agissait pas d'une fabrication comme les historiens propagandistes et négationnistes de Turquie souhaiteraient que le monde le croie ; ces télégrammes n'étaient pas concoctés par des faussaires arméniens ou il ne s'agissait pas d'une fiction imaginée par un fonctionnaire ottoman quelconque, comme ces misérables personnes voudraient nous le faire croire ; mais ces télegrammes étaient tout aussi indiscutables et terribles que ces documents nazis qui prouvent la responsabilité de l’Allemagne dans la Shoah - ou la preuve qui démontre la part prise quelquefois par des Polonais dans le massacre.

Les faits de l’Holocauste des Arméniens - ‘’Shoah’’ (holocauste) est ce mot même que beaucoup d’honorables Israéliens emploient pour le génocide des Arméniens - sont bien connus, mais il est nécessaire, même brièvement, qu’ils soient redits. En 1915 et dans les années suivantes, les Turcs ottomans s’employèrent délibérément à liquider un million et demi de leurs citoyens arméniens, les poussant dans le désert dans des marches de la mort, les massacrant directement, violant les femmes, embrochant les enfants à la bayonnette, ou les faisant mourir de faim avec leur mère et les autres membres de leur famille, dans ce qui est de nos jours le nord de la Syrie. Les Kurdes, hélas, ont pris part à cette barbarie.

Taner Akçam a largement évoqué, avec une autorité immense, cet horrible épisode de l’histoire turque - un épisode que le gouvernement turc, jusqu’à aujourd’hui, nie honteusement - et en conséquence, Akçam a été la cible de centaines d’extrémistes de droite turcs qui ont même essayé de le faire inscrire dans une liste américaine comme « terroriste » (il enseigne à l’Université Clark aux USA). Le nouveau livre de Taner Akçam contient une géographie sombre et obsédante - presque effrayante - parce que la plupart des massacres de 1915 qu’il relate se sont déroulés à l’intérieur ou aux alentours de villes qui, aujourd’hui encore, nous apportent leur effroyable message de tueries et d’horreurs : Mossoul, Raqqa, Deir es-Zor et... Alep.

C’est dans l’hôtel Baron à Alep - encore debout aujourd’hui ; les descendants du propriétaire d’alors, Mazloumian, en occupent aujourd’hui le seul hall d’entrée - qu’un ensemble de télégrammes émis par Talaat, avec d’autres messages de liquidation dont se souvenait un officiel ottoman, Naïm Bey, furent remis à un survivant du génocide arménien appelé Aram Andonian. Il paya cash ces documents, on en ignore le prix.

Jusqu’à présent, les historiens turcs et ceux qui en Occident, les soutiennent, considéraient ces documents comme des faux. Ils prétendaient que Naïm Bey n’existait pas, qu’Andonian était un faussaire, que le codage employé dans les télégrammes de Talaat ne correspondait pas au système de codage de l’époque. Ils ignoraient la masse de preuves présentées lors des procès d’après-guerre qui eurent lieu à Istanbul avant d’être rapidement interrompus, et dont les archives devinrent par la suite introuvables. Et elles présentaient des télégrammes- vrais pour partie mais délibérément trompeurs ailleurs - qui « prouvaient que Talaat prenait soin des Arméniens de tout son coeur, pendant leur déportation. La reconstruction de la vérité entreprise par Akçam est tout à la fois une histoire policière et un manuel d’horreurs aussi implacables qu’inconcevables. Il prouve que les chiffres de codage étaient réels, que Naïm Bey a réellement existé : un document ottoman dans une enquête de corruption - relative à des fonctionnaires turcs qui avaient accepté des pots de vin d’Arméniens pour prix de leur vie - l’identifie comme « Naïm effendi, fils de Huseyin Nuri, âgé de 26 ans, originaire de Silifke, ex-agent d’intendance basé à Meskene, chargé à l’époque des dépôts de grain ». Et, de façon plus indiscutable que tous les historiens précédents, Akçam prouve - se fondant sur des documents des archives d’un prêtre arménien décédé - que les autorités ottomanes envoyaient deux séries de télégrammes concernant les Arméniens. Une série exprimait l’insistance du gouvernement à remettre aux Arméniens des aliments et des tentes en compensation de la saisie de leurs biens.

L’autre série insistait pour qu’ils soient liquidés en secret, de préférence loin des appareils photos des diplomates américains indiscrets (l’Amérique était neutre jusqu’en 1917) et d’officiers allemands alliés de l’armée turque. Les Nazis racontaient à leurs victimes juives qu’elles allaient être « réinstallées » dans des pays de l’est, et non gazées. Ils ont aussi essayé d’effacer les traces des chambres à gaz de Treblinka avant l’arrivée de l’Armée rouge. Mais les « doubles » instructions envoyées par Talaat et ses génocidaires démontrent que la prétendue relocalisation avait été conçue avant même que le génocide soit commencé. Certains jeunes officiers allemands qui furent témoins des tueries de 1915 se retrouvèrent 26 ans plus tard en Union soviétique, supervisant le massacre des Juifs.

Et voici (avec l’autorisation de l’historien Taner Akçam) le court récit d’un Arménien témoin de la destruction de son peuple, qui pourrait, si les identités et les noms de lieux étaient changés en Ukraine ou en Belarus, avoir été écrit au cours de la Seconde Guerre mondiale : « afin d’éliminer les derniers Arméniens déportés... entre Alep et Deyr-i Zor [sic] qui avaient pu survivre... Hakki Bey... a expulsé tous les déportés tout au long de l’Euphrate, depuis Alep... Près de trois cents jeunes hommes et adolescents... des survivants du camp Haman, ont été poussés en direction du sud en un convoi spécial... des récits dignes de foi les concernant nous sont parvenus, apprenant qu’ils avaient été tués à Rakka (sic)... Ailleurs, on a appris en termes non ambigus que dans la région de Samiye, trois cents enfants avaient été jetés dans le trou d’un puits naturel, qu’on y avait versé de l’essence et mis le feu, et que les enfants avaient été brulés vifs ».

C’est là que réside la véritable hypocrisie de cette histoire : le gouvernement israélien, à ce point indigné par la négation de l’Holocauste des Juifs par la Pologne, refuse de reconnaître le génocide des Arméniens. Shimon Peres en personne a dit : « nous rejetons les tentatives de créer des similitudes entre l’Holocauste (des Juifs) et les allégations arméniennes. Rien de semblable à l’Holocauste ne s’est produit. Ce que les Arméniens ont subi est une tragédie, non un génocide ».

Je dois ajouter que les Américains - Trump y compris, naturellement - ont été tout aussi lamentables, avec leur refus de reconnaître la vérité arménienne. Mais, de façon surprenante, pas la Pologne. Parce qu’il y a treize ans, le parlement polonais a voté une loi faisant spécifiquement référence au « Génocide des Arméniens ». Le président du parlement polonais, Wlodzimizerz Cimoszewicz, avait dit à ce moment-là que le génocide des Arméniens avait effectivement eu lieu, que la responsabilité en incombait aux Turcs, et que les documents turcs - pas encore ceux révélés par Taner Akçam - « confirmaient » cela.

Ainsi, nous y sommes. La Pologne punit quiconque parle de la participation polonaise à l’Holocauste des Juifs, mais reconnaît l’Holocauste des Arméniens. Israël insiste sur le fait que tous doivent reconnaître l’Holocauste des Juifs - et la culpabilité périphérique de la Pologne - mais ne veut pas reconnaître l’Holocauste des Arméniens.

Heureusement, des chercheurs israéliens comme Israel Charny le font. Et heureusement, des Turcs comme Taner Akçam le reconnaissent. Mais combien de fois les morts doivent-ils encore mourir pour que les nations acceptent les faits historiques ?

Par Robert Fisk

Publié le 22 février 2018

*Dragnet est une série télévisée américaine dans laquelle Joe Friday et son équipe de détectives s’appliquent à résoudre des crimes à Los Angeles. Ndt.

Nouvelles d'Arménie - armenews.com


Article original :

The Independent
- In the cases of two separate holocausts, Israel and Poland find it difficult to acknowledge the facts of history




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Source/Lien : Nouvelles d'Arménie Magazine



   
 
   
 
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