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La grande marche turque
Publié le :

Publié le 12 mai 2007
Actualisé le 12 mai 2007 : 21h42

La chronique d'Alexandre Adler.

L'élection française s'étant bien terminée, il reste à présent, à l'autre extrémité du continent européen, à la Turquie de s'engager dans un processus électoral d'une rare intensité dont dépendront beaucoup de choses en Europe dans les dix prochaines années. Si l'enjeu est considérable - la consolidation définitive ou la fragilisation de la démocratie turque et, par là, tout le destin de sa candidature européenne -, la clarté du but final est obscurcie aujourd'hui par la complexité du combat qui s'y déroule. Proche de la Turquie, je fais évidemment partie de ceux qui vibrent naturellement lorsqu'il voit des dizaines de milliers de personnes envahir les rues d'Istanbul et d'Ankara pour y manifester un engagement laïque dont la ferveur rencontre peu d'autres exemples ailleurs. Pourtant, la victoire du principal parti laïque, le Parti républicain du peuple (CHP), aurait pour résultat essentiel la fin de la candidature européenne de la Turquie et un repli nationaliste de plus en plus dangereux. La perspective de voir la première dame du pays revêtue dans toutes les cérémonies officielles d'un foulard sur la tête, qui ne symbolise pas qu'un attachement religieux à l'islam mais, il faut le dire et le répéter, l'intériorisation d'un statut d'infériorité de la femme qui est à l'opposé même de la révolution kémaliste, est une chose plus sérieuse qu'il n'y paraît.

Et pourtant, je souhaite clairement que l'actuel parti islamo-conservateur (AKP) d'Erdogan et de Gül puisse se maintenir au pouvoir, mais je souhaite aussi qu'il perde sa majorité absolue au Parlement et se trouve contraint de négocier une coalition avec un partenaire libéral et laïque qui vient de se constituer. La raison d'un tel choix est en effet très simple : l'AKP, depuis son arrivée au pouvoir, a tenu tous ses engagements modernisateurs, parfois avec réticence ou difficulté mais jamais avec une politique à double fond où il se préparerait subrepticement à se débarrasser de l'armée et de la laïcité. Ceux qui agitent ce spectre oublient tout simplement que la grande majorité des Turcs, parmi lesquels plus de 30 % de crypto-chiites, les Alevis, n'accepteraient jamais une telle révolution, qui consommerait par ailleurs l'isolement général du pays, c'est-à-dire à terme une intervention préventive de l'armée qui aurait derrière elle la grande majorité des Turcs. Les dirigeants de l'AKP ne sont pas des fous. Ce ne sont pas davantage des islamistes véritables. L'AKP a passé une série de tests décisifs : scission et marginalisation de son fondateur historique Erbakan ; acceptation sans aucun sabotage de la stratégie européenne de l'État turc ; maintien, avec bonne grâce, des alliances stratégiques avec les États-Unis et surtout Israël ; et pour finir une stratégie d'alliances internationales du parti AKP avec les musulmans progressistes iraniens de l'ancien président Kathami, par exemple. Il va de soi que l'AKP, qui ne représente qu'un gros tiers du corps électoral, serait contraint d'organiser une coalition autour de lui, pour peu que davantage d'autres partis passent la fatidique barre des 10 %, instaurée au début des années 1980 par des militaires soucieux de marginaliser le séparatisme kurde. Or, il semble bien que les deux grands partis du centre droit soient décidés à mener ensemble la campagne électorale, ce qui les mettra à l'abri de toute mauvaise surprise, tandis que le petit Parti social-démocrate Sodep, qui n'accepte pas la ligne antieuropéenne et nationaliste du CHP, devrait lui aussi tourner autour des 10 % des suffrages.

Une victoire du CHP, qui pourrait même s'associer à la droite nationaliste dure du Parti de l'action nationaliste (MHP), ne ferait même pas l'affaire véritable des militaires que l'opinion turque, dans son ensemble, accuserait alors d'avoir sciemment fait dérayer la candidature européenne. Cette histoire, que nous vivons en direct, comporte en effet trois morales. La première, c'est que les islamistes convertis ne doivent pas s'attaquer trop ouvertement au symbole de la laïcité, faute de quoi ils remettent en question tout le travail qu'ils ont déjà accompli. Le chef d'état-major Büyükanit a, en réalité, très bien joué en se bornant à une dialectique négative : forcer la confrontation, tout en ouvrant la porte d'élections générales qui détournent l'armée de son mauvais démon interventionniste. Il a d'ores et déjà gagné. Deuxième morale, la bataille des législatives de juillet prochain verra, derrière l'apparente lutte entre laïcisme et religion qui constitue en trompe l'oeil la toile de fond du conflit, se dessiner les contours du véritable conflit, Europe ou non. Si l'AKP est un peu humilié au départ, il devrait être sauvé à l'arrivée, puisqu'il a choisi l'Europe avec une bonne moitié du camp laïque et la plupart des chefs militaires plus éclairés qu'on ne le croit. La troisième morale est évidente : c'est l'acceptation par l'Europe de la candidature turque qui a engagé la démocratie active et complexe de ce pays sur la voie d'un cercle vertueux que l'on ne voit à l'oeuvre nulle part ailleurs dans le monde musulman. Pourrait-on humblement méditer la leçon que notre diplomatie française devrait en tirer ?

«« L'acceptation par l'UE de la candidature turque a engagé cette démocratie complexe sur la voie d'un cercle vertueux »»





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Source/Lien : Le Figaro



   
 
   
 
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