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Pour en finir avec le génocide !
Publié le : 02-07-2015

L'Orient Le Jour

YOUSSEF MOUAWAD

02/07/2015

Le crime de génocide étant imprescriptible, la tragédie de la famine libanaise (1915-1918) semble devoir être portée devant une juridiction internationale afin que la justice puisse enfin se prononcer. Faut-il, en l'espèce, constituer un tribunal ad hoc ou se porter devant une institution comme la Cour pénale internationale (n'était-ce l'obstacle rédhibitoire de l'article 11 du Statut de Rome de 1998 sur la compétence ratione temporis) ? Mais ce n'est pas là notre propos.

Posons-nous plutôt la double question lancinante de savoir s'il s'agit bien d'un génocide (qualification juridique précise) et si l'Empire ottoman en porte la responsabilité.

Au lendemain de la Grande Guerre, le patriarche maronite Élias Hoayek affirma que la famine avait été « organisée par l'ennemi », Edmond Rabbat fit état d'une « famine voulue, méthodiquement poursuivie », et George Antonius n'hésita pas à dire : « ... there lay a deliberate motive which was vindicative. » Trois locuteurs de poids et un argument massue ! Ainsi donc, l'intention génocidaire serait incontestable et les Ottomans auraient procédé de manière systématique pour éradiquer les Libanais. Or, rien n'est moins sûr, tant au niveau de la réalité historique qu'à celui de la responsabilité criminelle.

La qualification juridique de la disette, ordonnancée ou non par les responsables turcs, relève de toute évidence de la compétence de ceux qui font profession d'historien et de juriste. Les hommes de lettres, toutes obédiences confondues, doivent en effet se retirer de l'avant de la scène. Ni les élégies de Gibran Khalil Gibran ni celles de Mikhaïl Naaimeh ne sont d'intérêt à ce stade, encore moins les déclarations tonitruantes d'historiens autoproclamés, « the self-styled historians », comme s'amusait à les désigner Kamal Salibi.

Une digression peut-être éclairante : reportons-nous à la tragédie que vit le territoire de Gaza, l'état d'Israël ayant imposé un blocus terrestre et maritime empêchant l'approvisionnement de cette bande du littoral. Les Gazaouis qui souffrent de pénurie ainsi que les ONG internationales n'ont pas crié au génocide ; ils ont été plus précis (et ce faisant, plus habiles) en ciblant les mesures draconiennes prises par l'État hébreu et en les qualifiant de crimes contre l'humanité. Et ce fut de bonne guerre, car ce n'est pas en prétendant qu'une chose est une autre devant un tribunal international que l'on fait avancer sa cause, si valide soit-elle. À moins qu'on ne soit les adeptes d'une justice poétique, celle des histrions qui flattent les instincts grégaires...

Après la digression, essayons-nous à une comparaison. La nation arménienne plaide le génocide en affirmant que la décision d'extermination a été prise entre le 20 et le 25 mars 1915 au cours de diverses réunions du Comité central unioniste, que l'ordre de déporter les populations autour du lac de Van fut donné par le Conseil des ministres le 13 mai 1915 et que le ministre de l'intérieur Talaat pacha a ordonné, en date du 22 février 1916, la liquidation des survivants en Anatolie et sur les bords de l'Euphrate(1). La version officielle turque récuse bien entendu ces faits ; elle considère grosso modo que les actes incriminés ne constituent pas un génocide et que les mesures prises par Istanbul le furent dans l'exercice d'un « droit légal d'imperium, comme tout autre État, face à la rébellion des Arméniens »(2).

Dans le litige ininterrompu entre les antagonistes, les Turcs ont également récusé la véracité des fameux télégrammes de Talaat pacha(3). Bref, il y a matière à débattre et tout se joue autour de la question de savoir s'il y a eu aux dates susmentionnées une intention délibérée de mise en œuvre de la solution finale.

Pour ce qui est du Mont-Liban, nous n'avons rien de consistant à verser au dossier de l'instruction, sinon le nombre élevé des victimes et leur mémoire occultée ! Ah ! si simplement les vains plaideurs pouvaient nous dire la date arrêtée par Jamal pacha pour imposer le blocus alimentaire au Mont-Liban. Était-ce avant ou après « l'expédition de Suez » ? Avant ou après l'invasion des sauterelles ?

Car pas plus les historiens sérieux que les cabotins ne peuvent établir l'intention génocidaire, même si la décision de Jamal pacha est humainement injustifiable et qu'une population exsangue en a subi les conséquences désastreuses. Convenons, par ailleurs, que le fait d'avoir ordonné la distribution de denrées, à certains points précis de sa carrière, pour marquer sa satisfaction ou faire preuve de générosité ostentatoire ne peut en aucun cas atténuer sa responsabilité de proconsul, maître incontesté du Arabstan. Si la décision de l'embargo terrestre n'avait pas été prise, le Mont-Liban aurait certes souffert de la famine à l'instar des autres provinces syriennes, et peut-être même plus sévèrement, mais jamais sa population n'aurait été décimée de la sorte.

Il n'empêche que cette indifférence criminelle du pacha à l'égard d'une population dont il avait la responsabilité ne peut constituer, au vu des données dont on dispose, le crime de génocide. Jusqu'à ce jour, la preuve qu'il a agi « sciemment » pour liquider partiellement ou totalement la population chrétienne n'a pas pu être apportée. Par ailleurs, si la parole était donnée à la défense comme dans tout procès équitable, Jamal pacha aurait pu justifier l'accaparement des récoltes par les nécessités de la guerre, ses propres troupes n'arrivant pas de quoi se nourrir correctement !(4) Écoutons plutôt l'historienne Linda Schatkowski Schilcher qui n'a guère décelé dans cette tragédie une possibilité de génocide, elle qui a creusé dans les archives allemandes et autrichiennes, à savoir celles des alliés des Turcs. Dans les raisons qu'elle avance pour expliquer le fléau de la disette, elle insiste plutôt sur les récoltes insuffisantes, sur le blocus maritime des flottes alliées, sur les pratiques criminelles des accapareurs et sur la désorganisation générale qui prévalait dans « Bilad al-Cham ».

Or, en ce moment de commémoration du centenaire de la Grande Guerre, certains esprits vaillants veulent instrumentaliser la famine. Ils se croient investis d'une mission historique. Ils veulent en découdre avec les néo-Ottomans ; une attitude pas très saine mentalement. Alors qu'il faut éviter la surenchère et interroger modestement les faits vérifiables. En domaine historique, mieux vaut tâtonner que claironner.

À ce stade donc, on peut à la rigueur plaider le crime contre l'humanité, mais le génocide, que nenni !

Youssef MOUAWAD

1- Cf. Raymond Kévorkian, «Scénario pour une extermination », « L'Histoire », février 2015, n° 408, pp. 38-49.
2- Col. Dr. Yucel Aktar, « Documents », volume III, p.V
3- Sinasi Orel et Sureyya Yuca, « Les "télégrammes de Talat pacha", fait historique ou fiction », Société turque d'histoire, 1983.
4- Mais alors, quelle raison a pu amener Jamal pacha à cibler le Mont-Liban et à lui avoir fait subir un régime alimentaire de défaveur ? Peut-être craignait-il un soulèvement armé de la population chrétienne majoritaire dans cet espace géographique et réputée francophile ? Un problème crucial d'approvisionnement en denrées aurait détourné les Libanais de leurs rêves belliqueux, faisant ainsi l'économie d'une expédition militaire turque. Mais ce n'est qu'une conjecture.




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Source/Lien : L'Orient Le Jour



   
 
   
 
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