Aujourd'hui : Jeudi, 26 avril 2018
 Veille Media Contact



 
 
 
 

 
 
 
Dossier du Collectif VAN - #FreeOsmanKavala ! Liberté pour #OsmanKavala !
PHDN
Rejoignez le Collectif VAN sur Facebook
Cliquez pour accéder au site Imprescriptible : base documentaire sur le génocide arménien
Observatoire du Négationnisme
Le Collectif VAN, partenaire du Festival de Douarnenez 2016
xocali.net : La vérité sur Khojali !
Cliquez ici !

Imprimer dans une nouvelle fenêtre !  Envoyer cette page à votre ami-e !
 
Srebrenica : les Français, Anglais et Américains complices ? Toutes les raisons d'y croire
Publié le : 31-07-2015

Nouvel Obs

Publié le 30-07-2015 à 15h01

Par Sylvie Matton
Écrivain et journaliste

En juillet 1995, à la fin de la guerre de Bosnie-Herzégovine, plus de 8.000 Bosniaques furent massacrés par l'armée de la République serbe de Bosnie dans la ville de Srebrenica. Ce massacre était-il prévisible ? Oui, estime Sylvie Matton, auteur de "Srebrenica, un génocide annoncé". Et les puissances occidentales ont laissé faire. Explications.

Édité par Hélène Decommer

Le 11 juillet dernier, 20 ans près le crime, le génocide de Srebrenica fut commémoré au Mémorial de Srebrenica-Potocari, avant l’enterrement de 136 victimes d’exécutions de masse, identifiées cette année, auprès des 6.241 mises en terre depuis une douzaine d'années (sur les 8.372 disparus de Srebrenica et de ses environs en juillet 1995). Comme chaque année depuis l’érection du Mémorial en 2003, la cérémonie fut empreinte d'une grande émotion, partagée par une immense foule recueillie.

Juste avant la prière, dans un contexte de provocation organisée, le Premier ministre de Serbie, connu pour son passé de nationaliste provocateur, avait été hué, visé par un jet de pierres et pressé vers une voiture semblant l'attendre en haut d'une colline – ceci mettant en évidence un manquement dans la sécurité confiée pourtant ce jour-là (dans l'attente de quelques 40.000 personnes et d'invités de marque tel Bill Clinton) aux forces spéciales de Serbie.

De l'autre côté de la route, face au Mémorial et à l’immense cimetière piqué d'enfilades de stèles blanches, s’étalaient les vastes hangars d’usine de ce qui fut le complexe onusien mandaté pour protéger la zone de sécurité de Srebrenica. C'est là que le sort de la foule fuyant les forces de Ratko Mladic fut scellé.

"Plus jamais ça"... mais encore ?

Dès l'entrée dans les hangars, le gigantisme des espaces dénonce la lâcheté de ceux qui dirigeaient le bataillon hollandais censé protéger la population terrorisée : il eut été possible d'accueillir et de mettre à l'abri les 25.000 réfugiés qui tentent d'échapper à leur tortionnaire (15.000 hommes ayant fui la veille au soir dans la forêt). Mais le colonel Karremans et le major Franken choisirent de boucler le grillage après avoir laissé entrer quelque 4.000 personnes [1] (laissant les autres s'effondrer sur la terre à la belle étoile, et pour nombre d'entre eux se faire égorger dès la première nuit).

Le lendemain, tout en aidant à l’extérieur les forces serbes à trier et séparer les hommes des femmes et des enfants, ils expulsaient les hommes de la base onusienne, les livrant à leurs bourreaux après les avoir délestés de tout objet contondant...

En ce 11 juillet 2015, dans un immense hangar du complexe, une dizaine de responsables politiques ou leur représentant ont défilé sur une tribune pour exprimer une fois de plus leurs regrets, la reconnaissance de leurs erreurs, leur compassion, leur foi dans le Plus jamais ça et dans une Bosnie démocratique et prospère ; soit de pieux vœux sans fondement réaliste ni substances, pures camouflages d’une réalité que le consensus politique se refuse encore d'assumer.

D'une voix chevrotante, Bill Clinton s'est positionné comme le grand réconciliateur, l'ordonnateur du Mémorial, passant sous silence ses erreurs passées. Aucun représentant français ne fut mandaté par François Hollande – ainsi, Srebrenica serait-t-elle, croit-il peut-être, rayée des mémoires. Quant au Premier ministre britannique, il fit représenter la couronne en la personne d'une princesse Anne sobre et élégante sous son chapeau à voilette pourpre.

Pourquoi citer principalement ces trois pays, davantage que d'autres qui furent dignement représentés – notamment la Jordanie, par la princesse Noor, au discours dénué de complaisance ? Parce que les Etats-Unis, la Grande Bretagne et la France ont trahi la population de Srebrenica, la sacrifiant à un accord de paix qui, depuis 20 ans, bride toutes les institutions du pays, boîte de Pandore que tous reconnaissent devoir améliorer, sans que jamais le moindre codicille ne lui soit ajouté.

La France et la Grande-Bretagne agissaient masquées

Durant le génocide, parmi les cinq Permanents du Conseil de Sécurité, la Russie ne se cachait pas d'aider ses frères slaves et orthodoxes, la Chine optait pour une politique purement opportuniste, longtemps les USA ont pratiqué face à leur opinion publique la seule politique du zero dead, tandis que la France et la Grande-Bretagne agissaient masquées, complices du gouvernement de Belgrade.

Dès les premières attaques contre les populations civiles du nord et de l'est de la Bosnie au printemps 1992, la volonté des bigs est de contourner le mot "génocide" [2], ce afin d'éviter les obligations internationales d'agir lorsqu'un génocide est avéré dans un pays membre des Nations Unies, selon la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, – et si nécessaire par la force, selon le chapitre VII de la Charte de l'ONU.

Les raisons de promouvoir la non-intervention à l'encontre de la Serbie sont à la fois politiques et personnelles : les compromissions avec le gouvernement de Belgrade et la corruption avérées ont depuis plus de dix ans [4] été révélées par des journalistes anglais et américains. Par ailleurs, témoin dans trois procès au TPIY, l’ambassadeur vénézuélien à l’ONU, Diego Arria (qui a dénoncé ce qu'il a vu à Srebrenica comme un "génocide au ralenti") a révélé les agissements de la Grande Bretagne de John Major et de la France de François Mitterrand, dont les représentants onusiens cachaient des informations cruciales au non Permanents, allant jusqu'à faire disparaître des mémos avant des réunions cruciales [3].

C'est ainsi qu'une des premières résolutions onusiennes concernant la Bosnie fut votée en septembre 1991, établissant un embargo sur les armes : elle privait de fait les Bosniaques du droit légal de se défendre, tandis que les forces serbes avaient à leur disposition tout l'armement nécessaire à leur action génocidaire. L'objectif de la France et de la Grande Bretagne était clair : voir Milosevic parvenir à ses fins, éradiquer la population dite musulmane d'une république ex-yougoslave nouvellement indépendante, libérée du joug de Belgrade. Soit un État dit musulman, au cœur de l'Europe.

La communauté internationale savait

Depuis les premiers procès du TPIY, les témoignages, les plaidoyers de culpabilité, de même que de nombreux éléments révélés par des journalistes et des observateurs, ce qui s’est effectivement déroulé sur le terrain est à présent reconnu. Ce qui l’est moins est ce que camoufle le déni de politiques et diplomates occidentaux, résumé par une petite phrase récurrente : "On ne savait pas, on ne pouvait pas savoir".

En réalité, ladite communauté internationale a toujours su que le génocide bosniaque était en cours au printemps 1992, et même bien avant : par les interceptions de conversations téléphoniques entre Milosevic, Karadzic et Mladic, et ce dès le premier enregistrement en mai 1991, tous les politiciens et diplomates occidentaux ont connaissance des objectifs des génocidaires. Par les Services, les écoutes, les vues d’avion, les images satellitaires ainsi que les discours de Karadzic (qui dénoncent "l’intrusion de l’islam en Europe" et affirme que "le peuple musulman sera exterminé"), tous savent que des hordes armées par Belgrade ravagent le nord et l’est de la Bosnie, que des camps de concentration et d'extermination y sont ouverts, que des chars se sont enterrés sur les collines autour de Sarajevo, prêts à assiéger et bombarder la capitale. Ils savent et laissent faire.

Pour le génocide de Srebrenica, la prévisibilité des massacres était connue de tous, ils surent dans l’instant qu'ils étaient en cours. Mais aucun n’agira pour prévenir ni stopper les exécutions de masse.

Quant à la hiérarchie onusienne, anticipant la dernière attaque sur Srebrenica, elle a préféré quitter le navire : Boutros Gali, Annan, Akashi, tous oseront affirmer qu'"ils ne pouvaient pas savoir". Par une coïncidence extrême, ils sont tous en voyage, en villégiature ou en weekend musical, laissant seul aux commandes le général français Bernard Janvier, parfait bouc-émissaire offert en pâture depuis quelques semaines par Kofi Annan à la presse américaine.

Des déclarations en forme d'aveux

Mais au fil des ans, ressemblant à des aveux, des paroles lapsus échappent à la volonté partagée d'omerta et nous dévoilent la connaissance que tous avaient des faits. C'est ainsi qu'Alain Juppé, oubliant peut-être l'information (donnée par Mladic lui-même dans la ville conquise, face à une caméra) du tri et de la séparation prochaine des hommes du reste de la population, peut affirmer : "Nous savions que les Serbes ne feraient pas de prisonniers" [5]. En admettant connaître à l'avance le sort des sacrifiés de Srebrenica, Alain Juppé n'énonçait là qu’une part de la vérité.

De même, Richard Holbrooke, qui fut le négociateur américain en Bosnie, a-t-il dévoilé un autre pan de la vérité quand, interviewé par une télévision de Sarajevo lors de la dixième commémoration de Dayton en novembre 2005, il énonce soudain : "J’avais reçu l’ordre de sacrifier Srebrenica, Zepa et Goradze". Entrant en contact avec lui par mail, je lui posai une première question concernant le donneur d’ordre. Sa réponse fut "Tony Lake", soit le conseiller de Bill Clinton à la Sécurité nationale, numéro 3 de la Maison Blanche – qui ne saurait agir que selon les directives du numéro 1...

Et quand je demande à Holbrooke si le sacrifice concernait les seuls territoires ou both les territoires et la population, la réponse apparut en majuscules marines sur l'écran : "BOTH" (voir notre échange de mails filmé ici par la BBC, à 10'30). C’est effectivement ce qui s’est produit : une fois l’enclave tombée sous le dernier assaut de ses assaillants, la population ne saurait être transportée dans des véhicules arborant UN sur leurs flancs : on ne savait pas, on ne pouvait pas savoir. Elle serait sacrifiée aux forces serbes qui, depuis trois ans déjà, l'assiège, l'affame, la fait mourir de froid, de soif, de manque de médicaments et de désespoir, et la bombarde tous les jours.

Dans une autre interview [6], c'est Carl Bildt, le négociateur européen, qui confirme que l'entité serbe de Bosnie, la republica srpska rêvée par Milosevic (soit la moitié de la Bosnie nettoyée de ses enclaves) avait été "négociée fin mai à Belgrade". Bildt est effectivement présent à Belgrade en compagnie de Robert Frasure, le représentant de Richard Holbrooke, auprès de Milosevic le 23 mai 1995.

Ainsi, c'est lors de cette ultime négociation que les enclaves de l'est de la Bosnie (soit les territoires et leur population) furent sacrifiées aux accords de paix de Dayton, passées par pertes et profits, sans plus de considération pour le sort de 60.000 réfugiés, dont celui, fatal, de 8.372 d'entre eux – exécutés en cinq jours. La décision finale fut prise par Bill Clinton, le président français nouvellement élu Jacques Chirac et l'Anglais John Major.

Un incroyable cynisme

Depuis lors, la découverte de carnets de Ratko Mladic en 2010 et la déclassification en 2013 de documents conservés par la CIA, la Maison Blanche, le ministère de Défense américain et la Clinton Presidential Library, ont confirmé le cynisme de ce choix politique.

Ainsi le général français de La Presle qui, lors de mon interview pour "Paris Match" en 2004, fut l'un des derniers témoins à oser prétendre que la chute de l'enclave n'était pas prévisible : "On ne pouvait pas savoir" ; et à s'exclamer, quand je lui citai le nombre des victimes : "On en est à 8.000 maintenant ?".

C'est La Presle qui, mandaté par Jacques Chirac auprès de Carl Bildt durant toutes les négociations en cours avec Belgrade, promettait à Mladic (selon les comptes-rendus de ces réunions dans les carnets de celui-ci) une nouvelle carte de l'entité serbe de Bosnie.

Quant aux documents déclassifiés, ils témoignent de la résignation politique qui prédomine alors chez les dirigeants américains, anglais et français.

D'évidence, la crise dite "des otages", quand environ 400 Casques bleus, depuis longtemps otages potentiels, furent faits prisonniers et filmés à partir du 26 mai, fait partie de la mascarade qui précède l'assaut final. La réaction politique, telle qu'elle est envisagée par Anthony Lake dans un mémo déclassifié, procède de la même logique : une pause dans les frappes aériennes est nécessaire, mais l'opinion publique ne saurait en être informée...

L'apaisement ne passera que par la justice et la vérité

Le 11 juillet 2015, Munira Subasic représentante de l'association Les Mères des enclaves de Srebrenica et de Zepa, qui lutte sur tous les fronts depuis vingt ans afin que justice et vérité clôturent ce génocide, a été conviée à un nouvel entretien avec Bill Clinton, durant lequel elle lui a remis une lettre [7].

Elle demande la déclassification d'une liste de documents, toujours classifiés par l'Administration américaine. Notamment les conversations interceptées entre juin et la mi-juillet 1995 entre Milosevic, Mladic et Perisic (chef de l'état-major de l'armée yougoslave entre 1993 et 1998) ; des documents des archives de la Sécurité nationale américaine, non rendus publics en 2013 – dans la période cruciale entre le 20 juin et le 11 juillet 1995 ; ainsi que l'enregistrement d'une conversation explicite entre Milosevic et Mladic datant d'août 1995, que le vice-Président Al Gore fit entendre à Carl Bildt à la Maison Blanche, afin de lui prouver qu'il savait à quel point Milosevic n'était "pas un ami des occidentaux".

J'ajouterais une demande à cette liste : la déclassification de tout document relatant la négociation à Belgrade du 23 mai 1995, qui scella le sort de Srebrenica.

Alors, peut-être que, dans un monde apaisé par la justice et la vérité assumée, nous pourrons enfin entendre, énoncés avec l'accent de la sincérité, les regrets irrémédiables de ceux qui se résignèrent, il y a 20 ans, à sacrifier une population (martyrisée depuis trois ans dans une prétendue zone de sécurité onusienne) à un médiocre accord de paix – soit la paix à n'importe quel prix humain.

Alors, pour la vingtième commémoration des accords de Dayton en novembre prochain, les dirigeants occidentaux actuels oseront peut-être reconnaître que ce compromis négocié sous le feu des obusiers offrait une victoire à peine déguisée aux fauteurs de guerre, scellait la partition ethnique d'un pays membre de l'ONU, et grippait toutes ses institutions par une décentralisation ubuesque (plus de 200 ministères et 14 parlements...) et un droit de veto dont peut abuser chaque tête du gouvernement tripartite.

Peut-être oseront-ils réviser enfin ce texte inepte qui condamne la Bosnie à un no futur, en poursuivant l'oeuvre des génocidaires et de leurs complices.



[1] Hasan Nuhanovic, survivant du génocide de Srebrenica et auteur de "Under The UN Flag; The International Community and the Srebrenica Genocide"

[2] "Srebrenica, un génocide annoncé", Sylvie Matton, éditions Flammarion. Chapitre "la conspiration du verbe", page 65

[3] "Sleaze, the Corruption of Parliament" de Ed Vulliamy et David Leigh / "Bosnie : témoin du génocide" de Roy Gutman

[4] D’après le texte de Diego Arria, ancien ambassadeur vénézuelien auprès des Nations Unies ayant témoigné au TPIY dans trois procès, dont celui de Milosevic (ici, à partir de la page 17)

[5] Entretien avec l'auteure, Paris, 17 février 2005

[6] Entretien avec l'auteure, La Haye, 8 décembre 2004

[7] Subject: PRESS REALESE:MEETING BETWEEN PRESIDENT CLINTON AND SURVIVORS OF THE SREBRENICA GENOCIDE




Retour à la rubrique


Source/Lien : Nouvel Obs



   
 
   
 
  Collectif VAN [Vigilance Arménienne contre le Négationnisme]
BP 20083, 92133 Issy-les-Moulineaux - France
Boîte vocale : +33 1 77 62 70 77 - Email: contact@collectifvan.org
http://www.collectifvan.org