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« Retour aux années 1990 à l’est de la Turquie ? » Brève critique d’un lieu déjà commun
Publié le : 21-08-2015

Ovipot

Photo: Sol haber portalı

Par Jean-François Pérouse · 20 août 2015

L’est du pays flambe à nouveau depuis le massacre de Suruç du 20 juillet 2015 (voir notre édition du 23 juillet 2015). Ces dernières années, on n’avait pas été témoin d’un tel niveau de violence depuis les journées de début octobre 2014. À ce jour, on compte déjà deux fois plus de personnes décédées que durant cette tragique séquence des 7-12 octobre 2014. Aussi pour beaucoup d’observateurs, on vivrait un « retour au cauchemar des années 1990 » : mêmes premières pages des journaux à grand tirage, mêmes scènes d’enterrement de policiers ou de soldats, mêmes orphelins et veuves en pleurs, mêmes images de bombardement aérien, mêmes défilés de Komando au visage bariolé, même omniprésence du drapeau national, même instrumentalisation politicienne des événements, même rhétorique du martyre et de la vengeance de part et d’autre, mêmes appels à l’unité nationale, mêmes scènes de lynchage….

Pour autant, assiste-t-on vraiment à un « retour aux années 1990 » comme il est souvent dit et écrit, à satiété, dans les médias turcs et étrangers ?

Une dimension urbaine croissante

Il y a une première différence qui tient aux lieux de la violence. Alors que dans les années 1990, le centre de gravité de celle-ci était situé dans les montagnes, les affrontements actuels se déploient aussi en partie dans les villes. Et jusque dans les métropoles de l’ouest (comme le prouvent l’attaque contre le poste de police de Sultanbeyli le 10 août et la mort d’un jeune à Esenler le 18 août). Il y a une raison simple à cela, qui tient au fait que depuis 1990 la population kurde s’est considérablement urbanisée, en partie par la force. Les violences dans les zones rurales ont effet entraîné une migration massive – des déplacements forcés (zorunlu göç) vers les centres urbains du Kurdistan comme vers ceux de l’ensemble de la Turquie. Le très faible nombre de « protecteurs de village » parmi les victimes de cet été peut être considéré comme un indice de cette mutation.

Cengiz Güneş (2015 : 10) considère que le premier soulèvement populaire urbain kurde (serhildan) remonte au 15 mars 1990, à l’occasion de l’enterrement d’un guérillero kurde dans la petite ville frontière de Nusaybin (département de Mardin). Par la suite ces soulèvements urbains protestataires (et non violents) seront liés aux enterrements, au Nouvel An (Newroz) ou aux commémorations des dates du calendrier spécifique du mouvement kurde (27 novembre2 ou 15 août3). Mais dans ces années, les villes ne font que répercuter ce qui se passe dans les zones d’affrontement, quasi exclusivement rurales. Et l’imaginaire du mouvement kurde en armes est alors bien rivé sur la montagne.

Après 2000, le mouvement kurde armé se réorganise pour tenir compte de ces mutations démographiques/sociologiques et déploie avec l’Union des Communautés du Kurdistan (le KCK : Koma Civakén Kurdistan4 ) une stratégie plus franchement urbaine, qui peut en outre s’appuyer sur des pouvoirs locaux aux mains d’un parti kurde légal, qui n’existait pas au même degré dans les années 1990. L’émergence du « Mouvement de la Jeunesse Patriote Révolutionnaire » (YDG-H), acteur central des violences de ces jours, est récente et témoigne bien de cette relocalisation du dispositif combattant5. À cet égard, on peut parler d’une sorte d’intifadaïsation6 de la résistance kurde. Parallèlement à ce glissement vers les centres urbains, un changement dans les méthodes et les répertoires d’action est à noter, qui intègre davantage les nouvelles technologies de communication et en premier lieu le téléphone portable et les réseaux sociaux. D’où les débats sur les suspensions ciblées des réseaux téléphoniques. Certains assassinats « urbains » de policiers ou de militaires (comme celui du 28 juillet 2015 à Şemdinli) rappellent cependant les méthodes du Hizbullah turc dans les années 1990.

Le rôle phare pris par la police

La deuxième différence a trait aux acteurs de la violence. Alors que dans les années 1990 l’armée était au cœur des affrontements et du dispositif sécuritaire – avec les protecteurs de village comme supplétifs – il apparaît que la police a désormais pris les devants. Ce changement s’explique à la fois par le glissement vers les centres urbains évoqué plus haut et par une restructuration des forces de sécurité que les procès Ergenekon ont facilitée orchestrée par les gouvernements AKP au bénéfice de la police (polis) et aux dépens des Forces Armées Turques (TSK). En outre la gendarmerie a été rattachée au ministère de l’intérieur et une redéfinition des responsabilités entre forces de l’ordre a été opérée, qui donne clairement le primat à la police (et notamment aux Équipes d’Opérations Spéciales ou ÖHT). Au cours des années 2000, par une série de décisions, la police s’est vue confier de nouvelles responsabilités à l’est, qu’elle n’avait pas au préalable.

Le chaos extérieur comme ressource pour tous les acteurs

Autre différence importante : dans les années 1990, le contexte extérieur n’a pas été instrumentalisé comme il l’est actuellement par l’ensemble des acteurs de la violence. Si la situation en Irak n’était alors pas brillante, celle-ci n’avait rien à voir avec le chaos syrien actuel. Et surtout les violences en Turquie ne se nourrissaient pas des violences hors de Turquie. À présent, les forces de sécurité utilisent le « prétexte syrien » – quelle atroce expression ! – pour régler des comptes en interne. Et le mouvement kurde armé de Turquie se nourrit symboliquement et matériellement de la résistance du YPG contre l’État islamique en Syrie : des hommes parfois aguerris circulent, des armes sans aucun doute aussi, entre le front « interne » et le front « externe ». C’est cette superposition/indifférenciation des fronts qui est nouvelle. La Syrie est devenue une source de légitimation, une référence omniprésente et un « réservoir » d’armes et de combattants pour le conflit renaissant en Turquie. À cet égard, comme nous le soulignions dans une édition précédente (du 23 juillet 2015), la responsabilité des hommes politiques turcs de tout bord est considérable, qui n’ont pas su faire la différence et se sont complus à confondre les ordres.

Un autre état de maturation de la question kurde ?

Dernière différence majeure : dans les années 1990 la question kurde – sous sa forme négociée n’était pas à l’agenda politique turc, à l’agenda déclaré en tout cas, alors qu’elle l’est sérieusement depuis la fin des années 2000. Malgré toutes les violences actuelles, quelque chose a changé dans la société turque – et dans l’électorat – comme dans l’appareil d’État, qui semble assez irréversible. Certes des réflexes dénégateurs et assimilationnistes subsistent, dont on a actuellement que trop d’illustrations inquiétantes, et que les violences actuelles vont amplement réveiller. Cependant la question a été prise en charge de façon si poussée par l’État turc – jusqu’à ce que des négociations avouées soient initiées avec la guérilla , et par l’opinion publique, qu’un « retour en arrière » qui compromettrait toutes les avancées ne paraît pas possible. Des Turcs (ethniques) ont voté en juin 2015 pour un parti qui est l’avatar des partis légaux kurdes qui dans les années 1990 ne s’adressaient qu’à une frange réduite et ethnique de la population. Cet apparent paradoxe – entre la maturation du « dossier kurde » dans l’agenda politique turc et le retour aux actions violentes – constitue certainement une des caractéristiques de la situation actuelle, finalement assez inédite.

En définitive, on peut dire que deux territoires de violence connectés – la mort dans les montagnes d’un combattant HPG se répercutant sur le terrain urbain quasi immédiatement coexistent désormais. Un territoire hérité des années 1990, qui voit s’affronter forces de sécurité turques (surtout les TSK) et guérilla organisée (HPG) ; et un autre, dont la cristallisation est le fruit de la radicalisation d’une jeunesse qui trouve ses référents, son expérience (et ses armes ?) dans le combat actuel des Kurdes de Syrie. Et si les bombardements de l’aviation turque et les attaques de postes militaires par la guérilla continuent, ce qui se joue dans les villes est nouveau et voit davantage une population jeune – héritière radicalisée des soulèvements/serhildan des années 1990 – livrer une guérilla urbaine en voie de professionnalisation contre les forces de police, devenues l’acteur principal de la résolution musclée de la question kurde selon l’AKP. La déclaration du centre d’information de l’HPG du 18 août 2015 laisse entendre que si la répression des « soulèvements autonomistes7 » de Varto (Gimgin pour le mouvement kurde), Silvan (Farqîn) et Şemdinli (Şemzînan) se poursuit, la guérilla pourrait investir le terrain urbain dont elle s’est tenue éloignée jusqu’à présent. La descente durable8 des combattants des montagnes dans les villes marquerait un changement dont les conséquences sont difficilement anticipables à ce jour… Jamais sans doute le mouvement kurde n’aura été aussi écartelé entre des registres d’action qui à la fois se nourrissent et se contredisent les uns les autres.

Bilan humain provisoire des violences en Turquie (20 juillet-19 août 2015)

Il s’agit d’un bilan provisoire, qui s’appuie sur une compilation de sources écrites (presse et bilans publiés par les parties en jeu) et d’informations circulant sur les réseaux sociaux. Le bilan « officiel » des bombardements de l’aviation turque sur les camps du PKK en Irak du nord n’a pas été pris en compte. Nous avons arrêté (arbitrairement) le décompte le 19 août à 24h.

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Source/Lien : Ovipot



   
 
   
 
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