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Troublée par le voile
Publié le :

Le commentaire de Elif Shafak, lÂ’un des auteurs les plus lus de Turquie

Par Elif SHAFAK*

Le 23 juillet, des millions de Turcs se réveilleront dans une Turquie nouvelle, au lendemain des élections législatives. Difficile de prévoir ce qui va se passer.

La politique turque est pleine de surprises que seuls les étrangers trouvent surprenantes. Aujourd’hui, et cela semble étonner la plupart des étrangers à la Turquie, ce sont les femmes, et non les hommes, qui sont au cœur du débat politique. En effet, dans ces élections, le nombre de femmes candidates de tous les partis a ostensiblement augmenté, tout comme l’activisme politique féminin en général.
Ces élections se tiennent parce que lorsque l’AKP, le parti conservateur aujourd’hui en place, a désigné le ministre des Affaires étrangères Abdullah Gül comme candidat à la présidentielle, l’élite laïque du pays a grincé des dents. Ce n’était pas Gül le problème ; le problème était sa femme. Si Gül avait été élu président, la Turquie aurait eu sa Première dame portant un foulard. Le foulard de l’épouse de Gül a été interprété comme le symbole de changements bien plus sombres à venir. Si la Première dame porte un foulard, affirmait l’élite attachée au principe de laïcité, tout le système séculier pourrait s’en trouver sapé.

Une turbulence politique sans précédent s’est ensuivie, notamment des manifestations sur une échelle jamais vue jusqu’alors. On a évoqué avec fièvre une éventuelle prise de pouvoir militaire et l’armée a de nouveau prouvé qu’elle était un acteur politique majeur.

Tous ces événements ont mis la femme turque sur le devant de la scène. En particulier, les femmes turques modernes et occidentalisées semblaient déterminées à montrer leur opposition à l’existence de « l’autre » femme turque.
Le problème des sexes a toujours été vital dans l’État-nation turc. Le kémalisme (les principes associés au fondateur de la Turquie moderne, Mustafa Kemal Atatürk) est unique parmi tous les mouvements réformateurs musulmans dans le sens qu’il n’a pas seulement transformé la sphère publique, mais également la sphère privée – le domaine des mères, des épouses, des sœurs et des filles. Dans les années 1920 et 1930 – les années du règne d’Atatürk –, la « nouvelle femme turque » est devenue l’emblème du régime moderne et séculier.

La différence entre ce que les Français appellent laïcité et le séculier est davantage qu’une nuance linguistique pour la Turquie, qui a adopté son système kémaliste peu de temps après que la France a mis en place sa république laïque. Les symboles et les références religieux ont en grande partie été retirés de la sphère publique dans ce cas, et la religion est considérée comme une affaire privée. De nombreux Turcs qui vont aux États-Unis pour la première fois sont en effet troublés par sa religiosité. C’est une véritable surprise de voir des symboles et des écrits religieux à l’entrée de bâtiments publics, sur la monnaie ou dans les tribunaux.

En Turquie, le voile n’est pas considéré comme un symbole insignifiant. Quatre-vingts ans après la fondation de la république, le problème avec les femmes voilées est qu’elles ne cadrent pas avec l’image de la femme turque moderne idéale.

À première vue, il semble qu’un énorme fossé mental, culturel et politique divise les femmes turques. Pourtant, quand on y regarde de plus près, ce fossé est une illusion. Dans la vie quotidienne, les deux types de femmes turques sont plus mélangés qu’on ne le pense ordinairement. Il n’est pas inhabituel qu’une sœur porte le foulard et pas une autre, ou qu’une mère le porte et pas ses filles. Il arrive que parmi deux meilleures amies, l’une porte un foulard et pas l’autre. Lorsqu’on se promène dans une rue fréquentée d’Istanbul, on voit des femmes voilées et d’autres tête nue qui se mélangent sans effort, presque naturellement. Pourquoi ne pas imaginer une telle fraternité dans le domaine de la politique ?

Une récente enquête d’opinion montre qu’environ 60 % des femmes en Turquie portent un foulard hors de leur domicile. Cela signifie-t-il pour autant que 60 % portent le voile ? Cela signifie-t-il qu’elles soutiennent toutes le fondamentalisme musulman ? La réponse à ces deux questions est négative.
En tant que romancière, lorsque j’écris en turc, j’utilise plus de huit mots différents pour désigner le foulard. Tous différents. Des femmes différentes portent le foulard pour des raisons différentes. Certaines le portent par habitude, ou pour des raisons plus traditionnelles que religieuses. D’autres sont animées par une motivation politique. Toutes les femmes ne portent pas un foulard poussées par le conservatisme religieux. Et toutes ne sont pas « ignorantes » ou « opprimées ».

Mais cette complexité se perd à cause de la notion de « voile ». Si l’on ne fait aucune distinction et que l’on ignore les nuances, on finit par penser que 60 % des femmes turques portent le voile. Le même sondage, pourtant, révèle que le pourcentage de femmes qui couvrent leur tête intégralement, et davantage pour des raisons politiques que traditionnelles, ne dépasse pas 11 %. Porter attention aux nuances fait une énorme différence – la différence entre affirmer que 60 % des femmes sont voilées et que 11 % le sont.

Cette complexité n’est pas seulement ignorée par les observateurs occidentaux mais aussi par l’élite turque. Parce que le choc des idéologies semble se concentrer sur le corps et les vêtements des femmes, peut-être est-il temps d’arrêter de se demander : « À quoi doit ressembler la femme turque idéale ? » mais de se poser plutôt la question : « Doit-il y avoir une femme turque idéale ? » Après tout, le pluralisme n’est pas seulement un principe politique, c’est un principe qu’une société libre applique aux individus aussi, hommes et femmes.

En Turquie, nous nous demandons depuis plus de 150 ans si l’islam peut cohabiter avec la démocratie occidentale. Après 150 ans d’occidentalisation et de modernisation, la réponse à laquelle nous sommes parvenus est définitivement « oui ». La Turquie est un pays compliqué, aux multiples dilemmes. Ses femmes détiennent à la fois le pouvoir de soigner et d’intensifier ses tensions.

(*) Elif Shafak, l’un des auteurs les plus lus de Turquie, a écrit « The Bastard of Istanbul » et « The Saint of Incipient Insanities ».

© Project Syndicate, 2007. Traduit de l’anglais par Bérengère Viennot.





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Source/Lien : L'Orient-Le Jour



   
 
   
 
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