Aujourd'hui : Mercredi, 11 décembre 2019
 Veille Media Contact



 
 
 
 

 
 
 
Dossier du Collectif VAN - #FreeOsmanKavala ! Liberté pour #OsmanKavala !
PHDN
Rejoignez le Collectif VAN sur Facebook
Cliquez pour accéder au site Imprescriptible : base documentaire sur le génocide arménien
Observatoire du NĂ©gationnisme
xocali.net : La vérité sur Khojali !
Cliquez ici !

Imprimer dans une nouvelle fenętre !  Envoyer cette page ŕ votre ami-e !
 
Les Alévis de Turquie, une autre manière de vivre l’islam
Publié le :

Traduit par Vincent Doumayrou
Publié dans la presse : 1er août 2007
Mise en ligne : vendredi 20 juin 2008
Sur la Toile

Ils sont musulmans mais nÂ’ont pas lÂ’obligation des cinq prières quotidiennes. Ils cĂ©lèbrent leurs cĂ©rĂ©monies religieuses en dansant, avec de la musique, dans un lieu autre que la mosquĂ©e, femmes et hommes assis cĂ´te Ă  cĂ´te. Ce sont les Turcs alĂ©vis, souvent appelĂ©s kizilbaş ou « tĂŞtes rouges ». Faute de donnĂ©es officielles, on estime que les AlĂ©vis seraient entre 10 et 15 millions, sur une population totale dÂ’environ 70 millions en Turquie. Portrait dÂ’une communautĂ© souvent ostracisĂ©e par les pouvoirs, mais qui milite pour que ses droits soient reconnus dans une Turquie ouverte sur lÂ’Europe.

Par Fabio Salomoni

D’un point de vue ethnique et linguistique, les Alévis sont pour la plupart des Turcs, même si l’élément kurde parmi eux n’est pas négligeable, de l’ordre de 15 à 20 %, non plus que l’élément tzigane.

Durant la plus grande partie de leur histoire, les AlĂ©vis ont Ă©tĂ© surnommĂ©s les kizilbaş, ou « tĂŞtes rouges », un terme considĂ©rĂ© aujourdÂ’hui comme pĂ©joratif. Leur hĂ©tĂ©rodoxie très marquĂ©e pose problème pour qui voudrait les classer dans lÂ’un des principaux courants de lÂ’Islam.

En effet, on ne peut pas dire qu’ils appartiennent au courant sunnite, qui comprend la grande majorité des musulmans turcs, ni dire qu’ils appartiennent au courant chiite, qui ne concerne en Turquie qu’une petite minorité de Turcs azéris perdus dans des bourgades à la frontière nord-est du pays.

Certes, de nombreux éléments rattachent la tradition chiite à l’univers alévi, comme le culte dont fait l’objet le neveu de Mahomet, Ali, les célébrations du martyre d’Hussein subi lors de la bataille de Kerbala, précédées par une période de jeûne rituel, durant les dix premiers jours du mois de muharrem, distinct du jeûne sunnite du ramadan. Les Alévis ne se considèrent pourtant pas comme chiites et ne mettent pas en avant de liens particuliers avec le monde chiite.

Un islam hétérodoxe

Les Alévis semblent en fait représenter une version de l’Islam liée à la complexité culturelle de l’espace géographique anatolien et aux vicissitudes qu’il a traversées. Il n’est donc pas étonnant qu’on y retrouve des traces d’influences de traditions religieuses et culturelles différentes. En premier lieu, des éléments liés à la tradition chamanique des nomades turcs de l’Asie centrale, ainsi que le manichéisme, le bouddhisme et même le christianisme. Le principal trait de l’alévisme turc semble donc être l’hétérodoxie.

Un certain nombre de particularitĂ©s sur le plan de la doctrine, des rites religieux et de la sociologie sont très frappantes quand on fait la comparaison avec les traditions chiite et sunnite. Il nÂ’y a pas de mosquĂ©e dans les villages alĂ©vis, elles sont remplacĂ©es par un espace appelĂ© cemevi, littĂ©ralement « maison de la communautĂ© ». Les cĂ©rĂ©monies cĂ©lĂ©brĂ©es dans les cemevi sont très particulières, du fait de la participation des femmes et de la place de premier plan quÂ’y occupent la musique et la danse. La figure du dede, leader spirituel qui tire sa lĂ©gitimitĂ© de la descendance directe de sa famille de celle du prophète Mahomet, est très importante. La consommation dÂ’alcool est tolĂ©rĂ©e et avĂ©rĂ©e dans les rĂ©unions de la communautĂ© – quÂ’on appelle sohbet, « conversation ». La thĂ©ologie insiste particulièrement sur lÂ’expĂ©rience religieuse comprise comme recherche individuelle, intĂ©rieure, et rĂ©vèle des liens Ă©troits avec la tradition mystique du soufisme. La dĂ©votion inconditionnelle des AlĂ©vis turcs va dÂ’ailleurs prĂ©cisĂ©ment Ă  un saint derviche, Hacıbektaş Veli, originaire du Korasan, un des berceaux du mysticisme musulman, qui a vĂ©cu en Anatolie centrale au XIIIe siècle.

Pour se faire une idée de cette dévotion, il faut voir les centaines de milliers de pèlerins qui visitent chaque année la tombe du saint. Dernière chose, les origines nomades de la population alévi expliquent la rareté relative des textes écrits, excepté le Coran, et l’importance attribuée à la tradition orale dans la conservation et la transmission du patrimoine théologique et rituel de la communauté.

Une communauté discriminée

Or, c’est bien ce caractère hétérodoxe qui a fait des Alévis, sous l’Empire ottoman, un objet permanent de soupçon et de méfiance. Le pouvoir central ottoman s’identifiait à la tradition sunnite et a toujours considéré les Alévis comme une cinquième colonne du chiisme persan, ce qui en a souvent fait l’objet de discrimination et de violences. En réaction, les Alévis ont choisi la voie du « vivons heureux, vivons cachés », et se sont installés en Anatolie centrale, région rurale et montagneuse éloignée des points de force du pouvoir ottoman qu’étaient les centres urbains.

Les milieux populaires sunnites se sont souvent méfié des Alévis, souvent considérés comme non-musulmans, et de leurs pratiques considérées comme immorales et obscènes. On les a par exemple souvent soupçonnés de se livrer à des rites orgiaques, à cause de la cohabitation des hommes et des femmes durant les cérémonies religieuses.

Cette tradition de discrimination a parfois dégénéré en vagues de violence ouverte. Il n’est donc pas étonnant que les Alévis aient été des soutiens parmi les plus enthousiastes du projet républicain d’Atatürk, dont le but était de fonder un État laïc où les affaires religieuses seraient confinés à la sphère privée. Atatürk représentait aux yeux des Alévis la perspective de voir finir les discriminations que la majorité sunnite leur avait fait subir. Ils l’ont d’ailleurs souvent comparé au neveu du prophète Ali.
Découvrez notre cahier « Les islams des Balkans »

Dans les faits, l’avènement de la République d’Atatürk n’a pas tenu toutes ses promesses et n’a pas mis fin aux problèmes de la communauté alévie. L’État turc a continué à s’identifier à la tradition sunnite et à en faire la porteuse exclusive de légitimité islamique. Au cours des turbulences politiques et sociales que la Turquie a traversées, notamment dans les années 1970, les Alévis étaient souvent engagés dans les organisations de la gauche laïque et ont encore fait l’objet de violences, en particulier lors des pogroms de Corum et de Maras, les plus violents, qui ont fait plusieurs dizaines de victimes.

En même temps, la communauté alévie connaissait des changements fondamentaux sur le plan sociologique. De profonds processus d’émigration intérieure ou étrangère ont progressivement désagrégé sa structure rurale traditionnelle, avec le risque de voir disparaître sa spécificité culturelle. Dans les années 1990, dans le contexte d’une montée de l’Islam politique, les Alévis ont à nouveau été la cible d’hostilité et de violence. En 1993 à Sivas, dans l’Anatolie centrale, trente artistes et intellectuels alévis sont morts dans l’incendie, déclenché par des militants sunnites, de l’hôtel dans lequel ils s’étaient réunis pour une série de manifestations culturelles. Le « massacre de Sivas » constitua pour la communauté alévie une sorte de point de non-retour, la prise de conscience de la menace de destruction qui planait sur cette communauté, ce qui a déclenché un processus de redécouverte identitaire.

Le renouveau et les revendications des Alévis

Le renouveau alévi a donné naissance à un vaste réseau d’associations, souvent dans les milieux de l’émigration en Europe de l’Ouest. Elle ont pour but l’organisation d’un corpus doctrinaire, de cours de religion, la construction de nouveaux lieux de prière ainsi que la revitalisation de la tradition musicale et culturelle de la communauté.

L’aspect le plus remarquable de ce renouveau est sans doute le caractère revendicatif qu’il a pris dans la vie publique. Ces mouvements n’ont pas manqué de dénoncer les tentatives de l’État d’assimiler les communautés alévies – l’État est allé jusqu’à empêcher la construction de mosquées dans leurs villages. En outre, les Alévis mettent en avant depuis longtemps une série de revendications qui remettent en cause la conception traditionnelle de la laïcité de l’État turc et ses liens avec le monde sunnite.

Parmi ces revendications, citons la reconnaissance du cemevi comme lieu de culte officiel au même titre que la mosquée, la réforme de la Direction des affaires religieuses, la structure étatique qui contrôle et gère les activités religieuses du pays, accusée de ne représenter que l’Islam sunnite et l’abolition des cours obligatoires de culture religieuse dans les écoles, qui ignorent la réalité alévi ou même la dénigrent.

Les Alévis ont aussi porté ces revendications auprès de l’Union européenne. Ainsi, grâce au militantisme alévi, l’avenir européen de la Turquie se joue aussi autour des relations entre l’État turc et sa population.




Retour Ă  la rubrique


Source/Lien : Le Courrier des balkans



   
 
   
 
  Collectif VAN [Vigilance Arménienne contre le Négationnisme]
BP 20083, 92133 Issy-les-Moulineaux - France
Boîte vocale : +33 1 77 62 70 77 - Email: contact@collectifvan.org
http://www.collectifvan.org