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Conte de Noël
Publié le :

24 décembre 2008

Fait sans précédent en Turquie où la négation du génocide arménien est un dogme national et une propagande d’État, où l’expression de voix dissidentes est suivie de procès, de campagnes de presse véhémentes ou même de tentatives d’assassinat, une pétition intitulée « Nous demandons pardon [aux Arméniens] », lancée le lundi 15 décembre au matin sur Internet *, rencontre un succès considérable. À l’heure où nous écrivons, près de 15 000 personnes ont signé un texte qui dit en substance : « Ma conscience ne peut accepter que l’on reste indifférent à la Grande Catastrophe que les Arméniens ottomans ont subie en 1915, et qu’on la nie. Je rejette cette injustice et, pour ma part, je partage les sentiments et les peines de mes sœurs et frères arméniens et je leur demande pardon. »

Si la pétition préfère, à celui de génocide, le terme de « Grande Catastrophe » par lequel une majorité d’Arméniens qualifie l’extermination d’un million d’entre eux durant la Première Guerre mondiale, elle n’en est pas moins capitale pour l’émergence en Turquie d’un nouveau rapport au passé choisissant désormais de l’assumer jusqu’aux pages les plus tragiques et les plus refusées. Et cette décision de regarder en face toute l’histoire permet non seulement de sortir d’une pathologie du passé mais aussi de réunir les Turcs autour d’une conception de la nation qui ne serait plus la seule et très fictive « race turque ». La pétition du 15 décembre est en effet un acte pour l’avenir parce que ses signataires, en décidant de prendre en charge l’histoire et la souffrance des Arméniens, dessinent une nation plurielle dans laquelle les minorités, qu’elles soient confessionnelles (les arméniens, les grecs, les juifs, par exemple), ethniques (les alévis, les kurdes, ou les arabes au sein de l’islam), ou même sociales (les femmes divorcées, les jeunes filles, les homosexuels, ..) participeraient pleinement, librement, à l’identité turque. C’est donc un engagement démocratique majeur que viennent d’accomplir des élites d’un pays dont on décrète pourtant régulièrement, comme en France, son incompatibilité avec l’esprit européen et l’archaïsme de sa société

Cette pétition sÂ’inscrit bel et bien dans une volonté démocratique qui nÂ’a cessé de sÂ’affirmer depuis la libéralisation de la Turquie tentée par le premier ministre Turgut Özal à partir de 1984, lorsque les généraux putschistes de 1980 durent renoncer à leur dictature militaire. Elle est principalement animée par des écrivains, des journalistes, des artistes, des enseignants et chercheurs, des chefs dÂ’entreprise et des économistes aussi, et cela à lÂ’exclusion presque complète des acteurs politiques souvent corrompus ou prisonniers du nationalisme comme lÂ’actuel premier ministre Erdogan. Ces engagements sont éminemment périlleux. Les exécutions « extra-légales », commises par les forces de lÂ’ordre ou des bandes criminelles de lÂ’ « État profond », se montent depuis 25 ans à plusieurs centaines dÂ’intellectuels. Hrant Dink, directeur du journal turco-arménien Agos, a été assassiné par un jeune fanatique manipulé par lÂ’extrême droite. Le Prix Nobel de littérature Orhan Pamuk a été contraint à lÂ’exil pour avoir lui-même rappelé le destin tragique des arméniens de lÂ’Empire en 1915 et des kurdes dans « la guerre de trente ans » (une expression dÂ’un autre écrivain turc, Yaṣar Kemal) que leur livre lÂ’armée turque dans le sud-est du pays.

Ce n’est donc pas un hasard si les initiateurs de la pétition se comptent parmi les plus tenaces et les plus courageux de ces acteurs de la liberté. Si leurs combats se centrent souvent sur la défense de principes fondamentaux comme la liberté d’expression ou l’indépendance de la justice, elles endossent aussi des causes apparemment plus singulières mais qui contribuent pourtant à faire progresser décisivement la démocratie dans une partie de la société turque. Un tournant s’opéra en 2005. 500 intellectuels déclarèrent d’abord refuser l’idéologie « raciste » et « porteuse de haine » des nouveaux manuels scolaires dans leur approche des minorités. Puis 200 d’entre eux signèrent une lettre contre le nationalisme et la violence qu’il engendrait dans toute la société (Le Monde, 13 avril 2005). Un nombre grandissant choisit de réagir systématiquement aux menaces de l’ultra-nationalisme tout en accentuant leur soutien à l’ouverture de l’histoire et à la reconnaissance de la diversité culturelle. Lorsque Hrant Dink, le symbole de cette Turquie plurielle et intellectuelle fut assassiné le 19 janvier 2007, la mobilisation massive témoigna que leurs efforts n’étaient pas vains. À Istanbul, plus de 100 000 personnes, affichant les slogans « « Nous sommes tous Hrant Dink », « Nous sommes tous arméniens », suivirent le cercueil du journaliste qui avait cru à la réconciliation arméno-turque par la révélation d’une histoire partagée et la conquête de la démocratie.

La pétition du 15 décembre 2008 couronne aussi les efforts d’historiens turcs engagés dans un travail de connaissance, non seulement du génocide arménien mais aussi de la Première Guerre mondiale en Orient et de l’histoire même de la Turquie moderne et de son fondateur. Une véritable histoire politique du contemporain se met en place en Turquie, chose impensable il y a encore dix ans, et elle rejoint l’œuvre d’autres chercheurs en sciences sociales attachés à la compréhension des pratiques collectives et individuelles d’une société riche et complexe, bien loin des dogmes hérités d’une idéologie que le « Père des Turcs » et ses héritiers avaient rêvé de figer éternellement dans le marbre. Du reste, la formulation de la pétition, qui insiste sur le sujet s’engageant personnellement, traduit l’affirmation d’une conscience de citoyen libre dans un pays qui le deviendra.

Les premiers signataires, ceux qui par leur nom entraînèrent en quelques jours des milliers de signatures, décrivent cette Turquie démocratique, de Cengiz çandar qui fut le conseiller de Turgut Özal (lui-même favorable à la reconnaissance du génocide arménien) au grand poète Murathan Mungan et au politiste Baskin Oran, auteur d’un rapport explosif en 2005 sur la situation des minorités en Turquie et le concept nécessaire de « citoyen de Turquie », en passant par des personnalités essentielles dont de nombreuses femmes comme l’avocate Fethiye çetin qui raconta dès 2004 le destin caché de sa grand-mère, orpheline arménienne dans une famille turque, ou la chanteuse et actrice Deniz Türkali, voix fragile d’une Istanbul d’entre les cultures. L’honneur des intellectuels turcs se conjugue aujourd’hui au féminin, preuve supplémentaire que le pays est sur la voie d’un changement profond. L’Europe a éminemment le devoir de soutenir ces avant-gardes qui demeurent encore très vulnérables, face au pouvoir de l’ultra-nationalisme qui s’est aussitôt mobilisé après la publication de la pétition « Nous demandons pardon ».

Vincent Duclert, EHESS

* www.ozurdiliyoruz.com

Rédigé à 06:21




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Source/Lien : La Recherche



   
 
   
 
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