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La littérature arménienne entre Orient et Occident
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Article de Valentina CALZOLARI

La découverte de l'alphabet et le début de la littérature arménienne

Par sa situation géographique et géopolitique, l'Arménie s'est toujours trouvée au croisement du monde oriental et du monde occidental. Tout au long de son histoire, elle a réussi à mêler et à unir les apports de l'Orient et de l'Occident et à développer une civilisation originale, fruit d'un échange constant avec les peuples voisins. Á l'aube du Ve siècle, époque marquée par le début de l'alphabétisation et de la littérature arméniennes, le royaume d'Arménie était, depuis un siècle déjà, un État officiellement chrétien. À cette époque, un ancien secrétaire de la cour royale, Machtots, décida d'abandonner la vie publique pour mener une existence d'ermite. C'est dans un canton périphérique du royaume, le Goght'n, que Machtots décida de se retirer. Comme le rapporte son biographe Korioun, dont la Vie de Machtots se situe vers 443, Machtots découvrit à sa grande consternation qu'une large partie de la population du Goght'n demeurait encore païenne. Il en allait de même dans d'autres régions de l'Arménie. Machtots commença alors à chercher un moyen de mettre fin à cette situation. La solution apparut enfin à ses yeux : pour permettre aux Arméniens d'avoir accès à la Parole de Dieu et pour parachever ainsi l'évangélisation du pays, il fallait trouver un système d'écriture apte à reproduire les sons de la langue arménienne afin de traduire la Bible en arménien et de prêcher directement dans cette langue. L'entreprise d'alphabétisation de l'Arménie, ainsi que le commencement de sa littérature, sont ainsi directement associés à une mission évangélique. En effet, comme le dit Korioun, immédiatement après la mise au point de l'alphabet arménien, Machtots et ses disciples « se mirent au métier d'évangélisateur », qui consistait à « traduire, écrire et enseigner » les textes sacrés (XI.1).

Les Arméniens traduisirent tout d'abord la Bible ; suivirent les oeuvres exégétiques des Pères de l'Église grecque et syriaque ainsi que les collections liturgiques nécessaires pour l'office du culte. Dès lors, les Arméniens n'eurent plus besoin de « mendier » auprès d'autres communautés et d'autres systèmes linguistiques les formes de transmission écrite nécessaires pour la propagation de leur foi. La mise par écrit, en arménien, des textes fondateurs du christianisme révèle une volonté d'autonomie culturelle en même temps que religieuse par rapport à l'Iran zoroastrien qui régnait sur l'Arménie orientale depuis 387-390. Les premiers textes de la littérature arménienne furent donc dictés par le rejet du modèle perse, de plus en plus assimilateur mais aussi par la volonté des lettrés, du clergé et du roi arméniens de forger une identité ethnique à travers la création de symboles identitaires.

D'après les anciens historiens arméniens, l'histoire du pays devint réellement digne d'être inscrite dans les annales à partir du moment où ses habitants optèrent pour le choix chrétien - un choix qui les fit entrer de plein droit dans l'histoire sainte. Pour Korioun, au temps de Machtots, le pays d'Arménie devint enfin en tous points « bienheureux, envié et prodigieux » (XI.3). Ce « bonheur » était celui d'une contrée qui avait été la bénéficiaire de la plus haute manifestation de la grâce de Dieu. Aux yeux de cet historien, la création de l'alphabet fut le résultat d'une révélation divine ainsi qu'un signe puissant de l'élection du peuple arménien. Korioun considère que Moïse recevant de Yahvé les Tables de la Loi est comparable à Machtots recevant le « don divin de l'écriture » qui allait permettre au peuple arménien d'avoir accès à la Parole. L'historiographie arménienne ancienne, dont Korioun fut le chef de file, est en grande partie orientée selon cette perspective : elle relate l'histoire de l'Arménie en termes de nouvelle alliance avec le Seigneur.

En plus de l'oeuvre de Korioun, il convient de citer l'Histoire de l'Arménie attribuée à un certain Agathange, consacrée aux circonstances de la conversion et à la fondation de l'Église arménienne au début du IVe siècle. Avec Agathange, la conscience qu'a l'historien de l'importance de son oeuvre se précise. Comme le prologue et l'épilogue le laissent entendre, Agathange estime que, en gravant le mémorial écrit des événements, bons comme mauvais, de l'histoire arménienne, il offre à ses compatriotes un moyen privilégié de consolider une certitude fondamentale : celle de la stabilité de l'Alliance entre eux et le Seigneur. L'écriture de l'Histoire est destinée à laisser en legs aux générations de demain les livres qu'elles pourront questionner afin d'y trouver la réponse sur leur place dans l'histoire sainte (§ 15). Fortes de cette confiance, elles « mettront en Dieu leur espérance » et seront récompensées par le renouvellement de la promesse d'élection de la part du Seigneur (1).

Aux premiers siècles de la littérature arménienne, l'historiographie du pays est composée, pour l'essentiel, d'oeuvres consacrées à l'histoire nationale. Désireux de construire des liens identitaires, les premiers historiens oeuvrèrent à la recherche des racines du peuple arménien et contribuèrent à présenter l'histoire de l'Arménie comme l'histoire d'un peuple à l'identité cohérente et uniforme - une idée trompeuse pour l'époque mentionnée. Parmi les autres oeuvres historiographiques anciennes, rappelons brièvement le récit d'Élisée (Ve siècle ? VIe ?), consacré aux guerres de religion du milieu du Ve siècle et, spécialement, à la résistance des Arméniens qui, sous la houlette du général Vardan Mamikonian et de ses compagnons, luttèrent contre l'imposition forcée du mazdéisme de la part des Iraniens.

Le récit d'Élisée eut un fort impact sur l'imaginaire des Arméniens de l'époque moderne. Au XIXe siècle, dans la poésie de l'époque romantique (Gh. Alichan, B. Dourian, R. Patkanian, etc.), la lutte du général Vardan fut présentée comme le modèle même de la résistance héroïque contre le dominateur étranger. Après la Catastrophe, la résistance extrême jusqu'au « martyre », telle que les historiens anciens la décrivent, devint un élémentde comparaison puissant dans la littérature arménienne detémoignage (par exemple dans Le Golgotha arménien de Mgr G. Balakian) (2). Dans un contexte différent, l'exemple de l'endurance et de l'activité des veuves des nobles arméniens disparus dans la guerre du Ve siècle fut repris pas la littérature féministe arménienne du XIXe siècle comme exemple du rôle actif que la femme peut jouer dans la société (3). Lors d'une conférence prononcée dans la Salle des ingénieurs civils, à Paris, le 17 janvier 1920, Zabel Essayan exalta « le rôle de la femme arménienne pendant la guerre » (4), rappelant qu'aux jours de l'adversité les femmes arméniennes « redevinrent les dignes soeurs de ces dames arméniennes du Ve siècle, dont l'attitude admirable [avait été] transmise par l'historien Élisée ». Il est intéressant de remarquer que le modèle ancien, puisé dans le patrimoine littéraire national, est évoqué par Essayan en même temps que le modèle contemporain des « soeurs d'Occident » - un double paradigme qui suggère que les Arméniens peuvent trouver dans le bagage hérité du passé la force qui leur permettra de « marcher au même pas » que les voisins occidentaux, pour reprendre l'expression de Essayan. Au-delà des exemples particuliers, qui pourraient être multipliés, remarquons encore que l'historiographie arménienne ancienne, dont les racines se trouvent aux origines mêmes de la littérature arménienne, constitua aussi un modèle pour les écrivains de la première génération de la diaspora, qui furent confrontés à de nouveaux défis identitaires. C'est « sur la terre de l'art », et à travers l'écriture (le roman), que ces écrivains (Chahnour, Vorpuni, Chouchanian, Nartouni dans ses essais théoriques) essaieront de trouver une nouvelle « patrie spirituelle » (Sarafian), faute de pouvoir se rapporter à une patrie territorielle perdue à jamais (5).

Après les premières oeuvres de l'époque classique et post-classique, le genre historiographique continua de constituer un genre narratif privilégié. De l'histoire nationale, les historiens passèrent à une perspective universelle, en suivant le modèle inauguré par Moïse de Khorène (Ve siècle ? VIIIe ?) : la recherche des racines des Arméniens peut être menée à partir du début de l'humanité elle-même, et notamment à partir des généalogies bibliques. Dans les oeuvres de l'époque arabe et, encore plus tard, au Moyen-Âge, l'histoire de l'Arménie fut insérée dans un cadre plus général. On passa ainsi des Histoires de l'Arménie (titre de la plupart des oeuvres de l'époque classique) à L'Histoire universelle (6).

L'introduction des oeuvres profanes et des sciences en Arménie

D'abord essentiellement religieuse, l'activité des « écoles » de traduction arméniennes sut néanmoins s'ouvrir très tôt à d'autres courants. Grâce à la fréquentation des « Hautes écoles » grecques de l'Antiquité (Athènes, Antioche, Alexandrie, Constantinople), les Arméniens se familiarisèrent avec les manuels d'étude en usage dans ces centres culturels ; ils commencèrent ainsi à les traduire dans le but de favoriser, en Arménie aussi, la création d'un cursus studiorum. La traduction des oeuvres grecques des arts du trivium (grammaire, rhétorique, dialectique et, plus généralement, philosophie) se développa surtout aux VIe-VIIIe siècles. Cette activité de traduction, que l'on appelle « École hellénisante », témoigne en même temps de la vitalité de la transmission de l'héritage grec à la périphérie de l'Empire.

Les anciennes traductions des oeuvres des philosophes grecs qui se trouvent à la base de la pensée occidentale - Platon, Aristote, Porphyre, etc. - constituèrent les fondements de la spéculation scientifique originale de l'Arménie, qui s'affirma surtout au Moyen-Âge (7). Parmi les oeuvres qui influencèrent l'essor de la philosophie arménienne, une place de choix revient aux commentaires grecs sur la logique aristotélicienne attribués à David, philosophe actif au sein de l'école néoplatonicienne d'Alexandrie dans la deuxième moitié du VIe siècle (8). Selon la tradition arménienne, David faisait partie de ces jeunes gens qui partirent pour l'étranger afin de parfaire leur formation dans les écoles grecques. De retour en Arménie, il mit à profit sa maîtrise de la logique aristotélicienne pour défendre les positions dogmatiques de son Église. Impossible à mettre en défaut lors des querelles théologiques ainsi que dans la maîtrise de la langue grecque, il mérita l'épithète d'« Invincible ».

L'introduction du savoir byzantin en Arménie fut consolidée au VIIe siècle par Anania Chirakatsi, auteur d'un ouvrage encyclopédique dans lequel, d'après des sources arméniennes médiévales, il aurait recueilli tout le savoir qui avait été amassé auparavant « chez les Chaldéens » comme « chez les Grecs ». L'Arménie lui doit l'introduction des arts du quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, astronomie). Anania prônait une approche ouverte à l'égard des positions des savants païens. Tout en soulignant la supériorité de l'autorité des Écritures, il admit la nécessité de recourir aux livres des païens, considérant que les observations qu'ils avaient accumulées lors de leurs voyages étaient indispensables pour combler les insuffisances de la Bible et pour reconstruire la géographie et la cosmologie (9). Quelques siècles plus tard, Mékhithar Hératsi affirmera avoir dû chercher auprès des sages arabes, perses et grecs les informations nécessaires pour écrire son traité médical sur Le Soulagement des fièvres (1184). Les sciences peuvent donc s'enrichir de l'apport des païens.

Théologie et arts libéraux dans les monastères arméniens médiévaux

C'est dans les monastères de l'Arménie médiévale, à l'époque du royaume de la dynastie bagratide (884/5-1045) et du royaume de la dynastie des Artsrouni, dans le Vaspourakan (908-1021), que le cycle complet des sept arts libéraux fut établi. Après la phase de déclin entraînée par la période des invasions arabes (VIIe-IXe siècle), les monastères de l'époque bagratide furent à l'origine d'un nouveau et brillant essor culturel. Au nord de l'Arménie, dans le monastère de Sanahin, l'école monastique fut réorganisée par le savant Grigor Magistros (990-1058), le premier lettré laïque de l'histoire littéraire arménienne. Celui-ci édita et adopta l'oeuvre d'Anania, qui était tombée dans l'oubli pendant la période de la domination arabe. Toujours au Xe siècle, dans le Vaspourakan, la renaissance de l'enseignement encyclopédique eut lieu dans le monastère de Narek, sous l'impulsion de son fondateur, Anania Narékatsi (? 978). Plus tard, aux XIIIe-XVe siècles, dans les monastères de Haghbat, Gladzor et Tat'ev, que l'on a pu comparer à des « Universités », les listes des oeuvres mises au syllabus furent bien établies. Dans les programmes d'enseignement, les sciences profanes (trivium et quadrivium) se joignirent aux sciences sacrées et, ensemble, contribuèrent à la parfaite formation du vardapet (docteur en théologie).

La figure la plus représentative de l'école monastique de Tat'ev au XIVe siècle fut sans doute celle de son supérieur, Grigor (1344-1409). Commentateur des Psaumes et d'Isaïe, ainsi que d'Aristote et de Porphyre, Grigor Tat'évatsi est encore considéré de nos jours par l'Église arménienne comme le principal théologien de l'Arménie médiévale et le plus grand défenseur de l'autonomie dogmatique de son Église qui, à cette époque, fut confrontée à de nouveaux défis. Au XIVe siècle, la prédication de missionnaires franciscains et dominicains avait, en effet, rencontré la faveur de cercles arméniens « uniates » et avait fait peser sur l'Église arménienne le danger d'une infiltration des dogmes et des pratiques liturgiques de l'Église catholique. Au sein des monastères de Gladzor et de Tat'ev, les armes de la logique s'aiguisèrent, à travers une importante activité inédite de commentaire de la logique aristotélicienne, qui permit de développer les argumentations nécessaires pour combattre les positions adverses.

La poésie médiévale arménienne: rencontre avec Dieu et « découverte » de l'amour sensuel

À la différence de la littérature grecque ancienne, dont les premières expressions sont constituées de poèmes, la littérature arménienne n'accorda pas, dans sa phase initiale, une grande place à la poésie. Certes, des oeuvres d'historiographie comme celles de Moïse de Khorène et de Fauste de Byzance témoignent de l'existence d'un riche patrimoine épique dont les origines sont antérieures à la conversion au christianisme et à l'alphabétisation de l'Arménie. Il convient également de rappeler la composition d'hymnes sacrées (les charakan), dont les premiers exemples pourraient remonter au Ve siècle. Mais c'est sans conteste au Moyen-Âge que la poésie s'affirma à part entière et trouva l'une de ses manifestations les plus accomplies dans l'oeuvre de Grégoire Narékatsi (ca 951-1005/1010), le grand poète mystique de l'Arménie médiévale.

C'est au monastère de Narek que le moine Grégoire passa toute son existence. Son oeuvre polymorphe comprend plusieurs écrits, mais son ouvrage le plus célèbre reste sans conteste le Livre de la tragédie (ou Livre de lamentations), souvent appelé en arménien tout simplement Narek, par métonymie, ou Matian, le « livre » par excellence. Le Matian se compose de trois parties qui peuvent être interprétées comme des métaphores architecturales renvoyant aux différentes parties d'une église, ainsi que comme les différentes étapes d'un itinéraire spirituel (10). Grâce à cet itinéraire initiatique, l'homme peut s'élever de sa condition faillible et s'approcher de l'état antérieur au péché. Dans cet état, il peut atteindre l'invisible et se trouver face à face avec Dieu. Cette conquête ne constitue cependant pas un acquis stable : elle doit être continuellement renouvelée. Le Matian est ainsi centré d'une part sur cette tension continuelle de l'homme vers Dieu et vers la condition édénique et, d'autre part, sur son désarroi face aux difficultés à se libérer des entraves du péché. Le « moi » qui élève sa prière et qui entretient un « colloque avec Dieu des profondeurs du coeur » se fait en même temps l'écho du drame de l'homme, projeté vers le transcendant mais emprisonné dans la matière et le corps.

La poésie religieuse s'exprima durant tout le Moyen-Âge. Rappelons, parmi d'autres, les oeuvres poétiques de Nersès Chnorhali (1102-1173), qui présupposent l'utilisation systématique de la prosodie. Nersès fut l'auteur, entre autres, d'une histoire rimée de l'Arménie, de plusieurs odes et panégyriques, d'une Élégie sur la prise d'Édesse en vers octosyllabiques, où la ville d'Édesse elle-même, personnifiée, pleure ses fils tombés sous les coups de l'atabeg d'Alep en 1144. Dans le mémorial du poème Jésus, Fils unique de Père, Nersès revendique la valeur de son oeuvre - et de la poésie en général - comme moyen de purification et d'élévation pour l'homme. Afin d'affirmer la pleine légitimité de son oeuvre poétique, il ajoute : « Que personne ne soit scandalisé / de ce que celui-ci est versifié / et qu'il ne croie pas qu'il est profane / comme les chansons d'Aphrodite. » Le modèle n'est pas celui de la poésie antique, mais bien celui du Cantique des cantiques et des Psaumes de David. Nersès se fait aussi le chantre de la parole poétique qui, au même titre que la parole « non rythmée », peut « ouvrir l'esprit » des hommes. Comme il le dit : « Notre nature, en effet, est bien connue : / elle se rassasie vite et s'ennuie ; / à cause de cela la grâce donne au langage / des genres très variés de la parole », raison pour laquelle, continue-t-il, « de la même manière moi aussi j'ai écrit / mon discours poétique sur le papier / pour la joie de l'ami des lettres / et du lecteur bienveillant » (11).

La poésie religieuse ou philosophico-didactique ne fut pas la seule à faire vibrer les cordes de la lyre arménienne médiévale. À la même époque où Nersès appuyait la légitimité de son oeuvre poétique sur l'autorité des Écritures, les « chansons d'Aphrodite » faisaient leur entrée dans la poésie arménienne. Des poètes et troubadours itinérants, les achough, nous ont laissé un riche patrimoine de compositions en langue vernaculaire qui reste encore en grande partie inexploré ; il conviendrait notamment d'étudier l'influence de la poésie persane (12). Les noms et les données biographiques de quelques poètes sont connus ; rappelons ainsi Frik et Constantin de Erznka (XIIIe-XIVe siècle), Arak'el de Siounie et Yovhannès de Telkouran (XIVe-XVe siècle), Grigoris d'Aght'amar (XVe-XVIe siècle), Nahapet Koutchak (XVIe siècle ?) (13). Une grande partie de la lyrique médiévale est cependant anonyme et a connu une transmission orale qui a réussi à traverser les siècles. Ces poèmes insistent parfois sur la dualité entre âme et corps mais, loin de mépriser le corps, ils en exaltent la beauté tout en chantant les joies de la vie terrestre (le vin, l'amour). Celles-ci ne sont pas dépourvues de leurs accidents, comme le chante Nahapet Koutchak (14) « Cette nuit j'étais ivre et ma tête était un peu alourdie par le sommeil. À peine ai-je posé mon crâne sur l'oreiller que ma belle bien-aimée vint à côté de moi. Sa joue posée contre ma joue, elle proteste : "Eh! n'as-tu pas honte ? toi, qui es maître d'amour, tu dors ? !" » Si la vie dans ce monde est passagère, il vaut mieux en profiter. À un fils qui annonce sa décision de quitter le foyer familial, on n'a qu'à souhaiter que le myrte et la rose (allégories de l'amour) fleurissent toujours sur son chemin et que, dans les festins, les verres se remplissent de vin ; bien plus, que la mer tout entière devienne vin et que les navires en soient les coupes.

La tradition des achough se maintint au moins jusqu'au seuil de l'âge moderne. À cette époque, la figure la plus représentative fut celle de Sayat Nova (XVIIIe siècle), qui écrivit en arménien, en géorgien, en turc-azéri et en persan. Poète cosmopolite, il ne manqua pas d'inspirer l'imaginaire du metteur en scène Sergueï Paradjanov qui, comme Sayat Nova, fut un artiste à l'identité polyvalente (15) et qui donna sa version de la vie du poète dans La Couleur de la grenade (1969).

La Cilicie

Combattue en Grande Arménie dans les bastions de Tathev et Gladzor, l'influence de l'Occident catholique fut au contraire bien accueillie en dehors des territoires historiques et, plus précisément, en Cilicie où, suite à la poussée des Turcs Seldjoukides, de nouvelles colonies arméniennes s'étaient implantées à partir du XIe siècle. C'est dans ces terres éloignées de la Grande Arménie que, après la fin du royaume bagratide et du royaume du Vaspourakan, la monarchie arménienne fut restaurée. À partir de 1198, avec Lévon le Magnifique, la Cilicie devint un royaume indépendant qui reçut la bénédiction à la fois du pape Célestin III et de l'empereur Henri VI (16). Ce fut le début d'une époque de liens très étroits avec les royaumes occidentaux qui, à l'époque des Croisades, purent profiter de l'alliance militaire et politique qu'ils avaient passée avec cet avant-poste chrétien en Orient, sans parler de l'importance des privilèges commerciaux accordés par les rois d'Arménie en vue de l'exploitation des ports de Cilicie, étapes obligées pour les commerçants occidentaux dans leurs escales vers l'Orient. La politique religieuse philo-latine fut poursuivie, spécialement à l'époque du roi Ochin (deux synodes organisés en 1307 et en 1317). Des personnalités telles que Nersès Chnorhali (catholicos de 1166 à 1173) et Nersès Lambronatsi (1153-1192, archevêque de Tarse à partir de 1176) se firent par ailleurs les promoteurs d'une politique oecuménique et travaillèrent en vue de l'union avec l'Église byzantine, dont l'Église arménienne s'était définitivement séparée depuis le début du VIIe siècle en se proclamant autocéphale.

L'Orient continua néanmoins d'exercer sa force d'attraction... et à attirer, au sens premier du terme, les rois arméniens jusqu'à la lointaine capitale de l'Empire mongol. Au milieu du XIIIe siècle (1254-1256), le roi Hethoum Ier se rendit auprès de la cour de Gengis Khan, d'où il revint avec un traité d'alliance destiné à protéger le royaume de Cilicie pendant de longues années. Les enluminures des manuscrits, quant à elles, s'enrichirent de personnages à tête de chien qui pourraient être rapprochés des hommes à tête de chien ainsi que des autres êtres fantastiques qui habitent les enluminures des manuscrits médiévaux occidentaux : tel était le semblant des hommes orientaux, selon l'imaginaire médiéval. L'Occident et l'Orient se fondent parfois dans les enluminures ciliciennes, comme dans la scène d'ordination des Évangiles d'Akner, où l'archevêque Jean porte en même temps une mitre latine et un riche habit liturgique reproduisant un dragon de Chine qui évoque les soies importées d'Extrême-Orient (17).

1375 fut l'année fatale de la fin du royaume de Cilicie, tombé aux mains des Mamelouks d'Égypte. Avant de retrouver une Arménie indépendante il faudra attendre plus de cinq siècles et la création par le mouvement de révolution nationale arménien, en 1918, de la République d'Arménie qui, deux ans plus tard seulement, fut annexée à l'URSS.

Diaspora et colonies arméniennes après la chute du royaume de Cilicie

Étrange destin que celui des Arméniens, dont le premier livre imprimé devait voir le jour à Venise au début du XVIe siècle (voir infra) et le premier périodique (Azdarar) à Madras, deux siècles et demi plus tard (1794). C'est entre l'Europe, l'Anatolie et le Caucase (Genève, Van et Tiflis) que les premiers partis politiques furent à leur tour créés, à cheval sur le XIXe et le XXe siècle. Au Bas Moyen-Âge déjà, les contacts avec l'Occident et l'Orient s'étaient intensifiés. Après la chute du royaume de Cilicie, les Arméniens connurent un véritable exode vers l'est (jusqu'aux Indes), le nord (Crimée, Ukraine, Pologne, Transylvanie, Russie, ainsi que dans le Caucase), le sud (Éthiopie, Égypte, Iran) et l'ouest.

En Occident, le nombre des colonies arméniennes se multiplia. Leur rôle fut des plus importants non seulement d'un point de vue commercial mais aussi d'un point de vue culturel. Il suffit de rappeler que c'est à Venise qu'en 1511 (ou 1512) parut le premier livre imprimé : le Ourbatagirk', ou « Livre du vendredi », de Yakob Méghapart (« le pêcheur »). Il s'agit d'un recueil de prières et de textes magiques destiné aux marchands et aux voyageurs qui devaient se prémunir contre les accidents et les maladies pendant leurs périples. À leur tour, les feuillets des manuscrits se remplirent de textes à contenu profane et historique. Rappelons ainsi un recueil copié et enluminé à Bitlis (l'ancienne Baghesh) en 1569-1570, qui conservait les oeuvres historiques d'Agathange et d'Élisée (18). Rappelons encore un manuscrit du XVe siècle contenant des chants populaires, des écrits sur les étoiles et sur l'astrolabe, les signes du zodiaque, des statistiques et des mesures (19). Les marchands arméniens qui sillonnaient les mers reliant l'Orient et l'Occident avaient certes besoin de prières et d'amulettes pour faire face à la malchance et conjurer les périls des voyages, mais ils souhaitaient également se récréer par des chants populaires, scruter les étoiles, avoir à disposition des tables de conversion des mesures.

Parmi les premiers ouvrages imprimés à contenu laïque au XVIIe siècle, se trouvent tout d'abord des livres de calcul et des répertoires pour la conversion des mesures, des poids et des monnaies (Art du calcul, Marseille, 1675 ; Trésor des mesures, des poids, des nombres et des monnaies du monde entier, Amsterdam, 1699) (20). La fonction utilitaire de ces ouvrages entraîna un renouvellement de la langue employée. Au lieu de la langue classique, qui était encore utilisée comme langue littéraire, on commença à utiliser une variante de l'arménien que l'on appelle « langue civile », qui se voulait plus adaptée aux besoins de communication de cette nouvelle classe sociale.

L'entrée dans la modernité

Au seuil du XVIIIe siècle, les Arméniens sont prêts à décoller et à entrer dans la modernité (21). En arménien, on appelle cette époque Veradznunt «Re-naissance» (ca 1700-1840). Ce processus fut caractérisé par plusieurs facteurs, à la fois d'ordre politique, social, économique, linguistique et littéraire, qu'il serait impossible de rappeler ici d'une façon exhaustive. À côté du rôle des communautés arméniennes occidentales déjà évoqué, il convient de rappeler au moins l'importance des communautés arméniennes d'Inde, issues de la migration d'Arméniens provenant d'Iran et en particulier de la Nouvelle Djoulfa, la ville créée suite aux déportations massives des Arméniens de Djoulfa organisées par le Chah Abbas vers 1604-1605. C'est dans les communautés de Calcutta et de Madras que les premières expressions d'une littérature et d'une pensée politique arméniennes furent élaborées au XVIIIe siècle, en grande partie sous l'influence de la philosophie sociale et de l'Illuminisme anglais et français. Les idéaux de Constitution républicaine trouvèrent leur théorisation écrite dans les pages de Movsès Bagramian et de Chahamir Chahamirian ; les premiers projets de Constitution arménienne furent à leur tour esquissés, sous l'influence de Locke et de Montesquieu. L'activité de réflexion fut accompagnée de missions diplomatiques, tout d'abord auprès des souverains occidentaux et, ensuite, après les déceptions éprouvées en Occident, auprès du tsar. C'est dans la Russie tsariste de Pierre le Grand et de la grande Catherine que le « messianisme arménien » plaça alors ses espoirs.

Le Romantisme arménien

Les ferments du Veradznunt devaient conduire au « Réveil » (en arménien, Zarthonk) de la moitié du XIXe siècle. C'est l'époque du Romantisme. Les contacts avec les mouvements occidentaux d'émancipation nationale furent très serrés, favorisés par le fait qu'une partie des intellectuels arméniens avaient étudié dans les universités européennes (Paris, Genève, etc.) et au collège des Pères arméniens mékhitaristes de Padoue (ensuite déplacé à Venise), ou bien avaient pris part aux mouvements révolutionnaires européens. D'un point de vue culturel, il convient de rappeler l'importance des débats animés par la presse, la fondation de nombreuses sociétés culturelles, ainsi que la création d'un réseau scolaire de plus en plus étendu qui allait comprendre plusieurs écoles laïques à côté des écoles de paroisse. Le processus de sécularisation de la culture déjà entamé dans la période du Veradznunt s'affirme de façon plus considérable encore et trouve plusieurs formes d'expression, tant au niveau socio-politique qu'au niveau culturel.

D'un point de vue littéraire, le Zarthonk est l'époque qui voit la naissance d'une littérature en langue moderne. Après des siècles d'utilisation de l'arménien classique comme langue littéraire, et suite à plusieurs débats qui animèrent le monde intellectuel, l'arménien moderne reçut ses lettres de noblesse et entra de droit dans l'arène littéraire, dans ses deux variantes, occidentale et orientale. Dans le Caucase, le premier auteur à abandonner l'arménien classique comme langue littéraire fut Kh. Abovian qui, dans le roman historique Les Plaies d'Arménie (1858), utilisa le dialecte du village de Kanaker (dans la banlieue actuelle d'Erevan). L'arménien moderne oriental trouva ses premières formes d'expression littéraire dans les romans historiques de Raffi (1835-1888). Au sein de l'Empire ottoman, l'arménien moderne dans sa variante occidentale fut employé de manière massive surtout dans les manuels scolaires, dans la presse et dans les traductions des oeuvres occidentales (Defoe, Walter Scott, Jonathan Swift, Byron, Chateaubriand, Fénelon, Voltaire, Beaumarchais, Eugène Sue, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Jules Verne, George Sand, Lamartine, Abbé Prévost, Alfred de Musset, Goethe, Schiller, Goldoni, etc.) (22). Comme dans les temps anciens, l'activité de traduction permit aux Arméniens de s'ouvrir à d'autres courants littéraires, notamment au Romantisme occidental et, plus tard, au naturalisme et au symbolisme (européen et russe). Les contacts ne se firent pas seulement par l'intermédiaire des livres, mais eurent aussi concrètement lieu, notamment dans les salons littéraires européens, que les Arméniens en exil (Zabel Essayan, Archak Tchobanian, etc.) fréquentèrent d'une façon assidue. La littérature arménienne connut un développement considérable grâce à l'activité de nombreux poètes et écrivains en prose qu'il serait impossible de mentionner d'une façon exhaustive dans les limites imposées à cette présentation.

En prose, c'est surtout le genre du roman qui s'affirma. Avant les romans réalistes de la fin du XIXe siècle, on trouve, à l'époque romantique, des oeuvres de revendication féministe dues à la plume de Serpouhi Dussap (1841-1901) et des romans historiques s'inspirant, entre autres, du modèle de Ivanhoe de Walter Scott. Parmi les romanciers arméniens de l'Empire ottoman, rappelons Dzerents (1822-1888) et M. Mamourian (1830-1901) et, parmi ceux du Caucase, Raffi (voir supra), qui constitue sans conteste l'un des écrivains les plus remarquables de cette époque, et P. Prochian (1837-1907).

L'histoire arménienne ancienne et médiévale se trouve également au centre d'une partie de la lyrique romantique, où l'évocation nostalgique du passé héroïque veut faire ressortir, par contraste, le présent sombre de la patrie opprimée. C'est le cas par exemple des Chants du patriarche de Gh. Alichan (1820-1901), où les éléments de la nature se joignent au chant triste et au deuil du poète. Le sentiment de la caducité de la vie, avec ses gloires et ses beautés éphémères - un topos de la lyrique romantique -, est ainsi évoqué non seulement à propos de l'existence humaine, mais aussi pour pleurer la fin des époques glorieuses révolues. Cette évocation du passé vise à inspirer des idéaux en même temps de révolte et d'émancipation nationale.

La patrie, la liberté, l'amour, la nature sont les thèmes les plus courants dans la lyrique romantique. Parmi les poètes les plus importants, il convient de rappeler encore R. Patkanian (1830-1892) et M. Nalbandian (1830-1866), au Caucase, et dans l'Empire ottoman, M. Bechiktachlian (1828-1868), T. Terzian (1840-1909) et P. Tourian (1852-1872). Mort à l'age de vingt ans, Tourian, l'auteur de Murmures (un acte d'accusation et de « malédiction » contre un « Dieu ennemi » pour qui le monde n'est qu'un « objet de moquerie »), devint une idole de la jeunesse arménienne constantinopolitaine, qui prit l'habitude de se réunir sur sa tombe au cimetière de Scutari, véritable lieu de pèlerinage.

Le théâtre, considéré comme un instrument privilégié pour sensibiliser les foules, fut également développé à l'époque romantique (23) tout d'abord sous l'impulsion des Pères mékhitaristes arméniens et, ensuite, d'autres auteurs laïques. Bechiktachlian, Tourian et Terzian eux-mêmes écrivirent des pièces théâtrales. Les auteurs dramatiques arméniens les plus célèbres restent cependant H. Baronian (1843-1891) pour l'arménien occidental et, dans le Caucase, G. Soundoukian (1825-1912). On trouve, dans leurs pièces, la même verve ironique qui caractérisa les oeuvres de satire arménienne, et tout particulièrement celles d'E. Odian (1869-1926). Ces noms nous introduisent à la génération des Réalistes.

La génération des Réalistes

C'est ainsi qu'on désigne, selon les périodisations traditionnelles de la littérature arménienne, l'époque littéraire qui commença vers les années 1880. Elle fut en effet caractérisée par la parution de romans et de nouvelles d'inspiration réaliste et naturaliste. Rappelons, entre autres, les oeuvres issues du cercle de journalistes et d'écrivains réunis autour de A. Arpiarian (1852-1908) et de G. Zohrab (1861-1915, député au Parlement ottoman après 1908), et tout particulièrement celles de L. Pachalian (1868-1943) et de T. Kamsarakan (1866-1940), ayant pour cadre la société constantinopolitaine. Au même courant, bien que non lié au même entourage, appartenait aussi Iéroukhan (1870-1915), l'auteur de La Fille de l'amira. Parmi les figures emblématiques du Caucase, il convient de mentionner A. Aharonian (vers 1866-1948, écrivain et homme politique de premier plan dans la République d'Arménie de 1918-1920), auteur de nouvelles qui décrivent la vie rurale des villages arméniens et la lutte des haïdouk, les partisans arméniens en lutte contre l'autorité ottomane. Citons encore le nom de Nar-Doss (1867-1933), romancier inspiré par le réalisme russe (Tourgueniev). Parmi les écrivains en prose, une place insigne est sans conteste occupée par Zabel Essayan (1878-vers 1943). De sa production abondante et diversifiée, on citera Entre les ruines, monument de deuil publié en 1911, après les massacres des Arméniens de Cilicie (en 1909) (24), qui affronte la question du possible traitement littéraire de l'Indicible et de la Catastrophe (25). On rappellera également les romans et les nouvelles caractérisés par la finesse et la profondeur de l'analyse psychologique des protagonistes féminins. Originaire de Constantinople, ayant vécu de longues années à Paris où elle fréquenta les milieux intellectuels cosmopolites de la capitale, proche du mouvement de révolution national, Essayan décida en 1933, suite à un revirement à la fois politique et existentiel, de s'établir dans la République soviétique, dont elle avait adopté les idéaux bolcheviques. Le choix lui fut fatal : quatre ans plus tard, elle fut arrêtée et emprisonnée. Les circonstances de sa mort ne sont pas connues ; on pense qu'elle a été tuée vers 1943.

Dans la période à cheval sur le XIXe et le XXe siècle, la poésie connut à son tour un brillant essor, en partie sous l'influence du symbolisme européen et russe. Nombreux sont les poètes de renom de cette génération. Sur le versant oriental, il convient de mentionner H. Toumanian (1864-1929), dont les pages touchent des thèmes universels tels que la vie et la mort, la paix et la guerre, la fraternité des hommes et des peuples, l'amour, la nature, la souffrance et les espérances du peuple arménien. Rappelons encore A. Issahakian (1875-1957) ; la poétesse Ch. Kourghinian (1876-1927), aux accents à la fois révolutionnaires et féministes ; et le symboliste V. Terian (1885-1920). Sur le versant occidental, il importe de rappeler M. Medzarents (1886-1908), pour qui la voix du poète doit être un « lien de communication universelle » et résonner de la palpitation de toutes les existences et des éléments de la nature. Rappelons encore Siamanto (1878-1915), l'auteur, entre autres, du recueil Nouvelles rouges de mon ami dédié aux massacres de Cilicie de 1909 ; R. Sevak (1885-1915) ; D. Varoujan (1884-1915), promoteur d'un retour aux racines « païennes » de l'Arménie à travers l'expérience esthétique de l'art (Les Chants païens, Le Coeur de la race, Le Chant du pain) (26) ; Intra (1825-1921), l'auteur du Monde intérieur ; V. Tékéyan (1878-1945) ; la poétesse Sibil (1863-1934) ; H. Nazariants (1886-1962), proche du futurisme italien. Cette liste de noms ne suffit pas à rendre l'ampleur de l'intensité extraordinaire qui caractérisa la littérature arménienne en l'espace de moins d'un siècle depuis ses exordes.

Dans l'Empire ottoman, cette activité littéraire allait être interrompue, stoppée net par le génocide de 1915 (27). Avec la Catastrophe, une époque a pris fin et des nouveaux enjeux, non seulement littéraires, mais également identitaires, s'affirmèrent. Ainsi, H. Ochakan (1883-1948), l'un des plus importants romanciers et critiques littéraires arméniens du XXe siècle, voulut recueillir dans les dix volumes de son monumental Panorama de la littérature arméno-occidentale toute la littérature arméno-occidentale jusqu'à la Catastrophe et toute l'histoire du peuple arménien depuis la moitié du XIXe siècle jusqu'au génocide arménien de 1915. Il considéra son oeuvre non seulement comme un témoignage, mais aussi comme l'accomplissement et la clôture de la littérature arméno-occidentale elle-même. Ochakan avaitété l'un des fondateurs de la revue Méhian (Le Temple), en1914, avec Varoujan, K. Zarian (1885-1969), le dramaturge L. Chant (1869-1951) et d'autres encore, qui visaient à dévoiler, par un « mouvement tellurique », les sources enfouies de l'« âme arménienne ». De la production gigantesque d'Ochakan, il importe de rappeler surtout le roman en trois parties Mnatsortats, dont la dernière section aurait dû porter sur la Catastrophe. Ochakan ne parvint jamais à l'écrire (28).

L'Arménie soviétique (1920-1991) et post-soviétique

En Arménie, après l'annexion à l'URSS, plusieurs poètes se réunirent autour de l'association et de la revue Octobre (puis Novembre) fondées par Eghiché Tcharents (1896-1937), le plus grand poète de l'époque soviétique, qui était alors proche du futurisme avant de devenir un représentant de la littérature prolétarienne. Le même cercle littéraire comptait parmi ses membres et ses sympathisants des écrivains en prose importants tels que A. Bakounts (1899-1937), V. Totovents (1893-1937), Z. Essayan (1878-1943?), G. Mahari (1903-1969), M. Armen (1906-1972). Tous furent arrêtés et, pour certains, exécutés à l'époque des purges staliniennes. De retour d'un double séjour forcé en Sibérie, Mahari livra un témoignage sur ses années de déportation dans Les Barbelés en fleur, qui ne put être publié en Arménie qu'en 1988. Avant cette date, c'est à Beyrouth qu'une édition pirate commença à circuler en 1971-1972.

Après le silence forcé d'un très grand nombre d'écrivains, il faudra attendre l'après-guerre et l'époque post-stalinienne pour retrouver de nouvelles formes d'expression littéraire importantes. Dans le domaine de la prose, il faut rappeler tout particulièrement l'écrivain H. Matevossian (1935-1994), auteur de nouvelles rassemblées dans Soleil d'automne (1971) ayant pour cadre le milieu rural arménien ; parmi les poètes, citons Parouyr Sévak (1926-1971), auteur du recueil Que la lumière soit (1969), et S. Tchiloyan (1940-1975), dont les oeuvres ne furent publiées qu'en 1992. Parmi les poètes contemporains, il convient de mentionner H. Edoyan (né en 1940) et A. Haroutiounian (né en 1945), qui commencèrent leur activité à l'époque soviétique dans les revues Grakan Tert (Journal littéraire) - l'organe de l'Union des écrivains d'Arménie - et Garoun (Printemps). Dans la République indépendante créée en 1991, la poésie a connu un nouvel essor grâce entre autres aux poétesses Mariné Petrossian (née en 1960) et Violet Grigorian (née en 1961). Des revues littéraires d'avant-garde ont été fondées, comme Ink'nagir (Autographe), dirigée par V. Grigorian elle-même et par son époux V. Ichkhanian. Cette revue, indépendante de l'Union des écrivains, se veut notamment un terrain de rencontre avec les écrivains et intellectuels de la diaspora (29).

La Diaspora. Un Occident trop proche?

À partir de la fin des années 1920, la proximité séculaire des Arméniens avec l'Occident fut ressentie comme un danger, sinon comme une impasse. « Jetés sur les trottoirs de Paris », sentant « la main de la nation se relâcher », les jeunes écrivains arméniens de la première génération de la diaspora s'interrogèrent sur les conditions de survie, en exil, des liens identitaires (30). Comment est-il possible de rester Arméniens en diaspora ? Comment résister au pouvoir d'attraction exercé par l'Occident, pouvoir que ces écrivains ont assimilé, d'une façon suggestive et stéréotypée à la fois ? Comment résister, aussi, au charme envoûtant de la femme occidentale (31) ? Quelles sont les armes (spirituelles, intellectuelles et idéologiques) léguées par les ancêtres pour « préparer » les jeunes exilés à l'affrontement avec l'Occident ? Au dire de ces écrivains, aucun héritage digne de ce nom ne leur a été transmis. La recherche des éléments qui leur auraient permis de définir (ou de redéfinir) la spécificité de l'identité arménienne les a au contraire amenés à prendre conscience d'une trop grande proximité avec l'Occident : « Proche, trop proche de la civilisation européenne [la nouvelle génération d'Arméniens d'après-guerre] s'est sentie vide », écrivit Nigoghos Sarafian en 1931. Mais, pour Sarafian - voix isolée à l'intérieur du milieu artistique des « Jeunes gens de Paris » -, cette crise a été une crise « salvatrice ». L'espace de l'exil n'est pas un espace hostile, mais un espace à conquérir (32). C'est dans la constante tension dialectique entre le passé et l'avenir, et entre le moi et l'autre, que se situe la nouvelle identité arménienne. Le « chaos » qui résulte de ces pulsions contradictoires est un chaos fertile, qui rend possible une nouvelle identité (33). Celle-ci peut être comparée aux flux et reflux de la mer (34). Comme la Méditerranée (titre d'un poème publié à Beyrouth en 1971), elle lie Orient et Occident :

C'est une rive étrangère, inconnue, pourtant c'est une mer connue

La Méditerranée, l'Orient dans l'Occident, le Pays...


Ici le passé est présent et l'avenir aussi,

Des joies anciennes, nouvelles. Ce que je vois ici est pareil

À ce que j'ai vu enfant, pur, calme, illimité

Et cela ressemble à notre rêve d'un monde futur.

[...]

La nuit, sur cette rive étrangère, je marche, ayant rompu tout lien.

Je suis jeté au bout du monde. Tandis qu'en mon fond

Je me sens plus proche de ma patrie, de l'humanité,

Davantage éloigné je me sens d'eux.

[...]

La nuit, je marche sur la rive, ayant rompu tout lien,

Et je veux m'éloigner encore, et l'on dirait que je m'approche

Davantage de mon pays, des hommes, de moi-même, comme la mer

Sans fin je me sens lié, délié, puissant, impuissant (35).

C'est à Beyrouth que, peu avant sa mort, Sarafian avait publié son poème. Dans les années 1970, c'est en effet dans la capitale libanaise que l'activité littéraire connut une nouvelle vigueur, autour de revues littéraires telles que Ahégan et Pakine. C'est également de Beyrouth qu'étaient originaires Vahé Ochakan (1922-2000) et, parmi les auteurs contemporains, K. Beledian (né en 1945), poète et romancier actuellement établi à Paris. Il importe de rappeler encore qu'à Istanbul la communauté arménienne n'avait pas été complètement éradiquée. Bien que très rares, les noms de quelques écrivains arméniens d'Istanbul peuvent être cités. Rappelons ainsi le poète Zahrad (Zareh Yaldezdjian, 1924-2007) et le romancier Zavèn Bibérian (1921-1984), auteur du Crépuscule des fourmis (1970), le « roman d'Istanbul » des années 1940-1950. En Turquie, une activité intellectuelle en arménien survit de nos jours autour des deux quotidiens historiques Jamanag (Temps) et Marmara, auxquels il faut désormais ajouter le périodique bilingue turc-arménien Agos, fondé en 1996 par Hrant Dink (né en 1954), qui fut assassiné le 19 janvier 2007.




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Source/Lien : Politique Internationale



   
 
   
 
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