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2002–2009 : Une phase de la démocratie turque qui s’achève ?
Publié le :

Turquie : acteur majeur des relations internationales ?

Dossier dirigé par Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS
La Turquie mobilise régulièrement l’attention des observateurs et analystes de l’actualité internationale et les multiples événements qui affectent ce pays - complexes à décrypter - suscitent des commentaires souvent contradictoires.

Sur les dynamiques socio-politiques de la situation intérieure, l’hypothétique avancée des forces de l’islam politique, le rôle de l’armée et les contradictions de cette institution qui reste centrale dans le dispositif politique, l’instrumentalisation de la question kurde, les relations avec l’Union européenne, un supposé nouveau cours de la politique extérieure, les questions se multiplient et les polémiques enflent parfois à propos de ce pays à la fois central et largement méconnu. Phénomène amplifié, notamment en France, par l’approche des élections européennes.

Sans prétendre à l’exhaustivité, les différentes contributions qui composent ce dossier visent à fournir grilles de lecture et clés de compréhension. La qualité et la variété des auteurs qui ont bien voulu nous faire partager leurs réflexions n’a pour seul but que de permettre à nos lecteurs de se forger un point de vue raisonné.



29 mai

par Ali Kazancigil, Politologue, Auteur de La Turquie (Idées reçues, Le Cavalier Bleu, 2008)

Les élections locales du 29 mars 2009, en Turquie, ont pris une dimension nationale qui a largement dépassé leur fonction initiale. Cela résultait de la volonté du Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, de transformer ce moment de la démocratie locale en un plébiscite afin d’obtenir une légitimité populaire renouvelée, après deux années de crises à rebondissements entre son pouvoir et l’armée, au cours desquelles son gouvernement avait été malmené et son parti, l’AKP (Parti de la justice et du développement), sauvé de la fermeture par la Cour Constitutionnelle, à une voix près. Incidemment, ce vote du président de la Cour, avait épargné à la démocratie turque, l’humiliation d’assister au bannissement d’un parti qui avait obtenu 47% des suffrages et détenait la majorité absolue à l’Assemblée nationale. R.T. Erdogan a gagné ces élections, mais il a perdu son pari. Les électeurs turcs, qui ont acquis une véritable maturité politique, après 63 années de parlementarisme et une quinzaine d’élections législatives, sans compter les locales, lui ont envoyé un message clair, créditant l’AKP de près de 39%, soit 8 points de moins qu’en 2007, les autres partis avec des groupes au parlement, le CHP (Parti républicain du peuple), le MHP(Parti d’action nationaliste) et le DTP(Parti de la société démocratique, qui défend les intérêts des Kurdes) ayant tous augmenté leurs suffrages. Les sondages d’opinion ont montré que ces électeurs, qui lui avaient donné un score inespéré lors des élections législatives de 2007, en réaction aux interventions de l’armée dans le processus démocratique, lui ont reproché, en 2009, d’ abord sa gestion médiocre des effets de la crise économique mondiale, qui induit une forte récession et le chômage et ensuite son style de plus en plus autoritaire et querelleur avec ses adversaires et les médias qui critiquent son action.

Il y a quelques enseignements à tirer de ces élections locales, qui ont décidément revêtu une portée politique qui n’était pas initialement prévue. D’ abord, la démocratie électorale turque est en bonne santé et mature ; les électeurs votent prioritairement selon des critères socio- économiques et politiques, plutôt que religieux. Ensuite, après 7 années d’ascension continue, l’AKP et son leader subissaient leur première érosion et rien ne permet d’affirmer que celle-ci s’arrêtera, étant donné les effets très négatifs et profonds de la crise mondiale. En outre, l’histoire électorale turque depuis les années 1960 montre qu’une fois inscrits sur une courbe descendante, les grands partis et leurs leaders charismatiques, de centre droit comme S. Demirel et T. Özal ou de centre gauche, comme B. Ecevit, lignée dans laquelle s’inscrivent l’AKP et R.T. Erdogan, n’ont jamais pu retrouver leurs scores antérieurs. Ainsi, les résultats électoraux du 29 mars 2009 annoncent probablement que la phase actuelle de la politique turque, commencée en 2002 s’approche de sa fin. Et avec elle, la polarisation entre, d’un côté l’Armée, les autres appareils étatiques, dont la justice, et les milieux laïques et, de l’autre, le gouvernement de l’AKP. D’ailleurs, il y a bien des signes qui laissent penser que les deux parties ont compris les inconvénients de faire subir des crises politiques sans fin au pays et décidé de calmer le jeu. Enfin, le plus important pour la démocratie est que la fin de la phase 2002-2009 puisse marquer la banalisation, à la fois de l’armée et de l’AKP. Les militaires seraient enfin placés sous l’autorité des institutions représentatives et l’AKP, qui est déjà le grand parti de centre droit, ferait ce qu’il faut pour se débarrasser des dernières traces d’islamisme, comme d’un discours qui prend parfois des tonalités religieuses – plusieurs fois, on a entendu le Premier ministre expliquer que le port du voile par les femmes est une obligation coranique ou rappeler l’interdiction des boissons alcoolisées –.

Cette période entre 2002 et 2009, qui semble toucher à sa fin, a été marquée par un fait majeur, qualifié de « séisme politique » et une succession de crises. En novembre 2002, dans cette République au moins aussi sourcilleuse sur la question de la laïcité que sa sœur aînée en la matière, la France, l’AKP, issu d’une scission au sein de l’islam politique turc, remporta une victoire éclatante aux élections législatives, avec 34% des suffrages. Ses leaders, RecepTayyip Erdogan et Abdullah Gül clamèrent leur ralliement à la démocratie, récusant l’étiquette d’ « islamistes modérés » et qualifiant leur parti de « conservateur démocrate ». T. Erdogan a comparé l’AKP à la démocratie chrétienne. Il devait d’ailleurs aller rendre visite au président du groupe de cette tendance au Parlement européen, pour lui annoncer que lorsque son pays deviendrait membre de l’Union européenne, l’AKP voudrait en faire partie. En Turquie, ce fut la consternation et l’inquiétude au sein de l’establishment républicain, l’armée en tête, et parmi les segments laïques de la société civile, qui étaient persuadés que les réformes kémalistes étaient menacées par ce pouvoir, dont l’ « agenda caché » ne pouvait être que l’imposition de la Charia, la loi coranique. C’est toute une élite étatique et sociétale hégémonique depuis 80 ans, qui se sentit assiégée par ce parti censé représenter la réaction religieuse et les masses arriérées de l’Anatolie profonde et des faubourgs des grandes villes. Cette élite fut d’autant plus inquiète que la seule grande formation d’opposition, le CHP, susceptible de s’opposer démocratiquement à l’AKP, était très affaibli à cause d’un leadership calamiteux qui a abandonné la ligne social-démocrate, au profit d’une posture ultranationaliste, souverainiste et anti-européenne. Le pays fut rapidement confronté à l’aggravation de la polarisation politique et sociale, aussi ancienne que la République, opposant les modernes, kémalistes, laïques et progressistes, aux religieux et aux populations conservatrices, qui avaient été les laissés pour compte de la modernisation. Certains de ses modernes étaient prêts à sacrifier la démocratie à un coup d’Etat militaire qui renverserait les islamistes de l’AKP, élus par un peuple sans conscience politique. On apprendrait, plus tard, qu’en 2003-2004 un groupe de généraux félons avaient préparé un coup d’Etat, heureusement arrêté par la hiérarchie militaire.

Mais les choses étaient plus compliquées que le schéma binaire des élites kémalistes. La composition des pôles des progressistes et des réactionnaires avait changé, et les lignes démarquant les premiers des seconds bougées, sous l’effet des transformations profondes de la société turque depuis les années 1980. Les élites dirigeantes, civiles et militaires, enfermées dans un modèle de modernisation autoritaire et s’accrochant à un statut privilégié et aux rentes qu’elles en tiraient, n’avaient pas bien perçu ces transformations sociales. Néanmoins, elles sentaient qu’un mouvement de modernisation par le bas, venant de l’Anatolie et impulsé par des groupes sociaux tenus pour « inférieurs », constituait une menace pour elles. Incontestablement, dans la polarisation politique actuelle, il y a une dimension de lutte de pouvoir entre deux segments d’une classe sociale, l’ancienne bourgeoisie dominante mais déclinante, et une autre montante et portant l’ambition de devenir hégémonique. On a appelé les membres de ce dernier groupe, mené par des entrepreneurs puritains, désireux d’entrer dans la modernité, tout en gardant leurs traditions, des « calvinistes islamiques ». L’AKP est un parti de masse, abritant divers courants de la droite turque, mais avant tout, il est l’expression politique de ces entrepreneurs anatoliens.

Voir la Turquie actuelle avec des lunettes des années 1930, comme le font certaines élites étatiques, ne fait aucun sens. Son économie de marché s’est très fortement développée. Le PIB national est au sixième rang en Europe et au 16e dans le monde. Le PIB par habitant était près de 10.500 dollars en 2008. Les entreprises turques investissent dans plusieurs pays du Moyen Orient, d’Asie centrale et commencent à s’implanter en Afrique. 75% de la population vit dans les villes. La société se transforme, à travers deux processus sociologiques qui sont des facteurs favorables à la démocratie : l’individualisation et la sécularisation. Cette dernière est différente de la laïcité constitutionnelle, qui est la séparation juridique de l’Etat et de la religion. Elle concerne un rapport plus individuel et pluraliste à la religion et plus généralement à toutes les idéologies et croyances. A supposer qu’il le veuille, l’AKP ne pourrait pas imposer un régime islamiste à la société turque actuelle. Certes, il abrite des factions islamistes, mais elles sont minoritaires. Le problème de la démocratie turque n’est pas l’AKP en soi. Au contraire, la métamorphose de la mouvance islamiste en un parti de centre droit, certes très conservateur mais inscrit dans le système démocratique, est une évolution favorable, unique parmi les sociétés musulmanes. Le problème est l’absence d’une opposition social-démocrate crédible, capable de le contrebalancer et d’offrir la perspective d’une alternance au pouvoir. Un gouvernement sans véritable opposition démocratique dérape et cède à des tendances autoritaires. C’est exactement ce qui est arrivé à T. Erdogan, au cours des deux dernières années. En Turquie, ce sont des bureaucraties étatiques, comme l’armée et l’appareil judiciaire qui remplissent le rôle d’opposition, avec des effets délétères sur le régime représentatif.

En juillet 2007, l’AKP a de nouveau gagné les élections, avec 47% des suffrages, performance exceptionnelle pour un pouvoir en place depuis 5 ans. T. Erdogan n’en espérait pas tant et il doit ce score aux interventions répétées de l’armée dans le processus démocratique, au cours des mois qui ont précédé ces législatives. Ces interférences des militaires lui ont procuré 5 à 6 points supplémentaires. En effet, l’armée était intervenue, en avril 2007, avec l’Aide de la Cour constitutionnelle, empêchant par des artifices de procédures l’élection par l’Assemblée nationale d’Abdullah Gül, ministre des Affaires étrangères et le numéro deux de l’AKP, à la présidence de la république. Dans la répartition non écrite, évidemment contraire à la démocratie, des responsabilités au sommet de l’Etat, la plus haute fonction était réservée à une personnalité « approuvée » par les militaires et la candidature de A. Gül, parfaitement légitime, contrevenait à cet arrangement. Or, selon l’une des constantes de la vie politique turque depuis plusieurs décennies, lorsque l’armée qui demeure l’institution en qui les Turcs font le plus confiance, intervient contre un gouvernement ou un parti politique, elle est désapprouvée et la « victime » de son intervention gagne des points. Après les législatives, A. Gül a quand même été élu président, mais cette fois la Cour constitutionnelle, sous la pression de l’armée, a commencé à instruire un procès visant à fermer l’AKP, au motif qu’il avait violé le principe de la laïcité, en voulant amender la Constitution afin de rendre possible l’accès des étudiantes voilées à l’enseignement supérieur. Finalement l’amendement n’est pas passé et la Cour constitutionnelle n’a pas fermé l’AKP. Sans doute, l’armée, échaudée par ses échecs, n’a pas osé ce qui eût été un coup d’Etat judiciaire et la Cour a voulu éviter de perdre sa crédibilité, déjà mise en question.

Le statut et le comportement de l’armée turque demeurent l’une des principales faiblesses du régime représentatif turc. L’armée se considère comme un pouvoir distinct des institutions élues, disposant d’une légitimité politique équivalente. Elle s’arroge le droit de commenter et de critiquer publiquement ces institutions, de donner son avis sur toutes les questions de politique intérieure ou extérieure. Hiérarchiquement, elle ne dépend pas du ministre de la Défense et du Premier ministre, mais directement du président de la République. La discussion de son budget à l’Assemblée nationale se fait en séance close. L’assujettissement de l’armée au pouvoir élu, selon les normes européennes, est une condition sine qua non de la démocratisation.

Un autre grave problème posé par certains appareils liés à l’Armée, à des services de renseignement et à la police concerne ce que les médias et l’opinion publique ont qualifié d’ « Etat profond ». Il s’agit de réseaux criminels occultes, impliquant aussi des éléments de la mafia turque, qui ont été les outils d’une véritable « stratégie de la tension ». Ces réseaux ont commis de très nombreux assassinats et attentats, attribués par les autorités à des militants kurdes du PKK ou à des islamistes. Un réseau appelé « Ergenekon », du nom d’un mythe, cher à l’extrême-droite, concernant les origines supposées du peuple turc, qui est situé au cœur de ce vaste dispositif de terreur d’Etat, a été démasqué. Plusieurs de ses responsables, y compris des généraux en retraite, notamment les instigateurs du coup d’Etat avorté de 2004, et des officiers d’active, de même que des exécutants et des complices dans divers milieux professionnels ont été arrêtés. Ils seront jugés dans un procès, dont le gigantisme crée le soupçon que les véritables commanditaires d’« Ergenekon » ne seront pas inquiétés. Il n’en reste pas moins que l’extirpation, même partielle, de cette sorte de tumeur cancéreuse qui s’est développée au sein de l’Etat républicain, est un pas vers le rétablissement d’un Etat de droit.


En définitive, les crises institutionnelles que le système politique turc a traversées depuis 2007 ne se sont pas métamorphosées en une crise du régime. La démocratie en est sortie renforcée. L’armée a subi des échecs et s’est mise sur la défensive. L’AKP et son leader, sans doute grisés par la victoire de 2007 et mis en confiance face à l’armée, ont commis plusieurs erreurs, en essayant d’imposer un amendement constitutionnel perçu comme islamiste, en se rapprochant des nationalistes sur la question kurde et en arrêtant les réformes démocratiques, notamment en renonçant à l’élaboration d’une nouvelle constitution civile, pour remplacer l’actuelle qui avait été imposée par les militaires en 1982, et cédant à un autoritarisme qui se manifeste par des pressions et procès contre des médias et des intellectuels qui critiquent la montée des dogmatismes nationalistes et religieux. L’AKP a d’ailleurs payé ces erreurs par un recul aux récentes élections locales.

Les appareils étatiques, l’armée en tête, qui prétendent tenir la démocratie sous leur tutelle ont sans doute commencé à réaliser que les Turcs en ont assez des querelles stériles au sommet de la République, les citoyens ne s’en laissent plus compter et la société civile accepte de moins en moins d’être muselée. Elle prend conscience de sa force et de son autonomie par rapport à l’Etat, suscitant des initiatives qui eurent été inimaginables il y a peu. Un exemple frappant est la pétition lancée par des intellectuels et signée par 30 000 personnes, demandant pardon aux Arméniens pour les massacres massifs commis par l’Etat ottoman en 1915-16, alors que la République a toujours nié ce génocide, de même que les très importantes manifestations qui ont suivi l’assassinat par l’Etat profond du journaliste arménien-turc Hrant Dink. Il est clair qu’un travail de mémoire et de recherche de la vérité sur les tragédies de l’histoire du pays a commencé. Ce processus est d’une extrême importance pour la démocratisation en profondeur de la société turque et sa délivrance du nationalisme, cette « maladie de la nation » selon l’expression de François Mitterrand. Il y a eu aussi un progrès au plan diplomatique. En effet, après la visite du président de la République turque à Erevan, en septembre 2008, à l’occasion d’un match de football entre les équipes nationales des deux pays, et grâce à des pourparlers secrets que leurs diplomates menaient à Genève, à travers la médiation de la Suisse, l’Arménie et la Turquie ont annoncé qu’elles s’étaient entendues sur une « feuille de route », afin de normaliser leurs relations. Cette annonce a été faite le 22 avril 2009, le souci d’Ankara ayant été d’éviter que le Président Obama prononce le mot de génocide dans son message du 24 avril, jour anniversaire de l’extermination des Arméniens ottomans. On peut aussi penser que le gouvernement turc a été encouragé à s’engager dans la voie d’un dialogue avec l’Arménie par les évolutions favorables de la société turque.

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Source/Lien : affaires-strategiques.info



   
 
   
 
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