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L’armée turque face à l’affaire Ergenekon
Publié le :

29 avril

par Ugur Kaya, Doctorant Ă  lÂ’EHESS, Chercheur en sciences politiques

L’affaire Ergenekon continue à ébranler la vie politique en Turquie avec la douzième vague de gardes à vue et d’arrestations. Le nombre d’incarcérés dépasse désormais une centaine de personnes dont des officiers, des syndicalistes, des journalistes, des universitaires, des mafieux, des responsables de la police… Les procédures de perquisitions et d’interpellations mises en place, reposant parfois sur des présomptions légères, mettent en question la légitimité et l’objectif du procès.

Pour certains, le procès n’est qu’un moyen d’intimidation et de répression des milieux laïques, opéré par le gouvernement AKP. L’opposition condamne le procès comme étant « un coup d’Etat de l’AKP, et encore plus pénible, un coup d’Etat des procureurs (1) ». Ironiquement, cette appellation est en fait semblable à celle utilisée pour l’opération « mains propres » en Italie (2). D’ailleurs, il s’agit pour ceux qui défendent le procès d’une opération qui vise à détruire l’équivalent du « Gladio » italien en Turquie et donc d’une occasion à ne pas manquer malgré les maladresses du gouvernement et du parquet.


De fait, malgré toutes les critiques possibles sur la manière dont l’enquête est menée, l’affaire Ergenekon constitue non seulement le plus important procès judiciaire qu’ait connu la Turquie, mais aussi un véritable bouleversement politique qui aura sûrement des conséquences majeures. Son ampleur ne découle pas seulement du fait que l’on puisse juger des généraux, jadis intouchables, mais aussi parce que ce procès témoigne d’une transformation dans l’Etat turc. Des questions se posent aujourd’hui sur la position de l’armée vis-à-vis de ce procès et sur sa marge de manœuvre. Pour y répondre, il paraît judicieux d’analyser les rapports de forces et les transformations organisationnelles.

Le rôle politique de l’armée

Si l’armée a toujours été omniprésente dans la vie politique en Turquie, elle n’était ni le seul acteur de la scène politique, ni celui qui peut s’imposer selon son bon vouloir en dépit de toute autre dynamique. Malgré sa puissance, elle a toujours dû agir en tenant compte de la conjoncture interne et internationale. Contrairement à d’autres pays, en Turquie, l’armée n’a pas pour tradition de détenir directement le pouvoir exécutif. Elle préfère dessiner les limites du « cadre politique » et contrôler les acteurs politiques via différents moyens.


Son introduction « légale » dans la politique s’est cristallisée avec la Constitution de 1960 préparée par la junte qui lui octroyait aussi une autonomie économique et juridique. Mais la capacité de pression de l’armée ne s’arrête pas aux organismes de l’Etat. Son « image historique » dans l’opinion publique lui confère une légitimité sociale et politique. En outre, la course au pouvoir politique pousse les différents groupes à utiliser sa force « contraignante », ce qui réciproquement mène les officiers politisés à utiliser leurs forces pour influencer la politique. Les dynamiques étrangères pèsent aussi sur les coups d’Etat. Selon Süleyman Demirel, sept fois Premier ministre et ancien président de la République, « si les intervenants avaient pu imaginer qu’ils n’auraient pas le soutien de certains pays [occidentaux] (3), ils auraient sans doute hésité davantage avant de passer à l’action. »


Cependant, le coup d’Etat de 1960, dirigé par des jeunes officiers, ouvre aussi la boîte de Pandore en déclenchant des fragmentations politiques au sein de l’armée. Après cette date, la détérioration de la chaîne hiérarchique devient une véritable préoccupation et environ 5000 officiers dont 232 généraux (4) sont exclus. Cette forme « d’auto-purification » est systématiquement effectuée après les coups d’Etat de 1971 et 1980.


Les années 1990, en Turquie, ont été celles d’une guerre de basse intensité liée à la question kurde. L’armée, usant de tous les moyens possibles, crée des formations semi-clandestines, notamment le JITEM( 5), dont l’existence a été longtemps niée par les responsables militaires. Cette organisation est aujourd’hui pointée du doigt comme étant responsable de la disparition et de l’assassinat de milliers de personnes.


Dans sa lutte contre les mouvements kurdes, l’Etat s’est aussi servi de groupes mafieux. Ceux-ci, ayant des contacts avec les figures du parti du DYP, gagnent de plus en plus de liberté, surtout après 1993. La mafia « pro-étatique » prolifère au détriment de celle pro-PKK. Un accident de voiture, en 1996 à Susurluk, dévoile, par l’identité des victimes en présence, les relations occultes entre la mafia, les hommes politiques et la police, et devient une affaire d’Etat. Toutefois, le résultat du procès sera décevant pour l’opinion publique fort attentive aux suites de cette affaire. L’un des incidents les plus frappants est le refus du général Veli Küçük, fondateur du JITEM, de répondre à la convocation de la commission parlementaire formée pour enquêter sur ces relations.


En 2006, un autre événement confirme la position intouchable de l’armée. Des membres de la gendarmerie sont pris en flagrant délit d’attentat contre une librairie de Semdinli, à la frontière irakienne. Lors des réquisitoires, le futur chef de l’état-major, le général Büyükanit déclare concernant un des auteurs de l’attentat : « je le connais, c’est un bon garçon ». Le procureur qualifie cette déclaration de « tentative d’influencer la justice », ce qui a l’effet d’une bombe dans le paysage médiatique. Il accuse également deux généraux et un colonel d’abus et de mauvais usage de l’autorité. Si l’affaire déclenche un séisme politique, c’est pourtant le procureur qui perd son poste.

Transformation de la vie politique

Depuis trois ans, quels changements ont rendu possible, pour la première fois, l’arrestation des généraux en retraite, dont un fut commandant en chef de la gendarmerie, un autre, ancien commandant de la Première armée ? Le général Küçük qui avait pu négliger le Parlement au moment de l’affaire Susurluk, est incarcéré depuis plus d’un an comme d’autres protagonistes de la même affaire. Hormis des officiers en retraite, plusieurs officiers en fonction sont aussi interrogés et écroués. Comment se fait-il que l’armée permette à la justice civile d’interpeller, de juger et d’arrêter ses membres, qui plus est, pendant le mandat d’un gouvernement dont l’allégeance aux principes kémalistes est mise en question ? Pourtant, il y a douze ans, le 28 février 1997, l’armée déclenchait une opération politique, baptisée « coup d’Etat post-moderne », renversant le gouvernement de coalition dont le premier parti, Refah (RP), était accusé d’avoir agi contre le principe de laïcité.


La réponse réside dans l’évolution des dynamiques en Turquie. Sur le plan militaire, l’arrestation d’Öcalan, chef du PKK et l’amélioration des relations turco-syriennes, la stabilisation relative du nord de l’Irak ont diminué la perception des menaces en Turquie. Si le conflit avec le PKK se poursuit, il n’est pas aussi violent que pendant les années 1990.


Sur le plan économique, la crise de 2001, qui a profondément ébranlé l’économie du pays en décrédibilisant les trois partis de la coalition, a permis à l’AKP de gagner 363 sièges sur 550 aux élections de 2002. Grâce à l’application, avec succès, d’un programme de relance, certes défini avant son arrivée au gouvernement, l’AKP a obtenu un soutien non seulement d’une grande partie de la société mais aussi de la bourgeoisie.


Sur le plan politique, l’AKP ayant tiré les leçons du 28 février, ne commet pas les mêmes erreurs que le RP. Il serait d’ailleurs erroné de dire que les deux partis ont des orientations sociopolitiques complètement identiques. L’AKP conduit une politique acceptable pour l’Occident. Surtout, à l’intérieur du pays, il obtient un soutien bien plus élevé par rapport aux autres partis, ce qui réduit les possibilités d’une alternance de gouvernement. En l’absence d’alternative crédible, d’éventuels projets de renversement de l’AKP sont encore moins imaginables.


Même s’il existe des milieux qui peuvent souhaiter la chute du gouvernement, une action de l’armée n’aura ni soutien, ni légitimité sociale ou politique. Et plus important encore, elle n’aura pas l’appui de la bourgeoisie, acteur incontournable lors des coups d’Etat précédents. Au niveau international, une ingérence directe de l’armée dans la politique provoquerait de vives réactions et perturberait notamment les relations entre la Turquie et l’Union européenne, déjà délicates. En effet, elle susciterait une crise politique et économique tellement profonde qu’aucun de ses responsables ne pourrait gouverner le pays. Il est impossible que l’état-major actuel n’en soit pas conscient. Les réussites successives de l’AKP aux élections laissent penser que les tensions liées au procès Ergenekon, loin de la renforcer, érodent la popularité de l’armée, déjà en baisse. C’est dans ce contexte que, pour l’état-major, il semble plus judicieux de « lâcher du lest » pour stopper la détérioration de son image au sein de l’opinion publique.


La position des dirigeants de lÂ’Ă©tat-major dans cette affaire Ergenekon est aussi un moyen de rĂ©gler certains dysfonctionnements internes. LÂ’un des problèmes organisationnels consiste en la formation de clivages au sein de lÂ’armĂ©e. A partir de 1999, les mĂ©dias Ă©voquent de plus en plus lÂ’existence de diverses factions dans lÂ’armĂ©e, notamment avec lÂ’arrivĂ©e de HĂĽseyin Kivrikoglu (6) au commandement de lÂ’Ă©tat-major. Celui-ci, affirmant ses divergences avec son successeur, Hilmi Ă–zkök, confirmera plus tard quÂ’il Ă©tait contre sa promotion (7). Après le dĂ©part de Kivrikoglu, les tensions perdurent entre lÂ’Ă©quipe proche de ce dernier et Ă–zkök. Il est dÂ’ailleurs intĂ©ressant dÂ’observer que les gĂ©nĂ©raux qui sont arrĂŞtĂ©s font pour la plupart partie de ce groupe, comme le gĂ©nĂ©ral Kılınç interrogĂ© dans le cadre du procès Ergenekon, ancien secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du Conseil de SĂ©curitĂ© Nationale (8) et rĂ©putĂ© pour sa vision « eurasiste » dĂ©fendant un rapprochement avec lÂ’Iran et la Russie.


Un second problème qui affecte la corporation militaire est lié à la « guerre sale » au sud-est du pays en y introduisant des relations corrompues et illicites, et qui détériore sa structure hiérarchique. L’appât du gain, considérable, peut être tentant pour des officiers en fonction dans une région où la contrainte judiciaire n’a que peu de poids. Si l’état-major a permis certains écarts dans une logique de guerre, il devait agir à un moment donné pour empêcher une dégénération mafieuse profonde dans l’armée.


Vu le développement du procès et les fuites de documents, on peut en déduire que l’affaire Ergenekon est tolérée - et même soutenue implicitement dans certains de ses aspects - par la haute hiérarchie militaire. Mais la tradition corporatiste de l’armée et les caractéristiques du gouvernement de l’AKP ne permettront pas une coopération directe ou un encouragement. L’assentiment de l’armée n’est pas non plus sans limites, et s’arrêtera sans doute à l’objectif de mettre fin à sa multipolarisation interne.

Répercussion sociopolitique du procès Ergenekon

Si l’affaire a des conséquences conjoncturelles et juridiques immédiates, son plus grand effet se verra à long terme et sera plus social. Déjà, elle a complètement modifié l’image de l’armée dans la perception de la société. Cette dernière et les milieux politiques sont plus conscients de leur marge de manœuvre potentielle et peuvent ainsi se débarrasser de leurs complexes d’infériorité à l’égard des organismes militaires. La destruction de certains mythes aura des répercussions sur toutes les relations civilo-militaires. En outre, les intentions d’intervenir militairement sur la politique seront freinées par le message de ce procès affirmant que de tels actes ne seront pas ou plus tolérés.


L’atmosphère créée par cette affaire permet aussi un épanouissement de la société qui remet en question les tabous tels que « l’immunité politique » de l’armée empêchant de lui demander des comptes et d’émettre des critiques à son encontre, ainsi que le traitement par l’Etat de la question kurde. D’ailleurs certains journaux s’interrogent sur de possibles provocations et manipulations opérées pour raviver sans cesse les tensions à ce sujet. Bien entendu, la normalisation des relations civilo-militaires n’est pas une idée facile à assimiler par des gens formés pour être la force prétorienne de l’Etat. Elle dépend aussi de l’évolution des problèmes impliquant jusqu’à aujourd’hui les forces armées, notamment la question kurde et Chypre, et du courage du gouvernement, et des partis politiques, à affronter ces questions.


(1) 15 avril 2009, CNNTurc, www.cnnturc.com
(2) Briquer (Jean-Louis), « ‘Juges rouges’ ou ‘Mains propres’ », Critique Internationale, n°. 15, 2002.
(3) Mehmet Altan, Darbelerin Ekonomisi, Istanbul, Iyi Adam, 2001, p. 131
(4) Dont 1800 Ă©tudiants militaires. M.A. Birand, Emret Komutanim, Milliyet Yayinlari, Istanbul, 1986, p. 262
(5) Service de renseignements et antiterrorisme de la gendarmerie
(6) Réputé pour avoir gardé une certaine distance avec les Etats-Unis, celui-ci était le seul chef d’Etat-major turc à n’y être jamais allé.
(8) HĂĽrriyet, 11 mars 2008
(9) Milli Güvenlik Kurulu (MGK). Instauré en 1961 le Conseil de sécurité national comprend des militaires et des civils. Son rôle avait augmenté considérablement après le coup d’Etat du 12 septembre 1980, mais depuis les réformes de 2003 et le rapprochement avec l’UE, sa puissance a commencé à décliner.

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Source/Lien : affaires-strategiques.info



   
 
   
 
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