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État des lieux
Publié le :

par Taner Akçam

QUESTION ARMÉNIENNE

vendredi18 décembre 2009, par Jean Eckian/armenews

Dans cette longue interview, par rapport aux protocoles, Taner Akçam donne les raisons de son évaluation résolument positive. Il donne du rôle des acteurs en présence,

- Le gouvernement arménien, l’opinion en Arménie, la diaspora, d’une part...

- Le gouvernement turc, la nouvelle société civile turque, les militaires, l’islamisme d’autre part, une analyse claire et intéressante.

Il y fait une critique sans concession du comportement des gouvernements successifs de la Turquie Moderne vis Ă  vis du GĂ©nocide.

Il y fait une évaluation des diverses suites qui peuvent être données aux protocoles. On voit que la seule alternative finalement ouverte à la Turquie est une reconnaissance inspirée de celle de l’Allemagne à l’égard des victimes de la Shoah.

Même si on peut ne pas être d’accord avec tout ce qui est dit, il reste que les positions de Taner Akçam constituent une base qu’on aimerait voir partagée plus largement par les Turcs.

G.BĂ©guian

ARMENIAN WEEKLY PUBLIE L’INTERVIEW DE TANER AKCAM REFUSÉE PAR LE SITE " CHANGER LA TURQUIE "

29 novembre 2009

SI NOUS NE REALISONS PAS QUE LA SOURCE LA PLUS PROFONDE DE LA PROTESTATION EST LA QUĂŠTE DE JUSTICE, NOUS NE POUVONS PAS COMPRENDRE LE CHANGEMENT.

ASSIMILER LA DIASPORA AVEC LE MHP A CAUSE DE REVENDICATIONS QUI AU FOND " DEMANDENT JUSTICE " EST IRRESPECTUEUX ET INSOLENT.

Taner Akçam

Cette interview du Professeur Taner Akçam s’est déroulée au Centre Stassler de l’Université de Clark de l’Etat du Massachussetts, le 30 octobre, par Vera Eccarius-Kelly pour le projet de blog "Changer la Turquie dans un Monde qui Change " affilié au Centre Royal Holloway pour Des Politiques Mondiales et Transnationales de l’Université de Londres (changingturkey.wordpress.com).

Les éditeurs du blog, cependant, ont refusé de publier l’interview sans son intégralité, choisissant à la place de publier seulement trois questions sur les huit traitées à l’origine. Aucune question et réponse traitant des relations entre l’Arménie et la Turquie n’était incluse dans le blog publié.

Le Professeur Eccarius-Kelly a considéré que c’était une occasion manquée d’entrer dans le détail des relations entre l’Arménie et la Turquie et de soutenir le processus de démocratisation et la liberté de parole en Turquie. Elle a approché Armenian Weekly avec l’intégralité du texte de l’interview qui paraît ci-dessous pour la première fois. Vera Eccarius-Kelly est maître de conférences de Sciences Politiques au Collège Siena, Albany N.Y. Elle peut être jointe à veccarius-kelly@siena.edu...

Les Protocoles Turco- Arménien

VEK : selon votre appréciation, y a -t-il quelque chose de changé de façon tangible et concrète depuis que cette relation nouvelle a été engagée entre l’Arménie et la Turquie ?

TA : Jusqu’à présent, aucune des deux parties n’a pris de disposition concrète mais cela n’est pas très important. La démarche vient juste de commencer. Ce qui me préoccupe, c’est que si la situation regardant le Karabagh ne s’améliore pas, il se peut qu’aucune disposition ne soit prise. Un ensemble étrange de circonstances existe et c’est la Turquie qui l’a créé. Si vous lisez les protocoles, vous verrez qu’ils déclarent que les relations diplomatiques commenceront sans aucun préalable. Sans aucun doute pourrait-on aussi voir un préalable dans la reconnaissance par l’Arménie des frontières entre les deux pays, fondée sur son accord pour la création de diverses commissions parmi lesquelles une commission d’historiens.

Cependant, aucun article des protocoles ne lie les questions sur le Karabagh à l’établissement de relations diplomatiques ou l’ouverture des frontières. De toutes façons, la Turquie a annoncé un grand nombre de fois qu’elle n’ouvrira pas la frontière tout autant que la question du Karabagh n’est pas résolue. En d’autres termes, la Turquie a signé des protocoles dont elle déclare ouvertement qu’elle ne les appliquera pas. Si les deux parties ne peuvent pas progresser sur le Karabagh, je ne vois pas comment la Turquie pourra se sortir de l’impasse dans laquelle elle s’est elle-même entraînée. Si la Turquie ne trouve pas un moyen de se dégager de sa soumission à l’Azerbaïdjan sur ce point, elle aura planté le décor d’une situation absurde et embarrassante. Comment un gouvernement peut-il s’emmêler tout seul dans des liens tenus par un autre gouvernement ? Je ne peux tout simplement pas le comprendre.

VEK : Diriez- vous de ces développements qu’ils constituent un pas substantiel vers la normalisation des relations entre la Turquie et l’Arménie ?

TA : Si nous supposons que la Turquie respectera les termes des protocoles et si nous comptons sur l’ouverture de la frontière, on peut considérer que la date du 10 octobre 2009 est un tournant de l’histoire. A cette date, les relations turco-arméniennes sont entrées dans une période nouvelle que je voudrais voir comme celle du " compte à rebours ". Je ne sais pas où et quand il se finira, mais avec la signature des protocoles, un compte à rebours a été commencé, au bout duquel la Turquie acceptera certaines questions au sujet de 1915. De la même façon que la politique de glasnost et la perestroïka de Gorbatchev ont conduit à la fin de l’URSS, ces protocoles mettront fin aux politiques de la République Turque moderne consistant à nier ce qui s’est passé en 1915.

Il peut sembler surprenant de m’entendre dire cela au moment même où rien n’a encore été fait, et alors que les cercles arméniens en particulier ressentent suspicion et anxiété profondes. Mais pour cette raison même, je voudrais répéter que l’ère des Yusuf Halacoglu, Gunduz Aktan et Sukru Elekdag est terminée, révolue. Quatre vingt dix ans de politique de négation sont sur le point de finir. Au moment où les protocoles ont été signés, ces politiques ont fait faillite. C’est aussi simple que cela. Si la Turquie entend suivre le même chemin qu’elle a suivi, rien de tout cela n’a de sens et vous pouvez jeter ces protocoles au panier.

A partir de lĂ , la vraie question, cÂ’est quÂ’est ce que la Turquie acceptera et combien. Nous avons devant nous un large spectre dÂ’options que jÂ’appelle le pendule japonais- allemand.

L’exemple japonais est décrit le mieux comme une sorte de déclaration de "pardon, exempt de grands sentiments," du bout des lèvres. Adoptant les mêmes comportements que les Japonais ont eus relativement à leurs crimes de la Seconde Guerre Mondiale, la Turquie pourrait accepter que des "crimes" ayant affecté les citoyens arméniens en 1915 se sont produits, et faire ensuite des excuses. De telles excuses, cependant, seraient insuffisantes pour faire avancer le processus de démocratisation interne en Turquie et ne feraient en rien cicatriser les blessures passées. Je peux vous dire qu’une telle action n’aurait aucun sens du point de vue des Arméniens.

Par contre, la Turquie pourrait suivre l’exemple que l’Allemagne a suivi pour reconnaître les crimes nazis. Cela pourrait signifier, pour ce qui s’est passé en 1915, la qualification de génocide. Cela pourrait faire d’une reconnaissance honnête de l’histoire, une ressource importante pour le processus interne de démocratisation et ouvrirait la porte à des restitutions sociales, culturelles et financières pour cicatriser les blessures de ceux qui ont souffert par le passé.

En fait, sachant le rôle que ces pays ont eu pour faire connaître ce qui s’est passé en 1915, elle pourrait inviter les principaux pays d’Europe et la Russie à prendre part au processus. Il est difficile de prévoir, entre ces deux pôles opposés, où on arrivera. Se confronter à son histoire est devenu une question majeure en politique et en diplomatie internationales.

VEK : Que signifient ces protocoles pour les Arméniens ?

TA : A l’avantage des Arméniens, l’ouverture de la frontière apportera des gains économiques, sociaux et politiques. L’Arménie sera capable de se libérer du sentiment d’être enfermée et rapprochera le pays de l’Occident. Cela pourrait avoir pour effet de minimiser l’influence de la Russie sur l’Arménie. En plus de tout cela, le développement des relations entre les deux peuples ouvrira les portes à la solution de problèmes qui se sont aggravés dans nos histoires. Hrant Dink pensait de même sur ce point.

Il est vrai, tout autant que les questions liées à l’histoire sont concernées, qu’il y a un sentiment profond d’appréhension et d’insécurité dans les cercles arméniens. Les Arméniens voudront observer jusqu’à quel point les Turcs sont sérieux et dignes de confiance. Malheureusement, la Turquie n’a pas été capable d’inspirer de la confiance lors de la signature des protocoles et continue d’envoyer des signaux qui donnent l’impression qu’elle persiste dans sa conduite passée. Je dirais que la confiance est le problème majeur pour l’instant.

La source principale de ce sentiment d’insécurité n’est pas seulement liée au comportement de la Turquie par le passé. La Turquie persiste dans son attitude. Elle s’engage dans des actions en conflit direct avec les protocoles et exacerbe le sentiment d’insécurité qui a prévalu pendant si longtemps. Le fait que la Turquie ait fait du Karabagh un préalable (même s’il ne faisait pas partie des protocoles) et qu’elle ne présentera pas les protocoles devant le parlement n’est qu’un exemple de la façon dont le problème s’est perpétué.

Je peux décrire d’autres contradictions qui sont liées à l’attitude de la Turquie envers les protocoles. Quand la Turquie propose d’établir une commission d’historiens, elle utilise un argument plutôt persuasif et tout à fait crédible. Le pays a utilisé efficacement cette présomption pour convaincre les tiers.

La Turquie a déclaré qu’elle soutient " la formation d’une commission pour permettre un examen approfondi des enregistrements historiques et pour formuler des recommandations que nous respecterons." En d’autres termes, la Turquie a annoncé que sa position et ses décisions seront fonctions des recommandations de cette commission. La Turquie promeut l’idée que " quels que soient les dires de cette commission nouvellement créée, elle les acceptera" et " elle s’y conformera. " A première vue, cela apparaît complètement raisonnable, et c’est là cependant que réside le problème : au vu des 90 années passées et des politiques suivies aujourd’hui en Turquie, le gouvernement agit d’une façon qui contredit les arguments rationnels qu’il a promu ostensiblement.

Certains hommes d’état officiels de Turquie continuent de tenir des discours remplis de 90 ans de mensonges. La Turquie a encore des organisations et des institutions qui s’attachent activement à contrer "les revendications infondées des Arméniens.’’ Nous avons un gouvernement en Turquie qui déclare "laissons une commission décider," alors qu’il maintien des sites d’état internet qui usent d’expressions comme "prétendu génocide arménien. " Voilà un gouvernement qui dit, "laissons les historiens décider, pas les politiciens, " mais l’un des plus importants bureaux du gouvernement est une organisation appelée Comité de Coordination pour Lutter Contre les Prétentions Infondées de Génocide. Ce bureau est lié directement au Conseil National de Sécurité. Regardons les choses en face, cela ne fait pas un tableau très convaincant. Jusqu’à ce que quelque chose soit fait pour éliminer ces contradictions, il sera difficile de considérer la Turquie comme digne de confiance.

Selon moi, avant de se soucier de former une commission, quelques pas très sérieux doivent être franchis par le gouvernement turc pour montrer qu’il ne veut pas recommencer ses actions passées. Le Comité de Coordination lié au Conseil National de Sécurité doit être démantelé. Les poursuites de personnes sur l’article 301 [du code pénal turc] pour avoir utilisé le mot "génocide" doivent être abandonnées. Il y a des douzaines de dispositions à prendre - comme le retrait du contenu sur "les revendications infondées de génocide arménien " de tous les sites ministériels internet, y compris celui de l’état-major. La Turquie pourrait commencer par là.

VEK : La Turquie semble se concentrer sur l’élévation de son profil politique et économique dans la région et au-delà. Le gouvernement turc signale-t-il à l’Europe qu’elle s’est engagée dans la réforme et la démocratisation ?

TA : Je ne pense pas que l’attitude de l’Europe est centrale pour les décisionnaires du gouvernement turc. L’Union Européenne n’est pas une force agissante en ce moment. Selon moi, les relations de la Turquie avec l’Union Européenne en sont arrivées à un point d’arrêt. Nous assistons à un processus dans lequel la démocratisation turque se déroule sans l’Europe et même en dépit de l’Europe. Deux piliers majeurs de l’UE, l’Allemagne et la France, répètent continuellement que la Turquie n’appartient pas à l’Europe, quoique fasse la Turquie.

Personnellement, en tant qu’intellectuel libéral, j’en ai assez de cette attitude viciée représentée par les gouvernements allemand et français. Comment osent-ils exclure la Turquie du processus de démocratisation de l’Union Européenne en développant un double standard pour la Turquie ? Je pense que ces deux gouvernements ont été malhonnêtes, ce qui est tout à fait décourageant. Je ne pense pas que la Turquie se soit engagée dans ce processus avec l’Arménie pour envoyer des signaux à l’UE. C’est au mieux un sous produit des protocoles arménien et turc.

La question principale en Turquie est que le pays est soumis à une période transitoire. Mes amis arméniens de la diaspora ne semblent pas le comprendre tout à fait. La Turquie rencontre les mêmes problèmes que d’autres pays lorsqu’ils passent d’un régime autoritaire à une société plus ouverte et démocratique. De telles sociétés traversent des difficultés liées aux frontières et limites de leur système judiciaire. C’est pour cela que cette période particulière peut être décrite comme étant représentative d’un système judiciaire transitoire. La façon dont un pays se comporte avec son propre passé historique et dont il fixe les limites de la justice influe sur son devenir.

De fait, la Turquie change depuis 2002, la Turquie a entrepris un remarquable développement de son aptitude au changement, qui devrait être qualifié de révolutionnaire. Pour la toute première fois dans l’histoire républicaine turque, nous voyons l’émergence d’une élite d’un nouveau type, dont les origines sont ailleurs que la classe politique établie. Cette nouvelle élite s’est développée en-dehors du périmètre de la bureaucratie d’état et de la classe bourgeoise. Ce point est très important parce que cette nouvelle classe émergente ne doit pas son développement à l’état.

Ses dirigeants ne se sentent pas dépendants des structures et pouvoirs politiques et bureaucratiques. Par conséquent, ils ne peuvent être manœuvrés aussi facilement par les anciennes élites qui consistent en les éléments de la bureaucratie et de l’armée. En Turquie, quelques spécialistes appellent cette classe nouvelle "les tigres anatoliens, " parce que cette classe moyenne particulière a développé ses propres sources de pouvoir et pénétré les élites gouvernantes établies. Ce développement a créé des conflits immédiats avec les structures de pouvoir établies depuis longtemps. A présent, il nous faut observer à quel point cette nouvelle élite est désireuse de compromettre, et jusqu’où ils ont l’intention d’aller pour exclure du pouvoir l’ancienne classe dirigeante.

La nouvelle classe moyenne a des dirigeants d’inspiration islamique et elle sait qu’elle ne pourra sortir vainqueur de ce conflit avec l’armée et la bureaucratie qu’en insistant sur le processus de démocratisation. Autrement les militaires turcs ne les laisseront jamais prendre part aux classes dirigeantes de Turquie. Je suis sûr que si les USA et l’UE continuent à soutenir clairement le processus de démocratisation, la démocratie en sortira vainqueur.

Si ce soutien international venait à s’interrompre, un nouveau coup d’état aurait lieu. Nous avons eu au moins quatre à cinq coups d’état ou interventions de l’armée, et les puissances étrangères ont toujours joué un rôle important dans cet épisode de l’histoire de la Turquie. Je peux vous assurer que ces interventions militaires dans notre histoire peuvent se produire parce que l’Union Européenne, l’Allemagne, la France et d’autres pays et les Etats-Unis, ont ouvertement soutenu de telles actions militaires.

VEK : Comment caractériseriez-vous l’influence de la société civile turque sur la démocratisation par comparaison avec la dernière décennie ? Quelles sont les forces internes et externes qui conduisent la démocratisation ?

TA : Au cours de la dernière décennie, un acteur nouveau que nous n’avions jamais vu a émergé en Turquie dans l’arène politique. A côté du gouvernement AKP, la société civile est devenue un facteur politique très important. Il était inouï en Turquie, qu’un premier ministre aille à Diyarbakir, par exemple, faire un discours au peuple kurde, et y présente quelques excuses.

Il aurait été inimaginable avant ce discours qu’un premier ministre invite les institutions civiles pour discuter d’idées relatives à ce discours. Les organisations de la société civile turque savent qu’on les écoute dans ce gouvernement et que de nouvelles perspectives seront entendues. Cela ne veut pas dire que le gouvernement est d’accord avec les suggestions de la société civile ou mettra en œuvre leurs demandes, mais un dialogue ouvert existe et c’est bon pour la démocratie.

La démocratisation a évidemment des moteurs internes et externes, et ce que nous avons en face de nous, est un moment historique. Nous traversons un moment rare où à la fois les moteurs internes et externes convergent au même endroit au même moment. Cela se produit seulement rarement dans notre histoire et je place beaucoup d’espoir que l’occasion historique offerte par la réunion de ces facteurs internes et externes seront mises à profit par les paries avec sagesse.

Du point de vue des moteurs internes, il y a quelques réflexions que je voudrais ajouter à celles que j’ai déjà faites. La façon dont les forces armées ont commencé à être poussées hors du champ de la politique civile est le meilleur exemple de cette dynamique interne. Je pense que l’AKP a clairement vu, comme à Semdinli, que la recherche d’un compromis avec les militaires les conduirait près de leur propre fin. Il a donc en conséquence appuyé sur la commande des réformes.

Cette attitude était dans la ligne des attentes de la société turque, qui vient de passer une importante transition. La coquille et les murs qui ont été érigés autour de l’état et sa société ont commencé à s’effriter avec les changements économiques et commerciaux, avec les nouvelles techniques de communication, et avec le tourisme et d’autres façons de se raccorder au monde extérieur. La modernisation de la Turquie a atteint un point qui fait de l’état actuel un état de disfonctionnement - tissé de vrais "tabous" et de "mensonges".

Je voudrais également ajouter que " fatigue" et " épuisement " sont des facteurs qui ont conduit à cette dynamique de transition. La société turque est fatiguée après 3à à 40 années de guerre, dans lesquelles les mêmes slogans ont été employés pour motiver les gens pour aller sur le terrain et se battre les uns contre les autres.

Les Turcs étaient sans doute quelquefois enthousiastes à combattre et poursuivre les " terroristes et séparatistes, " et tuer ou mourir pour sa patrie. Et peut-être en était-il de même pour les jeunes kurdes des villages, parce qu’au lieu de subir ces injustices, il semblait mieux valoir d’aller dans les montagnes et se battre contre le gouvernement turc. Mais eux aussi sont fatigués à présent. Les vieux slogans qui appelaient à combattre et à tuer ne motivent plus les gens. Quatre vingt dix ans de " tabous et mensonges " ne motivent plus.

Concernant les dynamiques extérieures, je pourrais les résumer en facteur Obama : le retrait des Américains d’Iraq et la volonté de laisser un gouvernement stable derrière eux et les développements du secteur de l’énergie. Les USA n’accepteront pas de quitter l’Iraq sans résoudre le problème du PKK et établir la paix et la stabilité entre l’administration kurde et la Turquie. Je devrais ajouter également que les USA savent que l’une des sources du problème qu’ils identifient par " terrorisme islamique "est la tension entre Israël et la Palestine.

Dans le passé, ils se sont efforcés de résoudre le problème en se tenant au côté d’Israël dans le processus de paix. L’invasion de l’Iraq était l’un des aspects de cette stratégie, mais les USA semblent avoir réalisé que cette stratégie ne résoudra pas le problème et contient en fait le potentiel pour faire du " terrorisme islamique " un état permanent. Il semble qu’il y a à présent une tendance nouvelle pour renforcer le lien entre l’Islam et la démocratie, et pour construire un socle sous la direction turque, en tant qu’éléments d’une action pour remodeler la région.

A ce tableau on peut ajouter que la Russie est en recherche de solutions alternatives pour le transfert de l’énergie vers l’Occident en évitant l’Ukraine et la Géorgie. Ces facteurs externes coïncident avec la politique de la Turquie ayant " zéro problème avec ses voisins. " Il devrait apparaître que le Moyen Orient va se réorganiser et que dans ces circonstances une nouvelle approche stratégique, une sorte de pan-ottomanica va gagner en importance.

Dans les années à venir, je prédis que la Turquie pourrait s’éloigner d’une perspective européenne, groupée autour de l’axe germano-français par une Europe qui est encore arrogante mais montrant tout de même des signes de fatigue, et pour cette même raison, un manque de vision également.

Un projet nouveau, qui je pourrais définir comme la création d’une " maison commune pour les peuples du Moyen Orient, " semble se trouver en gestation avec le soutien de puissances externes. Je prédis également que les cercles libéraux et intellectuels, qui ont défendu et soutenu l’aventure Turquie-UE, cesseront de regarder cette perspective avec autant de froideur. De plus, si cette "maison commune du Moyen Orient " est capable de se développer sur un axe démocratique, personne n’aura à objecter beaucoup à son égard.

VEK : comment interprétez-vous le fait que le lauréat du prix Nobel Orhan Pamuk fasse l’objet de poursuites renouvelées pour ses déclarations sur la responsabilité ottomane dans les massacres de masse arméniens et kurdes ?

TA : il y a deux aspects importants dans ce problème, l’un lié à l’organisation obscure et illégale Ergenekon et l’autre au système judiciaire turc.

Ergenekon a orchestré des attaques contre des intellectuels. Toutes les affaires Orhan Pamuk, Hrant Dink, et Elif Shafak ont été initiées par des membres d’Ergenekon. Dans mon propre cas, il y a eu une campagne organisée contre moi aux USA et aussi en partie en Turquie. J’ai été accusé d’être un terroriste et de meurtre d’Américains en Turquie. Je sais à présent que cette campagne ici aux USA a été organisée et lancée depuis Istanbul par un homme nommé Kemal Kerincsiz, un avocat. Il est accusé dans l’affaire Ergenekon et est emprisonné.

Je sais cela parce que l’acte d’accusation d’Ergenekon a révélé que c’était Kemal Kerincsiz qui dirigeait toutes ces activités insidieuses contre les intellectuels, y compris des campagnes diffamatoires et des discours haineux. Cette organisation secrète, Ergenekon, a usé de l’anti- arménianisme comme plateforme politique comme les nazis ont usé de l’anti-sémitisme en Allemagne. Ses architectes savaient qu’ils pourraient gagner un certain soutien en suivant exactement la même logique et les techniques nazies.

Les membres d’Ergenekon savaient que s’ils jouaient sur les sentiments anti-arméniens en Turquie et mobilisaient les gens contre les revendications de génocide, ils pourraient y trouver un avantage politique. C’est de cette façon que les membres de cette obscure organisation ont organisé la démonstration Talaat Pacha à Berlin et d’autres manifestations à Bâle, Zurich et Paris. Ils ont rassemblé la diaspora turque contre les Arméniens et mobilisé leurs propres adhérents de Turquie contre les intellectuels turcs qu’ils voulaient cibler. L’assassinat de Hrant Dink et d’autres chrétiens font partie d’un programme politique parallèle développé par Ergenekon.

Le second aspect que j’ai mentionné plus haut est en liaison directe avec le système judiciaire, qui est encore à la base contrôlé par les militaires. Je suis pleinement conscient du fait que le système judiciaire turc est composé de juges et procureurs turcs qui sont pour la plupart opposés au gouvernement turc actuel. Ils méprisent le processus de démocratisation en Turquie et essaient tout ce qui est en leur pouvoir pour arrêter ses progrès. En quelque sorte, le système juridique comme représentant de l’arrière garde parvient à ralentir le processus de démocratisation. Le cas de l’article 301 est exemplaire.

A l’intérieur de l’administration, il y a eu une lutte, et malheureusement le parti au gouvernement n’est pas assez radical. L’AKP est encore en train d’essayer de trouver des compromis avec le système de justice et avec l’ancien esprit tendant à garder l’article 301 plutôt que l’amender. Cela permet à quelques affaires contre les intellectuels de continuer.

La dernière décision de la cour d’appel relative à l’affaire Orhan Pamuk est particulièrement instructive. Conformément à la décision de la cour, toute personne turque vivant en Turquie peut à présent introduire une action contre Orhan Pamuk pour insulte à la turquicité. Si une personne individuelle se sent insultée par les déclarations ou les écrits d’Orhan Pamuk, cet individu peut intenter un procès et Pamuk doit payer une amende. Il y a des individus qui poursuivent actuellement dans ce cadre. En conséquence, mon éditeur a arrêté de publier des livres liés au Génocide Arménien et à 1915.

La publication d’un nouveau livre de moi a été reportée indéfiniment. Mon éditeur a dit qu’il nous fallait d’abord observer l’évolution des choses pour éviter de se retrouver en face de centaines de procès pour avoir employé le mot " génocide " dans un ouvrage relatif au génocide. Ainsi vous pouvez voir tout à fait clairement que le système judiciaire est encore un gros problème et que même des maisons d’édition libérales veulent retarder certaines publications à cause de cette situation.

VEK : Les changements dans les relations entre la Turquie et l’Arménie auront-ils un impact sur les travaux menés dans les archives ? Les historiens de l’époque ottomane se sentiront-ils moins enclins à pratiquer l’auto- censure sur leurs travaux de la période contestée de l’histoire ?

TA : Je ne sais pas si les protocoles peuvent être considérés comme un tournant à cet égard. Je pense que l’assassinat de Hrant Dink est beaucoup plus important que les protocoles pour ce qui concerne la politique intérieure turque. L’AKP ayant accédé au pouvoir, l’accès aux archives est devenu beaucoup plus aisé parce que leurs nouveaux directeurs ont facilité aux chercheurs l’accès aux archives en 2006.

J’ai travaillé dans les archives pendant un mois et le personnel m’a grandement aidé. Aujourd’hui, chacun peut entrer et mener des travaux ici. Mais après l’assassinat de Hrant Dink, on a appris qu’il y avait une autre Turquie. Si vous travaillez sur le génocide en Turquie, il y a peu de chose qui puisse être faite contre vous par des moyens légaux, mais vous pourriez être tué.

Par exemple, travailler sur les archives et voyager en Turquie est devenu un cauchemar pour moi après l’assassinat de Hrant Dink. Se rendre aux archives ou sortir des archives veut dire que vous avez été vu dans un espace public et on ne sait jamais ce qui pourrait vous arriver. Il y a encore des intellectuels turcs sous protection policière en ce moment même, ce qui montre à quel point la situation est fragile en Turquie en réalité.

Etant conscient de la fragilité de la situation - et sachant l’existence de ces gens d’extrême droite organisés au sein de la bureaucratie et de l’armée - est effrayant. Le gouvernement turc essaie de protéger les intellectuels comme Baskin Orhan, Etyen Mahcupyan, et Murat Belge. Un certain nombre d’intellectuels ne sortent qu’avec une protection policière. Cela semble un peu compliqué mais il est vrai que le gouvernement protège ses propres citoyens contre des groupes et des organisations qui fonctionnent au sein des mêmes structures.

VEK : L’un de ces développements aura-t-il un impact sur les discussions en cours relatives à l’Ouverture Kurde en Turquie ?

TA : Sans aucun doute. Nous ne pouvons comprendre les protocoles turco- arménien que si nous évaluons la scène dans son ensemble. La question kurde est certainement l’un des aspects constitutifs de cet ensemble. L’Ouverture Kurde est un produit direct de la transition qui se produit en Turquie.

En termes de la question arménienne, le gouvernement turc doit suivre les mêmes étapes qu’il a parcourues pour la question kurde. Si nous observons la façon dont le gouvernement turc a essayé de résoudre la question kurde, nous trouverons des solutions pour résoudre la question arménienne. Par exemple, que signifient les discussions sur le concept de reconnaissance de la vérité ? Jusqu’à 2000 ou 2002, ou même aussi tardivement que 2007, le gouvernement turc niait jusqu’à l’existence du peuple kurde.

J’ai été emprisonné en 1975 parce que j’ai écrit sur les Kurdes de Turquie. Ainsi, la reconnaissance de la vérité est un aspect central de la solution de la question kurde. Avec les réformes introduites après 2002, le gouvernement turc a reconnu qu’il y avait des kurdes vivant en Turquie. Il devrait en être de même avec les Arméniens ; quelque chose de terrible s’est passé et un crime a été commis en 1915. En reconnaissant l’existence du crime, vous pouvez résoudre 1915.

En second lieu, dans le processus de résolution de la question kurde, le gouvernement a essayé d’établir la justice. Si vous voulez résoudre un problème relatif à une injustice passée il vous faut la rectifier. Il faut trouver une manière de donner des compensations pour cette injustice. Il y a deux possibilités, deux manières de faire la justice : l’une est la justice rétributive [pénale, punitive], qui est exactement celle qui a cours actuellement dans les régions kurdes. Quelques officiers ont été accusés d’avoir tué des civils kurdes dans le passé, et ces officiers ont été emprisonnés ou ont perdu leur position.

De plus, des fosses communes ont été ouvertes. Cela est important pour l’application de la justice. Dans le cas des Arméniens cette approche ne sert pas puisque les tueries se sont produites il y a cent ans. Mais il y a une autre manière d’approcher la justice ; la justice peut être établie par les principes de la justice réparatrice. La justice réparatrice peut également jouer un rôle dans la question kurde. Beaucoup de ceux qui y ont pris part craignent que les crimes qu’ils ont commis soient dénoncés. Comme dans le modèle d’Afrique du Sud, on peut amnistier ceux qui révèlent leurs crimes par exemple.

Je vois une très forte corrélation pas seulement liée à la solution mais liée aussi aux origines des questions arménienne et kurde. Si je peux le dire crûment, la question arménienne était la question kurde du 19ème siècle. Ou bien le conflit kurde d’aujourd’hui est le conflit arménien du 19ème siècle parce que dans les deux cas la même mentalité a eu les mêmes conséquences.

Dans ces deux siècles, les gouvernements turc et ottoman considéraient les demandes démocratiques des minorités comme des menaces pour la sécurité. A la fin du 19ème siècle et au tout début du 20ème siècle, les demandes arméniennes pour une réforme sociale et l’égalité étaient considérés comme un piège pour le maintien de la sécurité et de l’intégrité territoriale de l’état ottoman.

Dans les années 1970, 1980 et 1990, et même jusqu’à très récemment, l’état turc considérait les demandes kurdes de droits culturels et d’égalité comme un défi à la sécurité nationale et l’intégrité territoriale. Dans les deux cas, les demandes des groupes minoritaires rejetées. Cela entraîna la radicalisation des deux groupes minoritaires, et cette radicalisation même a ironiquement créé les problèmes de sécurité que les gouvernements craignaient par dessus tout. Les mouvements séparatistes et les défis à l’intégrité territoriale devinrent un problème en conséquence directe de la politique de répression des gouvernements contre ces minorités. Les parallèles entre les deux cas sont importants à considérer.

La diaspora, la Turquie et les Intellectuels turcs

VEK : Les media turcs ont décrit la diaspora arménienne d’une manière plutôt négative. Comment peut-on évaluer l’attitude des media turcs et la réponse de la diaspora ?

AT : L’attitude des media turcs sur cette question est malheureusement extrêmement décevante. Publier des articles qui mettent la diaspora au même niveau que le MHP [Parti National du Peuple, un parti nationaliste de Turquie] est un marque d’irrespect profond pour les Arméniens de la diaspora, et chacun devrait comprendre à quel point cela est honteux. L’attitude des media percevant la diaspora avec hostilité et comme "l’autre" n’est pas limitée aux seuls media ; cette attitude prévaut même dans des cercles considérés comme progressistes, de gauche, et libéraux. Cette attitude a des racines très profondes et on pourrait dire que qu’elle consiste à enlever du sens à tout ce qui est arménien.

Je décrirais le traitement des Arméniens comme une surprenante combinaison d’arrogance et d’irrespect. En plus de cela, il faut ajouter un profond puits d’ignorance. Peut-être est-ce l’arrogance de quelqu’un qui, se sentant tout puissant, pense qu’il a remporté une grande victoire contre un ennemi faible, sans défense et conscient de sa défaite. Je sais que les mots que j’emploie peuvent paraître brutaux. Je ne veux pas généraliser contre les intellectuels ou les médias, mais il nous faut admettre que c’est une attitude profondément enracinée.

Je voudrais vous donner un exemple : The Armenian Weekly est un quotidien qui est publié à Boston mais tenu à jour sur un site internet. Ce journal est une publication officielle des Dashnags qui ont été complètement avilis par les media et intellectuels turcs, y compris par Taraf.

Avec d’autres journaux arméniens d’expression anglaise, tels que The Armenian Reporter et The Armenian Mirror- Spectator, ce journal couvre systématiquement les protocoles et publie des articles en leur faveur ou opposés. Quelques uns de nos intellectuels, comme Ayse Guunaysu et Eren Keskin, écrivent régulièrement pour l’Armenian Weekly. Combien de nos intellectuels, de nos journalistes, diriez-vous lisent-ils ces journaux, suivent le débat en cours et font des analyses sur ce débat ?

Il y a cette attitude pénétrante ; c’est comme si nos hommes connaissaient la diaspora arménienne mieux que les Arméniens eux-mêmes. Nous n’avons pas de problèmes à arriver à des conclusions et exprimer des opinions sans avoir aucune idée sur ce qui se passe là-bas, sur ce qui est discuté et débattu. Il y a une bizarre attitude d’arrogance et je ne sais pas expliquer ce que je vois autrement que " conduite excessivement viciée " parmi nos médias et intellectuels.

VEK : Y a-t-il une différence entre la diaspora arménienne et l’Arménie ? La diaspora agit-elle d’une façon qu’on pourrait qualifier de monolithique ?

TA : Je vais répéter une position que j’ai défendue dans le passé. Il est tout simplement incorrect de dépeindre l’état arménien et la diaspora arménienne comme deux entités séparés avec des points de vue opposés. Il est faux de tracer une ligne séparant les opinions sur le sujet de 1915 entre la diaspora et l’Arménie.

Une attitude politique qui essaie de tirer quelque avantage à faire cette distinction sera vouée à l’échec. Les événements récents montrent à quel point ma position était précise. Il y a eu des protestations contre les protocoles à la fois en Arménie et en diaspora ; il y avait des gens qui soutenaient les protocoles et ceux qui ne le faisaient pas dans les deux milieux. Finalement, ni l’Arménie ni la diaspora n’est un bloc monolithique.

La protestation qui s’est produite en diaspora a plus attiré l’attention parce qu’elle s’est produite au milieu de nations développées devant les yeux des médias occidentaux. Par exemple, personne ne semble avoir remarqué une protestation qui a attiré près de 60 000 Personnes à Erevan. Il y a deux autres raisons qui font que les protestations de la diaspora ont plus attiré l’attention. La première raison est que les Dashnags en diaspora sont mieux organisés et ont une base plus large qu’en Arménie. La seconde est que ces protestations ont donné corps à une anxiété qui est ressentie même par ceux qui soutiennent les protocoles.

Il n’y a eu aucun sondage d’opinion, ou s’il y en a eu, je n’en suis pas informé. Mais je peux dire que la plupart des individus de la diaspora arménienne n’ont pas formé un front contre les protocoles. Cependant, il me faut ajouter que même parmi ceux qui les soutiennent il y a un profond sentiment de suspicion et d’anxiété. Ceux qui protestent expriment l’anxiété et pour cette raison, ceux qui soutiennent les protocoles ont traité les protestations avec compréhension au lieu de s’y être opposés.

Je peux classer les objections aux USA en trois catégories : a) le compromis sur le Karabagh b) la reconnaissance des frontières entre l’Arménie et la Turquie c) la commission d’historiens. Le troisième point est celui qui conduit le plus de gens dans la protestation aux USA. Les médias turcs ignoraient cela, mais en parlant avec la diaspora, le premier ministre arménien a fait une promesse regardant la commission d’historien. Il a donné une déclaration écrite et verbale disant qu’il n’y aurait pas de commission vouée à la question " oui ou non, 1915 était un génocide " et qu’en fait aucune des commissions ne seraient "commission d’historiens. "

En résumé, sans la reconnaissance que la source la plus importante de protestation est la quête de justice, on ne peut comprendre les changements. Identifier la diaspora au MPH à cause de manifestations qui au fond " réclament justice " est irrespectueux et insolent. Mon humble opinion sur au sujet de nos media et intellectuels est, avant de prendre un stylo et écrire, de jeter un coup d’oeil sur une publication en langue anglaise comme Armenian Weekly, l’Armenian Reporter, et l’Armenian Mirror-Spectator.

VEK : Les médias turcs ont suggéré que l’Arménie a battu en retraite de sa position de demander la reconnaissance du génocide. Comment évaluez- vous les possibilités de débattre du génocide et la reconnaissance des frontières ?

TA : Avant tout, je voudrais dire quelque chose à propos de la question relative la demande de territoires. En 1999, j’avais été invité à Los Angeles. C’était mon premier voyage en Amérique. Le documentaire sur la vie de Vahakn Dadrian et sur la mienne, "Mur du Silence ", allait être projeté et j’étais supposé parler ensuite.

Les personnes qui m’avaient invité étaient d’un bord politique très éloigné des Dashnags. Dans mon discours, je voulais faire une déclaration sur le thème "Nous devons parler de ce qui s’est passé en 1915, non comme une question de terres ou de frontières mais comme une question liée aux droits de l’homme.

Il nous faut accepter le fait que le sujet des territoires est clos pour l’essentiel. " L’un des organisateurs, mon cher ami Hratch que je venais juste de rencontrer dit " Taner, ne dites pas ces choses. Je comprends, vous avez raison, et personne ne se fait d’illusions, mais si vous dites ces choses, cela ne fera que détruire les espoirs de ces personnes et leurs rêves. La question des terres n’est pas seulement une simple question de nationalisme. Pour un Arménien, c’est aussi un lien émotionnel avec le passé. Si vous dites, c’est fait, c’est tout à fait fini, vous allez descendre ces personnes en vrille." Bien sûr, j’ai dit ce que je voulais dire à la fin parce que je voulais qu’ils entendent ce que je croyais vraiment.

Ce que je veux expliquer avec ce rappel est que la demande de terres est quelque chose d’inextricablement lié à l’identité arménienne. Je veux insister sur le point qu’ayant été chassés de leur patrie, il y a un aspect émotionnel qui s’y attache. Bien sûr, pour des raisons politiques et pratiques on peut insister sur le caractère insensé et vain d’une telle demande, mais je pense qu’il est important de garder cet autre aspect en l’esprit.

Par ailleurs, je veux répéter que c’est une erreur de faire une distinction entre la diaspora arménienne et l’Arménie elle-même sur le sujet de la reconnaissance du génocide et de faire face à l’histoire. Ni l’Arménie, ni la diaspora n’abandonnera l’idée de reconnaissance du génocide. La seule différence est peut-être dans la façon dont cette reconnaissance devrait évoluer. Cette différence peut-être ressentie dans chaque communauté le long d’une ligne qui divisera les deux en leur milieu.

Il est possible de décrire chaque côté. Ce que les deux côtés ont en commun est une demande que ce qui s’est passé en 1915 soit défini comme un crime et que des excuses devraient être faites. L’un des côté cependant, devrait être prêt à accepter qu’un " crime contre l’humanité " a été commis tandis que l’autre insisterait pour qu’il soit appelé "génocide " et rien de moins. Une autre différence peut apparaître sur la question des restitutions. Un côté peut trouver acceptable d’honnêtes et sérieuses excuses tandis que l’autre fera probablement valoir des vues pour différentes mesures de restitution.

A mon sens, je pense que le gouvernement arménien fera de la diaspora un partenaire dans ce processus. La diaspora est un vrai produit du génocide et pour cette raison elle tiendra a prendre part au débat autour du génocide et de mesures qu’il convient de prendre pour cicatriser ses effets. C’est ce qui s’est produit dans les relations Germano- Israéliennes des années 1950. Israël avait créé un mécanisme permettant à la diaspora juive d’y participer. Un système similaire pourrait être essayé par l’Arménie.

VEK : Sur quel sujet vos recherches les plus récentes portent-elles ?

TA : Mon but comme chercheur est de créer un corps de connaissances communes. Mon argument fondamental est que nous manquons dans nos relations turco-arméniennes d’un corps de connaissances communes. La majeure partie des documents relatifs à ce sujet sont dispersés et disponibles seulement dans des langages différents, et par conséquent, souvent inaccessible.

Cela rend difficile pour les chercheurs, les auditoires intéressés et le public en général, la lecture de ces sources et le partage des accès à ces mêmes documents. Il nous faut créer une base commune sur laquelle nous pouvons nous mettre d’accord pour débattre. Pendant un long moment, j’ai réuni et publié des sources originales pour constituer ma contribution dans ce domaine.

Il y a une controverse de fond dans notre domaine. Le gouvernement turc objecte qu’on ne devrait se fier qu’aux sources ottomanes parce que ce sont le seules en lesquelles on peut avoir confiance. Le gouvernement insiste que seules les sources ottomanes peuvent servir à analyser les événements autour de 1915.

Le gouvernement turc objecte également que les sources américaine, allemande, autrichienne et britanniques sont biaisées et représentatives d’un programme visant à couvrir leur propre politique. Leurs sources sont perçues comme une tentative de blâmer la Turquie et les Turcs pour ce qui s’est passé.

D’un autre côté, les Arméniens e beaucoup d’autres chercheurs internationaux objectent que les documents ottomans ne sont pas fiables et en conséquence, doivent être ignorés. Il y a d’énormes archives disponibles et le gouvernement turc continue de publier document après document pour soutenir ses propres prétentions et étayer ses propres thèses, mais il y a peu de dialogue entre les deux côtés.

Ma position est nouvelle dans le domaine parce que je prétends très simplement qu’il n’y a pas de contradiction entre divers éléments d’archives. Nous avons constaté que la même histoire est tout simplement racontée sous diverses perspectives. Il y a deux ans, j’ai écrit un livre que j’ai publié plus de 600 documents ottomans pour montrer que l’intention de génocide du Parti Union et Progrès peut être démontrée basée sur les documents ottomans.

A présent, je réunis les journaux pour la période 1918-1922. J’ai une pleine collection de journaux ottomans datant de cette période. Ce qui est important sur cette période particulière, c’est qu’il n’y avait aucune censure en ce temps-là. Ces journaux publiaient absolument tout, y compris des questions sur lesquelles nous débattons excessivement aujourd’hui.

Ces journaux mettent à notre disposition des rapports considérables relatifs aux tueries, aux déportations, et les procès d’Istanbul qui ont suivi. Ces procès étaient enregistrés dans la presse turque, qui a aussi publié documents et mémoires, et les commentateurs et éditorialistes ont écrit dans le détail sur la façon dont le pays devrait faire face à ses crimes récents. Cette information doit être rendue accessible aux lecteurs turcs. J’édite ces journaux pour sélectionner certains articles qui doivent être lus par le plus grand nombre possible.

J’ai à présent devant moi deux projets spécifiques. J’espère publier les documents relatifs à deux procès importants d’Istanbul de 1919. Ils portent en titre le nom des provinces où les massacres et les déportations ont eu lieu et dans lesquels des individus ont été jugés responsables de ce qui s’est passé. L’un est le procès Yozgat, l’autre est le procès Trébizonde. Au total, je suis en train d’analyser quelques 40 procès qui étaient suivis dans la presse.

Le rôle des témoins oculaires turcs est particulièrement intéressant parce que la presse avait remarqué leur importance. Sur la foi de témoignages de témoins oculaires turcs qui accusaient des fonctionnaires turcs d’avoir commis des crimes, la formation de juges ont pris leurs décisions. Cela constitue une information de valeur inestimable, qui montre que beaucoup de Turcs en 1918 et 1919 se sont ouvertement exprimés contre les massacres qui avaient l’aval du Parti Union et Progrès.

Traduction Gilbert BĂ©guian pour Armenews.com




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Source/Lien : NAM



   
 
   
 
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