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De Fribourg à Srebrenica avec un survivant de la guerre
Publié le :

14. novembre 2010 - 17:07

Par Jean-Christophe Emmenegger, swissinfo.ch

Šaban Zukanović est né près de Srebrenica, dans lÂ’actuelle République de Bosnie-Herzégovine. Suite à la guerre de 1992-1995, il a trouvé refuge en Suisse. Quinze ans après, il est retourné dans son pays pour enterrer son père mort à la guerre.

Reportage.

Dans le train du retour à Fribourg, où réside actuellement Šaban Zukanović, le contrôleur est dÂ’origine serbe. Sait-il que Šaban est dÂ’origine bosniaque? Ce qui les rapproche? Les deux sont Bosniens – terme qui désigne aujourdÂ’hui les citoyens de Bosnie-Herzégovine sans distinction de leur ethnie ou religion – les deux habitent maintenant en Suisse et parlent français. Ce qui les différencie? Un passé dont ils ont été en partie les jouets. Le ressortissant serbe a pu se réfugier en Suisse avant la guerre et semble à lÂ’aise dans sa vie professionnelle.

Le ressortissant bosniaque a été pris dans les combats qui ont ravagé la Bosnie-Herzégovine entre 1992 et 1995. Il en garde des séquelles et se demande pourquoi il est en vie, après avoir perdu des membres de sa famille et vu des amis se faire tuer.

Le cimetière-mémorial de Potočari

Les restes du corps du père de Šaban ont été identifiés en 2009 et inhumés le 11 juillet dernier au cimetière-mémorial de Potočari, près de la ville de Srebrenica, où sÂ’est déroulé, il y a quinze ans, un massacre souvent qualifié du pire génocide commis en Europe depuis la Deuxième Guerre mondiale. À une vingtaine de kilomètres à lÂ’ouest de Srebrenica, dans la montagne, se trouve le village natal de Šaban: Brakovci, dans la commune de Sućeska, canton de Srebrenica.

En 1992, Šaban a 18 ans. Les obus et les tirs de snipers s’abattent sur Brakovci et les villages voisins. Les éléments serbes de l’ancienne Armée populaire yougoslave (JNA), devenue durant la guerre une armée des Serbes de Bosnie (VRS), ont pris position sur les hauteurs, du côté où la rivière Drina fait frontière avec les montagnes de Serbie.

En face de Brakovci, on voit la route qui reliait, à l’époque médiévale, Srebrenica, le deuxième centre minier de la région (srebro signifie argent en langue locale) à Raguse (Dubrovnik) pour y acheminer l’argent, le plomb, le cuivre, le zinc en partance vers Venise. Très beau paysage.

LÂ’engrenage

De nombreux réfugiés fuyant les combats et les villages en feu arrivent à Brakovci, en même temps que les rumeurs de massacres perpétrés sur la population bosniaque, dès avril 1992. Une résistance spontanée s’organise parmi les villageois assiégés. Elle durera jusqu’en juillet 1995.

Šaban y participe. Il se souvient de l’engrenage: «Nous n’avions aucune arme, l’armée serbe contrôlait toutes les voies de communication, c’était impossible de se rendre en zone libre, il fallait trouver des solutions pour se défendre. La nourriture envoyée par les avions américains était périmée, plusieurs personnes ont été écrasées par les palettes…» D’autres détails sont impossibles à raconter ici.

Début juillet 1995, les troupes du général serbe Ratko Mladić resserrent l’étau sur Srebrenica et forcent les villageois à évacuer en hâte. Ceux-ci forment deux colonnes: les femmes (dont la mère de Šaban), les enfants et les vieillards descendent vers Srebrenica pour trouver refuge auprès du bataillon hollandais de la Forpronu à Potočari; lÂ’autre colonne constituée des hommes va tenter de rejoindre à travers forêts Tuzla, la ville la plus proche en zone libre. La suite, on la connaît dans les grandes lignes.

CÂ’est durant cette débandade que Šaban Zukanović, comme tant dÂ’autres, a perdu son père, des membres de sa famille et des amisÂ… «Il y avait des tirs en rafales derrière nous. On sÂ’est séparés dans la forêt. Je ne lÂ’ai plus revu depuis. Je ne sais même pas comment il est mort.»

Une tragique absurdité

Le village de Brakovci comptait 221 habitants au recensement de 1991, dont 217 déclarés Bosniaques (Bulletin n°234 de l'Institut national de statistique de Bosnie-Herzégovine). AujourdÂ’hui, moins de 10 personnes âgées y vivent. La plupart des maisons, dont la reconstruction a été financée par lÂ’aide internationale, restent vides. DÂ’autres sont toujours en ruine. Non loin de là, l’école primaire de Sućeska, qui réunissait environ 1000 enfants des villages avoisinants, est complètement à lÂ’abandon, malgré sa reconstruction financée, en 2001, par lÂ’Agence étasunienne pour le développement international. Srebrenica, la ville la plus proche, reste sinistrée.

À Sarajevo, où la vie a repris un peu ses droits, la jeunesse danse, la foule fréquente les rues et les cafés, Šaban se sent mal à l’aise, ses souvenirs lui jouent un mauvais tour: «C’est comme s’il ne s’était rien passé.» Il en souffre comme d’une tragique absurdité. À Fribourg, en Suisse, où le français est devenu sa deuxième langue, Šaban vit depuis quatorze ans avec le statut d’étranger admis provisoirement (livret F, voir explication ci-contre).

Concrètement, cela veut dire qu’il n’a pas le droit de s’installer ou de travailler hors du canton de Fribourg qui lui a octroyé le permis de séjour provisoire. Sans une autorisation spéciale de voyage dans l’espace Schengen, qui lui a été attribuée «pour raisons familiales», Šaban n’aurait pas pu voyager hors de Suisse pour assister à l’enterrement de son père.

Jean-Christophe Emmenegger, swissinfo.ch
de retour de Srebrenica




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Source/Lien : Swissinfo.ch



   
 
   
 
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