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L’Europe ne nous fait plus rêver
Publié le :

Courrier International

Fin décembre, le romancier turc Orhan Pamuk disait son désenchantement à l’égard du Vieux Continent, longtemps érigé en modèle dans son pays. Un texte plus actuel que jamais, à l’heure où la Grèce prévoit de construire une clôture à sa frontière avec la Turquie.

13.01.2011 | Orhan Pamuk | The Guardian

Dans les manuels scolaires que je lisais enfant dans les années 1950 et 1960, l’Europe était une terre de légende idyllique. Pendant qu’il bâtissait sa nouvelle République sur les ruines de l’Empire ottoman, écrasé et démembré lors de la Première Guerre mondiale, Mustafa Kemal Atatürk combattit certes l’armée grecque. Mais ensuite, avec le soutien de son armée, il entreprit de moderniser le pays par le biais d’un grand nombre de réformes socioculturelles qui n’étaient pas anti- mais pro- occidentales. C’est pour légitimer ces réformes, qui contribuèrent à renforcer les élites du nouvel Etat turc (et allaient faire l’objet d’un débat incessant en Turquie au cours des quatre-vingts années suivantes), que nous avons été amenés à épouser et même à imiter un rêve européen merveilleux – et occidentaliste.

Impératif historique

Les manuels scolaires de mon enfance étaient destinés à nous apprendre pourquoi il fallait séparer l’Etat de la religion, pourquoi il avait fallu fermer les loges des derviches et pourquoi nous avions dû abandonner l’alphabet arabe au profit du latin. Ils regorgeaient aussi de questions visant à percer le secret de la puissance et de la réussite européennes. “Décrivez les buts et les résultats de la Renaissance” était un de nos sujets d’examen d’histoire au collège. “Si nous avions autant de pétrole que les Arabes, serions-nous aussi riches et modernes que les Européens ?” demandaient les plus naïfs de mes camarades de lycée. Lors de ma première année d’université, chaque fois que ces questions surgissaient en cours, mes condisciples s’inquiétaient de savoir pourquoi nous n’avions jamais eu de Lumières. Le grand penseur arabe du XIVe siècle Ibn Khaldoun a dit que les civilisations en déclin survivent en imitant leurs vainqueurs. Comme les Turcs n’ont jamais été colonisés par une puissance mondiale, la “vénération de l’Europe” ou l’“imitation de l’Occident” n’ont jamais eu les connotations humiliantes décrites par Frantz Fanon, V.S. Naipaul ou Edward Said. Regarder vers l’Europe était un impératif historique ou une technique d’adaptation.

Mais ce rêve d’une Europe idyllique, si puissant que même nos intellectuels et nos politiques les plus anti-occidentaux y croyaient secrètement, s’est évanoui. Peut-être est-ce parce que la Turquie n’est plus aussi pauvre qu’elle l’était. Ou parce qu’elle n’est plus une société rurale gouvernée par l’armée, mais un pays dynamique doté d’une société civile ro­buste. Et puis il y a eu, bien sûr, ces dernières années, le ralentissement des négociations en vue de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE). Personne, ni d’un côté ni de l’autre, n’espère raisonnablement que la Turquie entre dans l’Europe dans un avenir proche. Admettre que l’on a perdu cet espoir serait aussi dévastateur que de voir les liens avec l’Europe se rompre, alors personne n’a le courage de le dire.

Que la Turquie et d’autres pays non occidentaux soient désenchantés par l’Europe, je le sais par mes voyages et par mes conversations. L’une des principales causes de tension entre la Turquie et l’UE est sans nul doute l’alliance forgée par un secteur de l’armée turque et certains groupes de presse avec des partis nationalistes et le succès de leur campagne pour saboter les négociations d’adhésion. Ce sont les mêmes qui sont à l’origine de poursuites judiciaires à l’encontre de beaucoup d’écrivains dont moi, du meurtre d’autres, de l’assassinat de prêtres et de missionnaires chrétiens. Il y a aussi des réactions passionnelles dont on explique mieux l’importance en songeant à l’exemple de la France : au cours du siècle écoulé, des générations successives de l’élite turque ont pris la France pour modèle, s’inspirant de sa conception de la laïcité et suivant son exemple dans l’éducation, la littérature et l’art Alors voir la France devenir depuis bientôt cinq ans le pays le plus farouchement opposé à l’adhésion de la Turquie a été une grande désillusion et un crève-cœur. Mais c’est la participation de l’Europe à la guerre d’Irak qui a provoqué la plus grande déception dans les pays non occidentaux et, en Turquie, une vraie colère. Le monde a vu l’Europe se faire rouler bien volontiers par Bush et se joindre à cette guerre cruelle et injustifiée.

Lorsqu’on regarde le paysage européen depuis Istanbul ou au-delà, la première chose que l’on voit est que l’Europe (comme l’UE) est décontenancée par ses problèmes internes. Il est clair que les peuples d’Europe ont beaucoup moins d’expérience que les Américains pour ce qui est de vivre avec des gens dont la religion, la couleur de peau ou l’identité culturelle est différente de la leur, et que cette perspective ne les enthousiasme guère : cette résistance rend les problèmes de l’Europe encore plus difficiles à résoudre. En Allemagne, le récent débat sur l’intégration et le multiculturalisme en est une bonne illustration.

Paquets de Gauloises

Avec l’intensification et l’extension de la crise économique, l’Europe risque, en se refermant sur elle-même, de différer sa lutte pour protéger les “bourgeois” au sens flaubertien du terme, mais cela ne résoudra pas le problème. Lorsque je regarde Istanbul, qui devient un peu plus complexe et cosmopolite au fil des ans et attire des migrants venus de toute l’Asie et de l’Afrique, je n’ai aucun mal à parvenir à la conclusion suivante : on ne peut pas interdire indéfiniment l’accès de l’Europe aux Asiatiques et aux Africains pauvres, sans emploi, sans défense, qui cherchent un nouvel endroit où vivre et travailler. Des murs plus hauts, une politique de visas plus stricte et une surveillance accrue aux frontières maritimes ne feront que retarder l’heure de vérité. Et le pire, c’est que les mesures anti-immigration et les préjugés détruisent les valeurs fondamentales qui ont fait de l’Europe ce qu’elle est.

Dans les manuels turcs de mon enfance, on ne parlait pas de démocratie ni de droits des femmes, mais du fait que sur les paquets de Gauloises que fumaient (selon nous) les intellectuels et artistes français étaient imprimés les mots “liberté, égalité, fraternité”. “Fraternité” en était venu à signifier l’esprit de solidarité et de résistance promu par les mouvements de gauche. Mais être indifférent aux souffrances des immigrés et des minorités et châtier les Asiatiques, les Africains et les musulmans qui mènent une vie difficile dans les banlieues de l’Europe – et même les tenir pour seuls responsables de leurs malheurs –, ce n’est pas de la “fraternité”.

On peut comprendre que lÂ’Europe soit prise dÂ’angoisse et même de panique, et quÂ’elle cherche à préserver ses grandes traditions culturelles, à profiter des richesses quÂ’elle convoite dans le monde non occidental et à conserver les avantages acquis tout au long de plusieurs siècles de lutte des classes, de colonialisme et de guerres intestines. Mais, si lÂ’Europe veut se protéger, ne vaudrait-il pas mieux, au lieu de se replier sur elle-même, quÂ’elle se souvienne de ses valeurs fondamentales qui ont fait dÂ’elle autrefois le centre de gravité de tous les intellectuels du monde ?




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Source/Lien : Courrier International



   
 
   
 
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