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La Turquie Ă  poigne dÂ’Erdogan
Publié le :

Nouvel Obs

samedi 4 février 2012, par Laure Marchand

Étudiants, journalistes, militants arrêtés... L’espoir d’une adhésion à l’Europe avait favorisé des avancées démocratiques. Mais, au nom de la lutte contre le terrorisme, le gouvernement d’Ankara renoue avec les pratiques des années noires

Nesimi Yigit Eryilmaz peut sans doute dire merci Ă  « Time Magazine » qui, en dĂ©cembre, a sacrĂ© le « manifestant » personnalitĂ© de lÂ’annĂ©e 2011. Deux jours après la publication de lÂ’hebdomadaire amĂ©ricain, cet Ă©tudiant turc sÂ’apprĂŞte Ă  apostropher le ministre de l’Énergie, Taner Yildiz, lors dÂ’une confĂ©rence sur le nuclĂ©aire. Il a Ă  peine le temps de crier « Monsieur le ministre... » que dix gros bras de la sĂ©curitĂ© le plaquent au sol. Mais, grand prince, le membre du gouvernement lÂ’invite Ă  exprimer ses dolĂ©ances Ă  la tribune. 500 Ă©tudiants derrière les barreaux, majoritairement accusĂ©s de terrorisme, nÂ’ont pas bĂ©nĂ©ficiĂ© de cette mansuĂ©tude. Comme Ferhat TĂĽzer et Berna Yilmaz qui viennent de passer dix-neuf mois en dĂ©tention provisoire pour avoir brandi une banderole rĂ©clamant la gratuitĂ© de lÂ’enseignement supĂ©rieur lors dÂ’un meeting du Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan. AccusĂ©s de faire partie dÂ’un obscur groupuscule dÂ’extrĂŞme gauche, ils risquent quinze ans de prison pour « appartenance Ă  une organisation terroriste ».

Les libertés publiques sont en berne en Turquie. Étudiants, journalistes, militants kurdes, activistes des droits de l’homme sont arrêtés par centaines. Après des avancées démocratiques considérables, encouragées par le démarrage des négociations d’adhésion à l’Union européenne en 2004, l’époque est au tour de vis sécuritaire. En cause, une dérive de la lutte antiterroriste. Loin devant la Chine, la Turquie détient le palmarès du nombre le plus élevé dans le monde de « terroristes » : sur 35 000 personnes condamnées pour terrorisme depuis dix ans, selon une étude de l’agence Associated Press, un tiers d’entre elles sont turques. La progression est exponentielle : en 2005, il y a eu 273 peines de prononcées, en 2009, 6 345.

Manifestation dÂ’Ă©tudiants devant lÂ’ambassade de France, le 23 dĂ©cembre Le 20 fĂ©vrier 2010 Ă  Kâğithane, un faubourg dÂ’Istanbul, Cihan KirmizigĂĽl attend le bus pour se rendre Ă  lÂ’universitĂ© de Galatasaray. Ce jeune Kurde de 24 ans porte un keffieh. Mal lui en a pris. Non loin de lÂ’Abribus, des manifestants, le visage dissimulĂ© par un keffieh, lancent des cocktails Molotov contre les forces de lÂ’ordre. Un tĂ©moin anonyme assure avoir reconnu Cihan grâce Ă  son foulard. Cela suffit pour faire de lui un « terroriste ». Depuis, le tĂ©moin sÂ’est rĂ©tractĂ©. Mais ce brillant Ă©tudiant en ingĂ©nierie, qui lit dĂ©sormais Michel Foucault dans sa cellule, encourt jusquÂ’Ă  quarante-cinq ans de prison pour appartenance au Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), la guĂ©rilla kurde active depuis 1984. « LÂ’acte dÂ’accusation est vide,dĂ©taille Mehmet Karli, enseignant en droit Ă  Galatasaray et coordinateur dÂ’une plateforme de solidaritĂ© avec les Ă©tudiants arrĂŞtĂ©s. Son cas est symbolique, il montre les prioritĂ©s sĂ©curitaires du gouvernement. On assiste au dĂ©veloppement dÂ’un système autoritaire qui ressemble Ă  celui de la Russie. »

A Ă©couter la dĂ©finition du terrorisme que vient de donner le ministre de lÂ’IntĂ©rieur, il y a de quoi se faire du mouron. Selon Idris Nahim Sahin, le terrorisme peut prendre la forme d’« un poème », se nicher dans « la peinture » et « les pratiques scientifiques ». Il convient dÂ’ĂŞtre dÂ’autant plus vigilant, assure ce proche dÂ’Erdoğan, que les membres du PKK et du KCK - une structure urbaine et administrative de la rĂ©bellion kurde - se livrent Ă  « des comportements immoraux », comme« lÂ’homosexualitĂ© » ou « manger du porc ». Ce discours moyenâgeux visait Ă  justifier les rafles successives dans les milieux kurdes. Près de 4 000 personnes ont ainsi Ă©tĂ© arrĂŞtĂ©es depuis trois ans. Au nom de la lutte contre le PKK, la justice ratisse large, de plus en plus.

Quarante ans après avoir été incarcéré pour « liens secrets » avec Amnesty International, Ragip Zarakolu, 63 ans et une trentaine d’arrestations dans sa vie de militant, est de retour en prison. De tous les combats démocratiques, pour le peuple kurde, les minorités, la reconnaissance du génocide arménien, le directeur de la Maison d’édition Belge est emprisonné depuis octobre, et soupçonné d’appartenir au KCK. Un de ses fils, Deniz, doctorant en sciences politiques, subit le même sort. Dans une lettre rendue publique via son avocat, Ragip Zarakolu dénonce « une campagne qui vise à intimider tous les démocrates de la Turquie ». « La seule bonne nouvelle est que l’administration vient d’accepter de mettre mon père et mon frère dans la même cellule », raconte son autre fils Sinan. Les premiers mois, l’un était incarcéré dans une prison à la frontière bulgare, l’autre en Anatolie, à quatre heures de route. « Les avocats n’ont pas accès aux actes d’accusation, impossible de connaître ce qu’on leur reproche », explique-t-il.

L’éditeur militant Ragip Zarakolu, emprisonné depuis octobre C’est une des spécificités de la loi antiterroriste, élargie en 2006 : l’acte d’accusation peut rester secret jusqu’au procès. L’ONG Human Rights Watch s’alarme des conséquences de la modification législative qui établit « une définition vague et trop large du terrorisme ». Les magistrats l’appliquent au bazooka. Ainsi, une femme kurde analphabète a été condamnée à sept ans de prison à cause d’une pancarte en turc à la gloire d’Abdullah Ocalan, le chef du PKK, dans une manifestation !

Dans cette ambiance dĂ©lĂ©tère, les journalistes sont en première ligne. Ils sont dĂ©sormais une centaine Ă  ĂŞtre emprisonnĂ©s, souvent kurdes mais pas toujours. Le rapport annuel de la Commission europĂ©enne sur les nĂ©gociations dÂ’adhĂ©sion de la Turquie sÂ’inquiète de « la restriction de la libertĂ© des mĂ©dias », alimentĂ©e par les procès lancĂ©s par le gouvernement et qui ont « un effet paralysant » sur les journalistes. Le Premier ministre Erdoğan est très procĂ©durier. Il a mĂŞme portĂ© plainte contre un magazine satirique qui lÂ’avait caricaturĂ© en chat empĂŞtrĂ© dans une pelote de laine ! LÂ’autocensure est devenue un rĂ©flexe dans les mĂ©dias qui ne sont pas Ă  la botte du gouvernement. Alors que lÂ’Ă©tau sÂ’est desserrĂ© autour de certains sujets, comme le gĂ©nocide armĂ©nien, par exemple, dÂ’autres sont devenus tabous. « Ecrire sur lÂ’enrichissement de membres du gouvernement, la corruption, la confrĂ©rie religieuse de Fethullah GĂąlen ou la police est impensable », dĂ©taille un journaliste.

Il est Ă  craindre quÂ’Ahmet Sik, journaliste dÂ’investigation, ne soit une des victimes de ce nouvel ordre. Il est actuellement jugĂ© pour avoir « aidĂ© lÂ’organisation terroriste Ergenekon », une nĂ©buleuse militaro-mafieuse soupçonnĂ©e dÂ’avoir cherchĂ© Ă  faire tomber le gouvernement islamo-conservateur. Son inculpation repose sur son dernier livre dans lequel il met en cause le puissant rĂ©seau GĂĽlen pour son noyautage de la police. « Son arrestation a envoyĂ© un message très clair : un livre peut vous conduire en prison », assène Yonca Sik, son Ă©pouse. Son cas est ubuesque. Alors quÂ’il a menĂ© des enquĂŞtes sur les crimes de lÂ’armĂ©e dans lÂ’Est kurde, Ahmet Sık se retrouve sur le mĂŞme banc que 250 officiers arrĂŞtĂ©s et jugĂ©s dans le cadre du rĂ©seau Ergenekon - du nom dÂ’une vallĂ©e turque mythique - et dÂ’autres complots prĂ©sumĂ©s contre le Parti de la Justice et du DĂ©veloppement (AKP) au pouvoir. Mais mĂŞme ces procès, saluĂ©s au dĂ©part comme une purge salutaire au sein de lÂ’armĂ©e, sÂ’attirent de plus en plus de critiques : accusations montĂ©es Ă  la va-vite, dĂ©lais de dĂ©tention injustifiables, « preuves » suspectes... Ce ne sont pas les procès de Moscou mais dÂ’Istanbul, raillent certains : le gouvernement est accusĂ© de sÂ’en servir pour saquer ses ennemis.

Dans la nouvelle Turquie, l’armée, qui a quatre coups d’État à son actif, est rentrée dans le rang. Mais, se désolent les démocrates qui se sont battus pour qu’elle se retire de la vie politique, elle a été remplacée par la police. Signe de sa montée en puissance, ses effectifs ont quasiment doublé entre 2002 - date de l’arrivée au pouvoir de l’AKP - et 2010, passant de 122 000 à 229 965, selon les données de la Direction de la Sécurité. « La police a gagné la confiance du gouvernement en démantelant des tentatives de coups d’État de l’armée, décrypte Ahmet Insel, professeur à Galatasaray Mais le retrait de l’armée ne s’est pas traduit par une modification de la structure autoritaire, seuls les acteurs ont changé. La police est totalement liée au pouvoir civil, c’est contre lui qu’il faut désormais lutter. »

Article publié dans le Nouvel Observateur du jeudi 5 janvier 2012.




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Source/Lien : Nouvel Obs



   
 
   
 
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