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Les sans-voix de l'Eurovision
Publié le :

LE MONDE | 26.05.2012 à 15h26 • Mis à jour le 26.05.2012 à 15h26

Par Guillaume Perrier

Le décor est posé. Dans le centre de Bakou, les ouvriers soignent les finitions. Près des remparts médiévaux, un funiculaire construit en un mois vient d'être inauguré par le président, Ilham Aliev. Chaque jour, une avenue ou une tour de bureaux édifiée en un temps record vient modifier le visage de la capitale de l'Azerbaïdjan, que ses dirigeants rêvent en "Dubaï du Caucase". "Le plus compliqué, c'était de déménager le cimetière de bateaux pour y élever le palais de l'Eurovision", souffle un responsable de chantier, pressé d'en finir, en sautant dans son énorme 4 × 4.

Pour accueillir l'Eurovision, dont la demi-finale a lieu jeudi 24 mai et la finale samedi 26 mai, l'Azerbaïdjan a déployé des moyens inouïs. Le long de la baie, au pied d'un gigantesque drapeau national qui claque au vent à 165 m de hauteur, le "Palais de cristal" a été bâti spécialement sur le site des anciens chantiers navals. Le régime a déboursé 135 millions de dollars (106 millions d'euros) pour cette enceinte de 23 000 places aux lignes futuristes. Un investissement qui devrait être rentable pour le clan Aliev, qui dirige le pays sans partage depuis 1993 : les entreprises de construction impliquées lui appartiennent en grande partie.

Pour l'Azerbaïdjan, l'Eurovision est une bonne affaire. Suivie par plus de 100 millions de téléspectateurs, la manifestation offre l'occasion d'une campagne promotionnelle sans précédent. Le show musical permet au petit Etat pétrolier du Caucase d'exposer sa modernité, dont les meilleurs représentants sont, bien entendu, les membres de la dynastie régnante. C'est Mehriban Alieva, la première dame, qui s'est emparée du comité d'organisation. Les spots publicitaires pour le pays mettent en scène une jeune femme blonde en bikini : la très glamour Arzu Alieva, la fille du président. Et entre deux chansons samedi soir, les intermèdes musicaux seront assurés par le crooner local Emin, gendre du leader.

"FIGHT YOUR LIAR !"

"Light your fire !" ("Allumez votre flamme !"). Sur les bus, les taxis et les restaurants, le mot d'ordre de l'Eurovision est placardé partout dans Bakou. Un slogan aussitôt détourné par les opposants au régime. "Fight your liar !" ("Combats ton menteur !"), corrige Jamal Ali, un musicien de 24 ans qui n'aura pas l'occasion de se faire entendre, samedi soir. Ce rockeur barbu a été contraint de fuir son pays, à une semaine du grand show. Il est exilé en Allemagne. Au mois de mars, il était sur le podium, micro en main et "complètement saoul", dit-il, pour soutenir un rassemblement de l'opposition dans les rues de la capitale. Entre deux refrains de critiques envers le régime, Jamal Ali balance un juron contre le président Aliev. En quelques secondes, une escouade de policiers en civil bondit sur scène et le met aux arrêts. Incarcéré quinze jours "dans la pire prison du pays", Jamal Ali décrit les sévices qui lui ont été infligés. "Chaque matin ils venaient me réveiller pour me cogner. On me mettait un sac sur la tête et on me frappait la plante des pieds avec un bâton", raconte le musicien, pour une fois sans ironie. "Je crois qu'on peut appeler ça de la torture."

Les cas de ce genre ne sont plus rares. Derrière le décor de l'Eurovision, les dissidents tentent de se faire entendre. "Les journalistes indépendants, les défenseurs des droits de l'homme qui enquêtent sur des sujets d'intérêt public ou critiquent les autorités, ont été agressés, harcelés, menacés et emprisonnés. La police a violemment dispersé des manifestations, frappant et arrêtant ses participants et ses organisateurs", rapporte l'organisation Human Rights Watch dans un rapport publié en avril. Depuis 2009, Ilham Aliev a resserré son étreinte en faisant adopter un référendum constitutionnel qui lui permet de briguer un nombre illimité de mandats. L'opposition a été exclue du Parlement à l'issue des élections législatives de 2010.

"C'est de pire en pire", soupire Issa Gambar, opposant historique à Aliev, au siège de son parti Musavat (Egalité), relégué par le pouvoir dans la banlieue de Bakou. "Les élections sont truquées depuis dix ans, nous avons des milliers de membres qui ont été arrêtés et torturés, il n'y a plus de liberté de réunion... Ils font tout pour nous faire taire", constate-t-il. Lundi 21 mai, une manifestation pacifique, interdite, organisée par Musavat et le Front populaire démocratique, a été durement réprimée par la police, et des dizaines de personnes ont été arrêtées.

ARRESTATIONS ET VIOLENCES CONTRE LES JOURNALISTES

La mairie de Bakou vient d'installer dans ses rues des kiosques à journaux, copies conformes des kiosques parisiens. Seule différence : on n'y vend que les journaux contrôlés par le parti au pouvoir. "Vous n'y trouverez pas le nôtre, nous subissons toutes les pressions imaginables", témoigne Ramin Hadjiev, l'un des rédacteurs en chef d'Azadliq (Liberté), principal quotidien d'opposition, imprimé avec les moyens du bord dans des bureaux miteux. Plusieurs de ses prédécesseurs ont été forcés à l'exil, et le site Internet est hors d'usage. En 2011, deux de ses rédacteurs, Seymour Haziev et Ramin Deko, ont été enlevés et frappés par des hommes masqués et menacés de mort pour leurs écrits. Au moins sept journalistes sont actuellement détenus en Azerbaïdjan, les autorités utilisant souvent des accusations fantaisistes de trafic de drogue.

L'éditorialiste Eynulla Fetullayev, libéré en 2011 après un jugement favorable de la Cour européenne des droits de l'homme, a ainsi passé quatre ans derrière les barreaux. Les arrestations, les violences sont communes. En avril, un journaliste a été passé à tabac par des vigiles de la compagnie pétrolière nationale, la Socar, alors qu'il filmait des bulldozers en train de raser un quartier d'habitation non loin du chantier du Palais de cristal.

La journaliste Khadija Ismayil pratique son métier derrière une porte verrouillée à double tour, avec un garde du corps dans la cuisine de son deux-pièces. Les hommes de main du régime sont allés jusqu'à truffer son appartement de caméras, à son insu. "Après avoir tenté de me faire chanter, des médias progouvernementaux ont diffusé une vidéo prise dans ma chambre, avec mon compagnon", raconte-t-elle. Mais les menaces n'ont pas freiné la production de cette journaliste d'investigation. Ses enquêtes sur la corruption d'Etat, publiées sur Internet, ont mis en évidence la mainmise des clans proches du palais présidentiel sur l'économie, les montages financiers utilisés par la famille Aliev, par l'intermédiaire des sociétés-écrans au Panama...

La principale marque de téléphonie mobile, des banques ou encore des sociétés de construction y sont enregistrées aux noms des soeurs Aliev, Leyla et Arzu, ainsi que d'un homme d'affaires suisse, Olivier Mestelan, conseiller de l'ombre de la première dame, Mehriban Alieva. Dernièrement, Khadija Ismayil a découvert que les concessions de mines d'or, dont la valeur est estimée à 2,5 milliards de dollars (1,9 milliard d'euros), avaient été attribuées à des compagnies fantômes, là aussi enregistrées aux noms des soeurs Aliev. Comparé aux Corleone siciliens du film Le Parrain, dans les câbles diplomatiques américains révélés par WikiLeaks en 2010, le clan Aliev a "installé la corruption en mode de gouvernement", estime la journaliste.

LA PRODUCTION DE PÉTROLE PROPORTIONNELLE À LA RÉPRESSION

La tradition, rapportée par un diplomate au fait des pratiques à Bakou, veut que "chaque ministre reverse environ 20 % de son budget en cash à la famille". Surtout, le pouvoir bénéficie de la manne pétrolière et gazière, sans véritable contrôle budgétaire. La fondation Haydar Aliev (père du président), que dirige Mehriban Alieva, joue le rôle de "banque personnelle de la famille", souligne la blogueuse Arzu Geybullayeva. D'après la théorie du militant prodémocratie Emin Milli, la courbe de production de pétrole serait proportionnelle à celle de la répression. Or 2012 doit constituer un pic pour l'or noir de la Caspienne. Sitôt après l'Eurovision, craint Khadija Ismayil, les coups de matraque vont pleuvoir.

Mais le concours de la chanson aura un impact positif, veut croire Adnan Hadjizade. "Le monde peut maintenant nous situer sur une carte et, pour la première fois, on parle de l'Azerbaïdjan sur Twitter. On ne peut pas tromper tout le monde tout le temps, la vérité sur ce régime finira par émerger", souligne ce jeune homme de 29 ans, fondateur du mouvement non violent Ol ! Il a été le catalyseur de l'actuelle vague de mobilisation démocratique en Azerbaïdjan. Son fait d'armes : avoir publié, en 2009, sur YouTube, une vidéo où il tient une conférence de presse, déguisé en âne, devant de faux journalistes consignant scrupuleusement ses paroles. Cette parodie a fait le tour de la Toile mais n'a pas été du goût des dirigeants azerbaïdjanais. Quelques mois plus tard, Adnan Hadjizade était agressé par deux gros bras dans un restaurant de Bakou, accusé de "hooliganisme " et condamné à dix-sept mois de prison.

"Le mouvement de la jeunesse n'a pas reçu beaucoup de soutien de l'Occident, souligne-t-il. Nous avons été laissés seuls, face à face avec la machine étatique." L'Azerbaïdjan a laissé passer en 2005 le train de la "révolution orange" en Ukraine. Aujourd'hui, ce sont les soubresauts du "printemps arabe" qui se propagent à Bakou. La famille Aliev est sur ses gardes. Bakhtiyar Hajiyev, activiste diplômé de l'université Harvard, est détenu depuis mars 2011, officiellement pour manquement au service militaire. Une semaine avant son arrestation, il avait appelé sur le réseau social Facebook à un rassemblement de soutien aux révolutions dans le monde arabe.

Malgré la lutte de ces opposants, une ouverture démocratique paraît encore utopique à Bakou. En 2013, Ilham Aliev briguera sans doute un nouveau mandat. Et après l'Eurovision, le régime rêve des Jeux olympiques.

Guillaume Perrier


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Source/Lien : Le Monde



   
 
   
 
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